LE PERTUS DORE
II ^taitunefois un bonhomme qui avait coutume d'aller faire des fagots dans la forSt de la Nou6e ; 11 ne gagnait pas beaucoup k ce metier et souvent il se plaignait de son malheureux sort.
Un soir qu'il s'en revenait k la tomb6e de la nuit, il vit sur une clairi^re une belle dame v^tue de blanc; il 6ta son bonnet en passant devant elle, etlui souhaita le bonsoir, comme c'est Tusage h la campagne.
— Bonsoir, mon brave homme, lui r6pondit la dame ; d'oii venez vous si tard ?
— De faire des fagots dans la for^t, r6pondit le bonhomme ; mais c*est un metier qui ne vaut gu^re.
— Seriez-vous content d'6tre plus^ votre aise?
— Oui, Madame, et pour cela, il ne me faudrait gu^re.
— Si je remplissais d*or ce que vous tenez h la main , diUelle en montrant un petit pot qui servait au bonhomme k porter sa soupe, seriez-vous bien content?
— Ah 1 oui, Madame.
— Eh bien, 6tez son couvercle, et regardez.
Le bonhomme d6coavrit son petit pot, et vit qu'il ^tait plein de belles pieces d'or. 11 fut d*abord §bloui de cette fortune inattendue, puis il pensa : « Si j'^vais eu un grand pot, il n*en aural t pas plus coM6 k la f6e de Templir d*or. » II se gratta Toreille et dit :
— Je vous remercie bien, Madame: mais mon pot
LE PERTUS DORfi. 205
est tout petit, et je n*aurai pas pour longtemps de ce qui est dedans. Je voudrais bien aller^jusqu'^ la maison chercher un vase un peu plus grand.
— A vos souhaits, r6pondit la f6e.
Le bonhomme courut k sa cabane, etrevint le plus vita qu'il put i la clairi^re, apportant avec lui un polaploriy ou, si vous aimez mieux, un de ces pots k puiser de Teau qui sont, comme chacun sait, de grande dimension; et il pensait en lui-m^me k la quantity de pieces d'or qu*il pourrait contenir.
Mais, quand il arriva k Tendroit oil il avait vu la f^e, elle a\ait disparu, et la seule cbose qu'il vit, c'est un pea de mousse jaun^tre qui garnissait une fente d'un gros rocher, que depuis on a appel6 le Pertus dor6.
Quand il regarda dans son petit pot, au lieu d*y trou\er de Tor, il n'y vit qu'un reste de soupe, et il s'en retourna chez lui, bien marri d'avoir, pour Stre trop ambitieux, perdu ce que la f^e lui avait d'abord donn6.
Gette l^gende, qui m'a M coni^e par M. Vallt^e, propri^taire ^ Paimpont, est^ m*assure-t-il, populaire aux environs de Josselin. Le Pertus (pertuis, trou) dor^ existe dans un grand rocher sur la route de la Nou4e.
11 6tail; une fois un veuvier(l) qui avail trois enfants, deux filles et un petit garQon ; il aimait bien ses deux filles, leur donnait de beaux habits et tout ce qui leur plaisait ; mais souveiit il frappait le pelit gargon qui se riommait Point-du-Jour et parfois il I'envoyait se coucher sans souper; ses soBurs ne le traitaient pas mieux, et il avail beau faire toute la besogne de la maison, il ne recevait que des coups de pied pour r6compense.
Un joup il se dit :
— Je ne saurais fttre plus malheureux que je ne le suis, je veux alien chercher des aventures.
Le voil^ parti ; il marcha toute la journ6e, et, quand arriva le soir, il se trouvait dans une for^t ; mais il s'61eva un orage terrible, la pluie tombait k torrents, le vent soufflait, un Eclair n'allendait pas Tautre; il se cachadans lecreux d'un rocher, mourant de peur. Le vent 6tait si violent qu'il d6racinait les arbres; il y en eut un qui tomba aupr^s de lui, et un nid de fauvettes qui 6 tail construit sur une branche roula par terre avec les petits qui 6taient dedans et n'avaient pas encore de plumes; le p5re et la m^re volaient autour d*eux en poussant de petits cris, et ils assayaient en vain de leur porter secours.
