LA SERAINE DE LA FRESNAYE
11 y avail une fois dans le bois de TIsle-Aval, en
laparoisse de Saint-Cast, un sabotier qui demeurait
a\ec sa femme et ses deux enfants dans une pauvre
petite hutte en lerre qu'il avail construite au bord de
lamer, m'endroitotifinit la valine. II y en a qui disent
qu'on en voit encore les ruines, mais cela n'est gu6re
croyable, car il y a bien longtemps de cela, et d*habitude
les cabanes des sabotiers ne laissent gu^re de traces.
lis n'6taient pas riches, car ils n'avaient pour vivre
que leur travail : le mari creusait des sabots, sa femme
lui aidait de son mieux, et le petit gargon et la petite
fille, qui n'6taient pas assez grands pour travailler le
bois, allaienttous les jours h la p6che le long du rivage.
\3n 3our que le petit gargon 6tait dans les rochers h
prendre du poisson, il eintendit tout d'un coup un
c\\aiit doux et mSlodieux; en regardant Tendroit d'oii
il venait, il vit la Seraine (2) qui nageait en cbantant
^ur les flots, et autour d*elle, la mer 6tait si brillante
que la vue en 6tait 6blouie.
Jl courut bien vite k la cabane oix son p&re travaillait: — Abl papa, lui dit-il, viens done voir! il y a
(1) La Fresnaye est une bale profonde de 6 kilometres environ, entro la pointe de Saint>Cast et celle du Fort la Latte (G6tes-du- Nord).
(?) Sir^ne : ce vleux mot est encore d'un usage courant au bord de la mer.
i2 LA SERAINE DB U ?RESNAYE.
dans Tanse du Port-au-Moulin un poisson plus beau que tous ceux que j*ai vus : il chante et il brille coqime de Tor.
— Gomme du feu, papa, dit la petite fille qui Tavait vu, elle aussi.
Le sabotier et sa femme suivirent leurs enfants ; mais, quand ils arrivdreni au rivage, la Seraine avail disparu, ils ne virent rien, et n'entendirent point de chant.
— Ge n*6tait rien, dit la m^re, les enfants se seront tromp^s.
Mais le sabolier n'^tait pas aussi incr^dule que sa femme; le lendemain il dit aux enfants :
— Retournez h la mer pour voir si le beau poisson qui chante se montrera encore.
Le petit garQon sortit, mais, d6s qu*il eut fait quelques pas en dehors de la cabane, il y rentra en s'6criant :
— Ah! papa, le beau poisson est revenu, on Ten tend chanter d'ici.
lis se h&t^rent de sortir, et dans le lointain ils entendaient une musique d^licieuse; quand ils arriverent au bord de la mer, ils virent la Seraine qui se jouait en chantant sur les vagues, et sautait k plus de trois pieds de faaut.
— Ge n'est pas un poisson ordinaire, dit le sabotier, c'est une personne.
— Ahl lui rSpondit sa femme, il faut apprdter des lignes; peut-^tre pourras-tu le prendre; je voudrais bien le voir de pr^s.
lis se mirent tous k amorcer des lignes et ils les tendaient quand la mer 6tait haute; mais ils avaient beau garnir les hamegons des meilleurs appftts, le poisson chanteur ne venal t point se prendre. Le sabotier mit aussi depetites cordes garnies d'hamegons,
LA SERilNE OE LA FRESNAYE. 13
eomme celles avec lesquelles on pfeche le bar, mais il ne r6ussit pas dayantage.
Le sabotier pensait souyent au poisson merveilleux et il r^fl^chissait au moyen de 8*en emparer. Un jour qu'il se promenait sur le rivage, il vit la Seraine qui s'^tait endormie ety berc6e par la vague, flottait ^peu de distance du bord. II se mil k Teau sans faire de bruit, et passa tout doucement sous elle un grand panier dans lequel il Temporta^ lerre sans r6veiller.
EUe 6tait gr^ande comme un enfant de huit ans ; sa t^tA et son corps ressemblaient k ceux d'une femme, mais au lieu de pieds elle avait des nageoires et se terminait en queue de poisson.
— * Ah I dit le sabotier, mon petit gars n'avait pas menti, c*est la plus curieuse chose que j*aie vue, et c*est sans doute une Seraine, car elle est moiti6 femme et moiti^ poisson.
11 faisait ces reflexions en retournant h sa cabane, et il etait sur le point d'y arriver, quand la Seraine se rfiveilla et lui dit :
— Ahl sabotier, tu m'as surprise pendant que je dormais; je t'enprie, reporte-moi dans Teau, etjete prot6gerai, toi et toute ta famille, tant que tu iiivras.
