‹ Contes populaires de la Haute-BretagneChapitre 14 sur 91 · LE PAIN DES F^ES ET L'OTIIL DE CRISTAL · texte numérisé non relu

LE PAIN DES F^ES ET L'OTIIL DE CRISTAL

h. 11 y avail une fois 4 Saint-Cast, une femme qui

I n'^tait pas riche; un jour une mebdiaDte se pr^senta

I Sisa portc, et lui dit :

, — Charity, s'il vous plait.

^ — Ah I ma pauvre femme, r6pondit-elle ; Tons fites

bien mal tomb^e ; il n'y a gu^re de pain chez nous;

maia jo no voudrais pas vous refuser, et je vais vous en

couper un petit morceau.

— Je voas remercie, dit la mendiaote ; si je voas ai demand^ la charity, c'^tait pour voir si tous aviez bon cojur; car je n'ai besoin de rien. Tenez, voici un chanteau de pain que je vous donne; vous pourrez en couper pour vous el pour vosenfantsiant que voas voudrez; le morceau enlev6 repoussera aussitOt et il sera Loujoufs frais; mais si vous en faisiez manger k d'autres personnes, il diminuerait comme un chanteau ordinaire.

Cette femme ^tait borgne ; la mendiante, qui 6tait une f6e, lui mit aussi ua cbU de crista! et lui dit :

— Voici ua ffiil que je vous donne, et qui sera aussi bon quecelui que vous avez perdu; maisce que vous verrez par cet osil-lil, il ne faudra jamais le dire.

I La fee son alia, et la femme £tait bien contente;

elle avait beau couper dans le cbanteau de la f6e, il ne dimiuiiMt point, et comme elle n'avait pas besoin d'acbcter de pain, elle se mit h son aise.

LE PAIN DBS f£BS ET I.'(E1L DE GRISTAL. 23 Un jour sa comnafere viat la voir et lui dit: -~ Tu t'es bieD eorichie depuis quelque temps? — > Oui, r^poadit-elle sans penser, je stiis roteux

maintenaat que je n'^tais. Yeux-tu manger un mor-

ceau?

— Oui, dit la commfere.

— Ah I je ne sais pas oili j'ai mis mon couteau.

— Tiens, ToilJi le mien.

EUecoupa un morceau dans le pain desf^es; mais cette fois il ne repoussa plus, et le cbanteau s'en alia comme un cbanteau ordinaire. Alors seulement elle se souvint, mais trop tard, de ce que la f^e lui avait recommand^.

Un jour qu'elle Stait all^e au marcb4 de Matignon, elle vit par son ceil de cristal uoe femme qui prenait sur I'etalage des boutiques tout ce qui lui convenait, et persoone ne lui disait rien.

— Ahl s'^cria 6tourdiment la femme de Saint-Cast, comment tous laissez-vous ainsi voler h voire nez?

Mais les marcbands avaient beau ^carquiller les yeux, ils ne voyaient pas la voleuse. Celle-ci qui 6lait la Ke, se retourna vers elle et lui arracba son ceil de cristal en disant :

— Tu as fait ce que je t'avais d^fendu ; tu viens de parler de ce que tu voyais par ton ceil de cristal, tu as coup£ pour une 6trang6re ud morceau du paiu que je t'avais donu^; maintenant tu mourras de faim.

Contden 1860, par Joseph Hacd de Stinl-Cast, moatse, ig6 da It »ns.

L'dpisode de roeil enlCTd sa retrouve dana d'aiitres conies dn pays gallot; dsns la Goule ii fin, que J'ai publi^e eo paiois dans la Litteralwe oralede la Hmite-Bretagne, page 19; ditii\a llaaU Coiseu, page 24 du mGine Talume, nn pScheur de Saint-Jucut qui ^ s'Mait ffottf un ceil avec la ponmade dei f^es el les rec

26 LE PAIN DBS PftES ET l'(EIL DBCBISTAL.

salt sons toua leurs dfgiiisements, ■ I'tell »rrac1i£ par une r£e qui paradait aur I'eatnide d'une baraque de aaltimbanqaes. La bonne femme qui dane le conte de la Goale it feet a'^tait fcottS vual raeil avec de la pommade, ayantd^nonc^ une T^e qal volait el que aenle elle apercevait, perd ausai I'lBil qui £Uit devcnu clairvoyant. La nourricfi de rEn/"an((feio/ee,n*XVn.des Contea populaires da la Baute-Bretagne, qui s'itait auaai TrottS lea yeux. eat punle moina a£virement de aonindlacrftlon ; maia les f^es lui entevirentsaaiiDumaaoa et les ptiienlsqu'ellealulavaient fails. II en est de mime dans la Route de CMUn, n* VII du present volume.