Point-du-Jour en eut pitie et il se dit :
(1) Veuf.
— Voili de pauvres petits oisillons qui sonl perdus s'ils restent par terre; leurs parents les abandonneront, et ils seront manges par les 6perviers.
II sortit de son rocher, et, avec un pen de ficelle qu'il avail dans sa poche, il refit leur nid de son mieuXy puis il ramassa les petits, les essuya et les mit tout doucement dans leur nid. Les deux fauvettes ^taient si contentes, qu'en signe de joie, elles venaient se frotter contre sa figure comme si elles avaient voulu I'embrasser. 11 monta dans un arbre et plaga lenid entre deux branches ou il 6tait bien cach6.
La fauyette lui dit :
— Mon pauvre petit Point-du-Jour, tu as vraimenl bon cQBur ; sans toi mes oisillons seraient morts ou auraient k\k manges par les 6perviers ; prends une des plumes de ma queue et ramasse-la, tu verras qu'elle te portera chance.
Point-du-Jour arracha une des plumes dela fauvettCy et la ramassa soigneusement, puis il se remit en route. Au bout de quelque temps, il vit un 16zard qui 6tait sous une pierre, et qui faisait tous ses efforts pour s'en retirer ; aupr^s de lui un autre lizard allait et venait et essayait aussi de la degager.
— Ah ! pauvre b^te, dit Point-du-Jour, comme tu souffres!
II 6ta la pierre qui T^crasait ; mais le lizard ne pouvait se trainer. Point-du-Jour avait une petite bouteille d'eau-de-vie, il en mit une goutte dans la bouche du lizard qui aussit6t commenga i marcher.
— Au revoir,. Point-du-Jour, lui dit-il, Ion bon coBur sera recompens6.
Voil^ Point-du-Jour qui partit \ I'aventurr
il eut chemin^ toute la journ^e, il mohta dans un arbre pour lecher de decouvrirun endroit oil passer la nuit; il aperQut une lumi^re, et se mit en route de ce c6t6. II arriva aupr^s d'une maison, et frappa ^ la porte.
— Qui est li? lui dit une voix.
— C'est un pauvre petit malheureux qui ne salt oiicoucher; ma bonne m^re, ayez le bon cosur de me loger.
II leva les yeux sur la femme qui 6tait venue lui ouvrir : elle 6tait hideuse ^ voir, ses yeux ^taient de travers, et elle avait des dents longues comme la main.
— Mon pauvre petit gars, lui dit-elle, ne reslez pas ici ; ceux qui sont entr6s dans cette maison n'en sont jamais sorlis vivants.
— Tant pis, r6pondit Point-du-Jour, je ne sais oil aller; aussi bien mourir ici qu'ailteurs.
Elle le fit entrer et le cacha sous un lit. Peu apr^s on entendit un grand bruit, c'6tait Togre qui rentrait et qui cria :
— Je sens la chair fraicbe.
— Non, r^pondlt la femme, c*est une t6te de veau qui cult dans la marmite.
— Je sens la chair fraiche, te dis-je ; si tu ne me dis pas ce que c'est, je vais te manger.
— Eh bien! r6pondit-elle, j*ai ramassd un petit gargon qui est venu demander ^ coucher; il est mignon comme tout, mais si maigre, si maigre qu'avant de le manger, il faudra le mettre en 'pakson {{), 11 est cach6 sous le lit.
L*ogre se baissa et prit Point-du-Jour dans le creux de sa main :
— Le joli petit oiseau, dit-il ; il a des plumes do-
(1) A engpaisser.
POINT-DtJ-JOUR. 209
r^es sur la i^te (c'6taient les cheveux blonds du petit gars).