— Non, r^pondit le sabotier, je ne te remeltrai pas ila mer ; il y a trop longtemps que je te guettais, et ^ussi ma femme et mes enfants. Je vais te porter k la maison, et, quand tu auras chant6 une chanson, ^^ ma femme veut, je te rapporterai oh je t*ai prise.
11 cria k sa femme qui avait nom 016rie (i) :
(1) Ol^rle ; c*e8t un nom assez r^pandii dans ie pays.
li L\ SBRAINE DB LA. FRBSN&TB.
— Ol^rie, vietis done voir, otamfeae les enfants, j'ai la chaQteiise dans tnon paaier.
La bonne remtneaccourut toute joyeuse etse mit h regarderla Seraine.
— Elle demaride, dit le sabotier, que je la remette k I'eau; y consens-tu?
— Non, rfipoiidit-etle, c'est on trop beau polsson, jamais je n'cn ai tu un semblable ; il faut le manger.
— Ah ! s'^ci'ia la Seraine, si tu manges ma 'chair, si tu le nourris de mon poisson, tu ne mangeras plus rien au monde, car tu p^riras : je ne suis pas un poisson comme les autres, je suis la Seraine de la Fresnaye, et ton mail ma surprise pendant que je dormais. Demande-moi ca que tu voudras, et je te I'aceorderai; mais hdle-toi de me reporter i, la mer : il est ■grand temps, car je faiblis dfija.
— Qu'en dis-tu ? demaada Ol^rie k son mari.
— Si tu y consens, je veux biea la remettre k i'eau.
lU prirent ie panier cbacun par un bout, et port^rent la Seraine tout doucement k la mer, oil lis la laiss&rent relunrner, sans ayoir soag4 k lui faire de conditions.
Quand die sentit la fralchear de I'eau, elle s'^clalTa de rirn, delajoie qu'elle avail de n'&tre plus pri^onnigre, el. elle dit ausabolier:
— Que me ilLmandes-tu k present?
— Je dfsiri'rais, r^pondit-il, du pain, du poisson et des habits pour moi, ma femme et mes enfants.
— Tu aiir:i- tout cela dans vingt-quatre beures.
— Je voiiihais bien aussi, si c'4tait un elTet de votre bont^, un peu d'argent pour payer mon mal- *fv, ear je nc i-uis gugre ricbe.
Ia Seraine ne r^pondit rien, mais elle se mit k
LA SERAINE' DE LA FftESNAYE. 15
battre I'eau avec ses nageoires, et, ^ cbaque fois qu'elle frappait les vagues, Teau jaillissait, et toutce qui sautait en Tair 6tait de Tor qui Tenait tomber aux pieds du sabotier.
Le rivage en fut bient6t couvert; alors elleeessa de
s'agiter, et elle dit au sabotier et k sa femme :
— Toutcela est ^vous, ramassez, mes bonnes gens.
lis remerci&rent la Seraine qui s'61oigna, puis ils
remplirent leurs pocbes d'or et s'en retourn^rent
bien contents h leur cabane.
Quand les vingt-quatre heures furent 6coul^es, Ol^rie et son mari retournferent sur le rivage pour cbercher les habits que la Seraine leur avait promis. lis Tentendirent chanter au loin, et bient6t ils la virent qui s'approchait d'eux en continuant son chant doux et m^lodieux. Elle frappa Teau de ses nageoires; une grosse vague vint d^ferler sur lagr^ve et laissa aux pieds du sabotier un coffre bien ferm6 et de grande taille.
La Seraine sauta ensuite sur Teau par trois fois, puis elle dit au sabotier :
— Au revoir, toi qui as 6t6 bon avec moi ; quand tu auras besoin de poisson, n'oublie pas ce rivage.
Toutes les fois que le bonhomme ou ses enfants avaient envie de prendre du poisson, ils allaient au bord de la mer, et en pen d*instanls ils faisaient une pgche abondante.
Pendant un an, ils ne revirent pas la Seraine : leur bourse diminuait cependantj et plus elle devenail l^g^re, plus ils pensaient h elle, et souvent ils allaient au bord de la mer, pr^tant Toreille, et esp6rant entendre sa voix.
i6 LA SERAINE DE LA FBESNAYE.
Un jour ils Tentendirent de loin qui chantait ; ils accoururent au rivage et furent bien contents de la voir revenir : partout oil elle avail pass6, la mer brillait comme un rayon de soleil.
Quand elle fut h une petite distance, le sabotier lui dit:
— Ma Seraine, je suis bien aise de vous revoir et, si vous voulez, vous pouvez me rendre grand service; je n*ai plus ni pain ni argent.