II ^tait une fois un homme et une femme qui ne demeuraient pas loin de la Houle SaiDt-Michel d'Erquy. G'^taient de pauvres gens qui labouraient une petite ferme, et ils avaient bien du mal k manger du pain ; mais leur plus grand chagrin 6tait d^avoir an enfant qui 6tait innocent^ et qui h Tdge de quinze ans a'avait encore jamais ni parl6 ni march^. lis en ^taient bien d6sol6s, et ils auraient donn6 tout au monde pour que leur ills devint semblable aux garQons de son ^e.

Souvent la nuit ils entendaient une voix sourde qai semblait venir de dessous leur foyer ; et^ comme ilsy ^talent habitues, ils ne s'en effrayaient gu^re. Mais une nuit ils oui'rent un son qui ressemblait aux cris d'un cochon.

— ^coute, dit la femme k son mari, je crois que les f6es sont k luer leur cochon; I'entends-tu crier?

Le mari pr^ta Toreille et il ouit aussi la voix. Le lendemain matin, quand la fermi^re alia pour porter h manger k son cochon, elle ne le trouva plus dans la sou (2), et elle vint dire k son mari que le cochon avail disparu.

(1) La Houle Saint-Michel est en Erquy, canton de Pl^neuf (C6tes-du-Mord), pays oil il y a plusiears houles, dont les plus considerables sont celle-ci et la Houle de Galimoux.

(Tj Nom que portent en Haute-Bretagne les Stables ou refu^'*"

^ pores.

— Ce sont, r4pondit-il, les f^es qui nous I'ont en— Iev6; c'^tait iui que nousavons entendu crier cette nuil. Je vais d6maQonner les pierres du foyer, et m'introduire daus leur grotte.

U se mit aussitfit k I'ouvrage, et quand 11 eut tra- ■vaiUf: vingt minutes environ, il entendit sortir de dessous lerre une voix qui Iui cria :

— Cesseta besogneetne va pas plus loin; celieu-ci est un endroit secret oil I'homme ne doit pas aller. Tlens, void une bourse ; regarde ce qu'elle contient,

, c'esl pour acheter un cochon Ji la place de celui qui j' t'a &tl pris. Quand tu auras besoin de quelque chose, r tu nous le deniLinderas; mais ne dis jamais k perf Eonne que nous demeurons ici; ta vie n'est plus, si I tu as le malheur de bavarder.

L'bomme prit la bourse qui se trouva sur les pierres ■ du foyer, et il I'ouvrit : elle contenait cent pieces f d'op.

* — Merci, nies bonnes dames, s'6cria-t-il; quand t voua aurez besoin d'un autre cochon, ne vous gfinez I pas et prenez-le pour le ni6me prix.

I Avec I'argent des f^es, Jean et sa femme achet^rent

un autre cochon, el il leur resla encore de quoi se

* Qiettre i I'aise. lis ^taient bien contents de ce que les fdes leur avaient donn^, et ils se gardaient bien d'en parler k 4me qui vive.

lis aTaient aussi deux vaches; et, quelque temps apriis, I'une d'elles disparut :

— Ah ! dil la femme, ce sont encore les f^es qui I'ont prise ; il ne faut pas nous d^soler, car elles ont payii gfiD^reusement notre cochon.

— Je vais toujours frapper sur le foyer pour les avertir, pfipondit Jean.

I 11 avait beau cogner, il n'obtint point de r^ponse;

I alors il se mit k crier : Madame I madame la Ske I 11

appela plusieurs fois sans se lasser ; ii la fin une voix sorlit de terre et lui demanda ce qu'il disirait .

— Je voudrais bien, r^pondit-il, que vous me donniez de quoi avoir une vache.

— T'es-tu aperQu que la tienne manquait? dit la voix.