Point-du-Jour se mit h. crier, car il avail peur.
— Ghante-t il bien, dit Togre; j'en ferai tout dc mdme une gibelotte.
Pour le mieux 6coutep, il I'approcha deson oreille; elle 6tait si graude que Poinl-du-Jour crut voir la gueule d'un puits.
L'ogre le posa sur un lit, et lui dit :
— Dors bien, petit oiseau,
Et il ordonna k sa servante de lui donner de la nourriture autant qu'il voudrait pour Tengraisser.
Le huiti^me jour il devait 6tre mang^; le matin il etait couch6, et il pleurait en pensant qu'avant la flu de la journ6e il allait 6tre d6vor6. Un lozard vint lui chatouiller Toreille et lui dit :
— Te souviens-tu du jour ou tu m'as retir6 de dessous une pierre qui m'6orasait ?
— Oui, r6pondit Point-du-Jour.
— Eh bien, dit le 16zard ; si tu veux me croire, tu seras d6livr6. L'ogre va tft preudre dans sa main, et le porter aupr^s de son puits merveilleux; car c'est ]k qu'il lave ceux qu'il mange apr^s les avoir saign^s ; tu lui jetteras la plume de Toiseau, et tu lui diras : « Laissez-moi, avant de mourir, regarder voire merveilleux puits. » II y consentira ; tu te laisseras choir dedans, et, quand tu auras touch^ le fond, tu te trouveras dans un monde nouveau.
L'ogre vint prendre Point-du-Jour, et le porta aupr^s du puits ; alors le petit gars lui cria :
— Avant de mourir, permettez-moi de regarder voire merveilleux puits.
— Tu as raison, Point-du-Jour, r6pondit Togre; tu esmalin ; je n'avais pas pens6 k te le monlrer ; viens voir mon merveilleux puits; c'est avec son eai^
lu seras lav6 quand je t'aurai salgn6 et 6corche. II po§a Point-du-Jour sur le bord; mais Point-du- Jour s'y laissatomber; il alia jusqu*au fond, et, quand il y fut arriv6, il se trouva dans un monde nouveau, ou il y avail de belles prairies, des montagnes et des villages.
L'ogre 6tait en colore, et il s'6criait :
— 11 faut que j'aie quelque ennemi qui ait cont6 cela h Point-du-Jour; sur soixante-dix hommes que j'ai allrap6s, voici le seul qui m'6chappe. G'est toi, cria-t-il k sa servante, qui le lui as dit! Je vais le manger & sa place.
Et il lui montrait les dents en criant qu'ii allait la d6vorer ; mais je pense qu*il ne le fit pas, parce qu'elle 6tait trop vieille et trop vilaine.
Point-du-Jour errail i Taventure; il ne savait pas trop ou il 6tait, mais il lui semblail qu'il n'^tait pas loin de Tendroit oil demeuraient ses parents. II vit venir un 16zard qui lui dit :
— Te rappelles-tu que je I'ai d61ivr6 de Togre parce que tu m^avais tir6 de sous la pierre qui m'^crasait? Voici encore une petite boite ; il ne faudra pas Touvrir avant d'etre chez toi; c'est du bonbon qu'il y a dedans.
A peine se fut-il rerais en route qu*il vit une fauvette qui yolait aupr^s de lui :
— Te souviens-tu, lui dit-elle, du jour oh tu as ramass6 mespetits qui 6taient tomb^s par terra?
— Oui, r6pondit-iI.
— Voici un oeuf que je te donne; quand tu auras besoin de vfitements, tu n'auras qu'k le casser, tu y
trouveras la plus belle toilette que tu aies jamais vue.
Un pen plus loin il vit une colombe blanche :
— Point-du-Jour, lui dit-elle, tu as tir6 de peine un ]6zard et des fauvettes.
— Oui, r6pondit-il.