— Je vais, r6pondit-elle, vous donner de quoi remplir votre bourse.
Elle d^plia ses nageoires, et, battant Teau autour d'elle, elle envoya au rivage un flot d'or et d' argent.
— Avec cela, dit-elle, tu achfeteras ce que tu auras besoin ; conserve-le bien, car tune me reverras plus, je quitte ce pays, et je pars pour Tlnde.
La Seraine s'61oigna alors, et jamais depuis personne ne la vit ni ne Tentendit chanter dans la bale de la Fresnaye.
Le sabotier, 016rie et ses enfants n'ont jamais 6t^ pauvres depuis ce temps-1^ ; ils v6curent k leur aise, et, bien que puisant souvent dans leur bourse, ils ne s'aperQurent jamais que Targent de la Seraine diminu^t.
Le tonhomme et la bonne femme v6curent jusqu'4 un &ge avanc^ : quand ils moururent. Tun avait cent quinze ans, et Tautre cent vingt-cinq.
Apr^s leur mort, ils laiss^rent leurs enfants dans la cabane, avec la bourse de la Seraine, et je ne sais pas ce qu'ils sont devenus depuis.
Cont6 le 30 juillet 1880, par Rose Renaud, de Saint-Cast, 4g^e de 60 ans, femme d*£tienne Piron, p6cheur.
Void one aotre Yersion de la Seraine de la Fresnaye, qui est igalement Gonnae k Saint-Cait.
II y avail une fois h Hsle^Aval un sabotier; il se maria, bien qu'il n'eiit pour toute fortune que ses deux bras ; il eut beaucoupti'enfants el il n'avail pas loajours du pain h leur donner. Souvenl il allail h, la p^che avec ses pelits garQons, car ils demearaienl toQtpr^s de la mer.
Un jour, an des enfants dit h son p^re :
— Nous entendons chanter, mais si bien que jamais on n'a oui musique pareille.
Le sabotier vint aupr^s d'eux, el comme il n*entendait rien, il dit k celui qui Tavait appel£ :
— Tu r6ves, petit dtot^ la me ferais manquer ma p^che si je restais k t*£couter.
Le lendemain ils ouirenl encore le chant el ils vinrent pr^venir leur pere qui Tentendil aussi.
Un jour qu'il p^chait des creveltes, il surprit la Seraine qui flottait endormie sur les eaux el il la prit clans son havenet (i). II 6lail bien content de sa capture, car il Yoyait un poisson qui £tait femme jasqu*aa milieu du corps ; mais il fat bien plus surpris quand il Tentendit parler.
— Je suis, lui dit-elle, la Seraine des mers; laisse* moi ailer el jel'apporterai tout ce que la voudras.
(1) C'est un filet qui souTent est monU sor des bois er ^ui sert h. p^cher les crevettes.
'48 U SERAINEDE LA FRESNAVE.
— Je vais, r^pondit le sabotier, te faire voir k ma femme, ensuite je te reporterai h Teau.
II remporta dans sacabane et dit k sa femme :
— Vols quel poisson j'ai pris.
Elle en eutpresque peur et elle s'6cria :
— Ah! quel singulier poisson, on dirait une femme : elle va peut-6tre nous jeter des sorts.
-r- Non, dit la Seraine, je suis la Seraine des mers, et, loin de vous faire du mal, si vous me remettez h Teau, je vous donnerai ce que vousvoudrez.
Le sabotier alia la reporter ; autour d'elle la mer itait b^Ue, toute jaune et toute bleue, et, avant de quitter le rivage, elle dit :
— Je te remercie, tu peux me demanderce que tu voudras, je te Taccorderai.
— Merci, r^pondit le sabotier, pour le moment je n'ai besoin de rien.
Mais il survintune ann6e oil tout 6tait cber, et le sabotier ne savait comment nourrir ses enfants ; il alia gue tter la Seraine qu'il revoyai t de temps en temps, et qaand il TaperQut, il lui dit :
— Ma Seraine, je n*ai rien k manger aujourd'hui, ni mes petits enfants non plus ; nous laisserez-vous mourir de faim ?
— Tends tes filets, r6pondit-elle.
D^squ'ilsfurent k Teau, ils se remplirent detantde
poissons, que le sabotier f ut oblig6 "d'en laisser. II revint a la maison, et dit k sa femme :
— Vois comme j*aibien p§ch6, c'est la Seraine qui m'a valu cela.
— Ah I r6pondit-elle, voil^i du poisson en abondance, mais nous n'avons pas de beurre pour le frire, ni de pain pour manger avec.
Le sabotier retourna au bord de la mer et dit k la Seraine ce qui lui manquait.