— Oui, r6pondit-il.

— Eh bien, tiens, voici encore une bourse.

Le fermier acheta une autre vache, et se mit encore plus k son aise ; tout le monde d^Erquy se demandait oil Jean prenait tant d*argent ; mais 11 se gardait bien de parler des Kes.

Quelque temps apr^s sa femme tomba malade, et elle fut obligee de se mettre au lit ; un jour qu'elle itait seule et qu'elle se d^solait en songeant k son pauTre enfant qui 6tait innocent et infirme, elle vit la pierre du foyer se souldver, et une belle dame se montra devant elle >

— Qu'as-tu, demanda-t-elle k la femme, kie d&soler de la sorte?

— Ah I ma bonne dame, r^pondit la fermi^re. je sens que je vais mourir, et j'ai un grand chagrin de laisser apr^s moi un pauvre innocent qui n'a jamais ni parl6 ni march6.

— Je ne puis, dit la f^e, Vemp^cher de mourir; mais j e rendrai la parole k ton fils ; 11 marchera et cessera d'etre innocent. Voici une petite bouteille; tu vas lui frotter la plante des pieds, et il sera gu6ri.

— Ah! Madame, je suis trop faible pour me lever; ne pouvez-vous gu6rir Tenfant vous-mfime ?

— Non, r6pondit la fie, cela m'est d6fendu.

La mfere se leva k grand'peine; elle frotta avec Tonguent de la bouteille la plante des pieds de son fils, et aussitAt il commen<^a k marcher, lui qui n'avait jamais pu faire un pas.

48 LA PERTlfS fiS f£tES.

devant eus sur les sillons; elle 6tait aussi belle et aussi dor^e que la premiere, et une vols qui partait de dessous terre, cria :

— Ce)le-ci est bonne, mangez-la sans craiate.

— II faudrait tout de mfiine voir, dit un des boinmes, si elle n'aurail point quelque magie.

11 I'll coupa un morceau et le donna au chien qui \e iwjn^ii&, et comme il paraissail la trouver bonne, et qu'il ne lui arrivait point de mat, ils se partag^rent la galette et flrent un bon dejeuner.

Las f^s avaient un chien qui 6tait hargneux, et qui souvent quittait leur grotte pour venir dans les champs oil il aboyait aprfis tout le monde. La veille iiu lies lahoureurs qu'il avait suivi en aboyant s'Stait 6crie :

— Si TOtpe chien sort encore dutrou.tln'yrentrera pas vivant, si jamais il passe it port^e de ma fourche.

Mnis quand les lahoureurs eurenl mangS la galette des f^es, ils leur criferent :

— Nous vous remercions bien de nous avoir envoy6 h dejeuner ; voti'e chien peut maintenant courir apres nous, nous ne lui ferons point de mal.

Les f^s avaient aussi une ch6vre qui ^tait friande d'njoncs et qui souvent venait les brouter sup les l'oss6s et dans les champs. Les fermiers en 6taient , bien marris, et un jour que la chfevre 6tait encore pass^e en dotnmage, ils prirent un bSton pour la chasser et la battre. Mais, comme ils allaient la fnipijer, ils entendirent une voix qui criait :

— Laissez la chfevre brouter k son aise ; elle ne vous fait point de tort; d^sormais vous pourrez couper tousies jours les ajoncs des champs ob elle pas£e, ils repousseront i mesure, et deviendront en une journde aussi grands que si jamais ils n'avaient m coupes.

L'HOMME Dfi MKR. 61

droit avec son bateau; mais il ne prit pas un seul poisson. 11 leva Tancre, etvint mouiUer auprds de la Tei^ouse oti il y a aussi une houle. D^s qu'il eut jete ses lignes, le poisson vint y mordre, et tout autourde son bateau la mer en 6tait comme sal^e. Mais quelques instants apr^s, la musique se fit entendre de nouveau, et d6s le premier son, tout le poisson disparut. Au son de la musique se mMait un bruit de pieds et de mains qui 6pouvanta le p^cheur; il ne prit pas le temps de baler son ancre; mais coupa la corde en laissant au bout un morceau de li^ge pour savoir oh elLe 6tait. II mit au plus vite k la voile ; mais il entendait toujours la musique qui paraissait venir de dessous son bateau, et aller yers le large. II ne cessa de Voui'r qu'en arrivant aupr^s du fort la Latte. Le lendemain, il retournak son mouillage; mais il fat bien surpris de ne pas retrouver son li^ge k Tendroit oti il Tavait laiss6. II se mit h se d^soler, et s'ecriait :

— Ah 1 maudite soit la musique ! maudits soient ceux qui sont dans cette houle! qu'ils sortent et je les ^Tentrerai avec mon couteau. Ah! maudite race de f^es et de faitauds !