— G'6taient mes scBurs ; pour te r^corapenser, voici un petit talisman ; tout ce que tu lui demanderas te sera accord6.
Point-du-Jour remercia la colombe et se remit en route; il arriva h la maison de son p^re. Quand ses deux sGBurs le virent, elles s'6cri^rent :
— Ah I Yoici ce petit propre k rien qui revient ; est-ce qu'il n'aurait pas mieux fait de resler ou il 6tait, puisqu'il s'6tait sauv6 ?
Elles se mirent h le frapper, et il leur disait :
— Laissez-moi tranquille, mes soBurs, j'ai faim.
— Est-ce que tu n'as pas trouv6 h manger dans ta tourn6e ? lui r6pondirent-elles en continuant de le battre.
— Tenez, leur dit-il ; voici une petite boite qu'on m'a doiin6e, je vous en fais cadeau h condition que vous ne me battrez plus et que vous me couperez un inorceau de pain.
Elles ouvrirent la petite boite ; mais il en sor- Ut de gros crapauds qui sautaient autour des m6chantes soeurs et ouvraient la gueule pour les manger,
Elles suppli^rent Point-du-Jour de les faire rentrer dans la boite; mais, quand ils y furent, elles se mirent i le frapper de plus belle.
— Goquin, lui disaient-elles, c'est toi qui as 6l6 chercher ces vilains crapauds pour nous faire peur.
*— Tenez, leur dit-il en montrant Toeuf, voici un oeuf qui m'a 6t6 donn6, et qui contient, h. ce qu'on
m'a dity de belles toilettes, je vous en fais cadeau si Toas TOttlez 6tre bonnes avec moi.
Elles cas35rent ToBuf ; mais il en sortit un serpent qui s*61an^ait sur les m6cbantes scBurs comme pour les d^Torer.
Elles le sappli^rent encore de faire rentrer le serpent dans Tosaf ; mais, des qu'il y fut, elles voulaienl tuer Point-du Jour.
Illeurdit:
— Laissez-moi essayer mon talisman.
U le mit sur la table, et aussitdt elle fut couverle
d'or, Alors les sceurs se mirent k Tembrasser, et elles lui
d $aient :
— Abl mon pelit Point-du-Jour, comme tu es
centil !
Peu de temps apres les deux m^cbantes soeurs monrarent ; Point-du-Jour resta seul, et y^cut toujours henreux.
Et Di, ni,
Moa petit coate C3l fini.
Coute en ISSO par Joseph Uace, dc Saint-Cast, mousse, ligi§
de 13 aiis.
LA FILLE AUX BRAS COUPfiS
11 £tait unefoisun hommequi avait six enfants, ct comme il n'avait pas de quoi les nourrir, il allait chercher son paia paries chemins, Un jour, il rencoDtra un monsieur qui lui dit :
— Que fais-tu, mon brave homme?
— Je cherche mon pain, r6pondit-il ; j'ai uno bande d'enfants, et rien k leur donner.
— Si lu en as trop, vends-m'en un.
— Non, r4pondit-ii, Je ne vons vendrai pas un de CBQx qui sont nfis, mais celui qui est h venir.
— Je veux bien, dil le monsieur. — C'^tait le dia ble. — On ne le baptisera pas, et, quand il aura sept ans, je viendrai le chercher.
II donna de I'argent au bonhomme qui's'en alia bien content.
L'enrant qui naquit ^tait une flUe; la m^re dit :
— Tu as vendu ta fillo : mais je veux la garder pourmoi, et on ne I'emm^nera pas.
Elle la fit baptiser, et lui donna pour marraine une ruligieuse. La petite Slle allait k I'^cole, et, quand elle approcha de I'&ge de sept ans, elle voyait tous les jours sur son cbemin une bSte qui lui r^p^tatt :
— Tu es il moi, je faurai ; tu esi moi, je t'aurai. Sa marraine la religieuse lui dit:
— Quand le diable viendra te chercher, tu feras le