Quand le p6cheur eut fini de crier, il entendit une ^oix qui disait :

— Ne maudissez pas ceux qui ont jou6 de la musique; ils ne voulaient pas vous faire du tort, et vous ne deviez pas avoir peur.

Alors Thomme de mer sortit de la houle ; comme la premiere fois il 6tait convert de limon verd^tre et au lieu de cheveux il avait sur la t6te des Itberes : en ^e voyant le pficheur eut bien plus de frayeur qu*auparavant. Mais Thomme de mer lui dit :

— Voilivotre ancre etvotre aussi6re;je vous Tai d6gag4e des cailloux ou elle 6tait engag6e ; sans moi

S2 U nOULG DU GROUIN

a,uS3i de jouer des tours aux moutoas et de les touzer,

et r^nc perdit le pouvoir de se venger en jetant des

sorls.

Le bonbomnae H6riss6, qui est mort il n'y a gu&re plus (le vingt ans, et qui tirait de la pierre auprfes de laPelilu lloule, contaitquesouTent il les avail entendues clianler, et, pour ou!r le chant de sa seraine (1) comme il disail, il allait parfois se couclieria nait dans line petite cabane qn'il avail construite au milieu de sn carri^re, tout pr^s de la Houle du Grouin; mais beaucoup prdtendaient que le cbaot que le bonbomnia entendait n'^tait point celui des f^es , mais celui des v'lina (2). Une nuit qu'il couchait dans sa cabane, il vit qiielque chose qui I'^pouvanta tenement (lu'ii en fut malade : jamais depuis il ne retourna pnsser la nuit & sa carri^re pour oulr les f^es ; jamais non plus il ne raconta & personne ce qu'il avail vu on entendd.

II y avait aussi des jours oh Ton voyait sorlir de la Petite Houle plus de cinquante chats de toutes les gros!JCur^ ut de toutes les couleurs; ils s'^tendaient sur les pierres de la falaise pour se cbauQer au soleil. lis ne res^omblaieat point Jk ceux du village, et personne ne reconnaissait les siens parmieux; d'aucuns

LA nODLE DU GROUIN. 53

disaient que c*6taient des gens que les f6cs avaient emmorphoses (i).

Quelqaefois les f^es Tenaient peigner leurs enfants etelles s'asseyaient sur les pierresqui ^taient devant la Houle.

On disait aussi qu'elles allaient la nuit lever les cordes que les p^cheurs avaient tendues, et qii^elles y prenaient le poisson qui leur convenait. Elles avaient un petit bateau dans lequel elles s'embarquaient la nuit pour aller en mer lever les casiers khomards; mais jamais on ne le voyait en jour, car elles I'emportaient dans leur grotte oil personne n'osait p6n6trer.

L^entr^e de la Houle 6tait cintr^e par le haul comme la porte des maisons d'autrefois, et aupr&s on voyait une figure de pierre qui semblait taill6e de main d'homme. On disait que la grotte s'6tendaiL jusque sous le village de la Roulette. Maintenani encore quand les bl^s commencent k 6tre grands, on voit toute une bande dans la champagne (2) oil les tiges sont moins hautes qu'ailleurs : c*est la pass6e des f6es qui part de la Roulette et va jusqu'au-dessus de I'entr^e du Grouin.

Elles allaient danser au clair de lune dans un champ aupr^s de la pointe de Saint-Cast, qu*on appelle le Glos des F6es. Parmi les anciens, plusieurs assuraient que souvent lis les avaient vues, et que m^me ils avaient dans6 avec elles; quand elles i'ai* saient des rondes pour se divertir, on voyait au-dessus

(1) N^tamorphosds : le mot est employ^ couramment.

(2) Plains oil les cultures ne sont pas s^par^es par des talus.

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