LE DOREUR ET LE DIABLE
— Ton ouvrage est fini, puisque la vas te faire payer.
— Non, il n'est pas lout h fait termini ; l*oreille du chieo de saint Roch n'est pas encore dor6e.
— Prends garde h. toi, Thomas, je me vengerai.
Le doreur porta sa note au recteur qui lui donna de Targent, et lui dit :
— Avez-vous tout d6pens6 pour la dorure?
— Non, il me reste encore cent mille francs.
— Je sais tout, dit le recteur; tu as emprunt^ deux cent mille francs au compare de Monseigneur ; Toiii cent mille francs que tu vas lui porter ce soir atec les cent mille francs qui te restent.
Mais quand ils repass^rent par T^glise, la dorure si brillante un instant auparavant etait verd&tre et Doircie comme si la pluie ^tait tomb^e dessus. Thomas se desolait de voir son ouvrage g&t6.
— Tu as pris Tai^nt du diable, lui dil le recteur.
— Non, r^pondit-il; c'etait celui du seigneur.
— Est-ce bien sdr? en ce cas tout n'est pas perdu. Le recteur alia chercher de Teau b6nite, et il en
aspergea les dorures qui pen k pen redevinrent brillantes.
— Maintenant, dit le recteur, retourne porter ton argent i la Tour Maudite ; mais prends bien garde eu traversant la for^t ; si tu t'y arrftles lu seras tourmen te.
En passant par la for^t, Thomas entendit un bruit terrible, comme si des milliers de chevaux avaient gaiope derri^re lui, et il avait si peur que chacun de se^ chereux avail sa goutte de sueur.
' mettait le pied sur le seuil du ch&teau, il Toix qui disait :
omas, tu Tas ^chappi belle ; mais k mi- »ur paiera pour loi.
LE DOHEUR ET LG DIABLG 263
It entraetditau seigneur :
— Tenez, voiii voire argent.
— Tu es done d^barraasfi? demanda le seigneur.
— Oui, mais le compare a d6clar£ qu'it oiinuit vous alliej payer pour tous,
— Ahl il vous a dit cela. Aidea-moi k porter ce coffre.
— Otiallons-nons?
— A la Tour Maadite.
En arrivant & la Tour, le seigneur d^posa le cofTre, et dit :
— Satan, je te rends ton argent, je ne veux plus avoir affaire avec toi.
Aussit6t, lout le chateau Tut rempli de llammes, el ilsn'eurent que le temps de sortir.
— Je le savais, dit le seigneur, maintenant je n'ai plus longtemps k vivre; va chez toi, je yais 6Lre foudroyS .
Thomas s'en retourna chez lui, et je ne sais pas comment Monseigneur s'arrangea avec son compare le diable.
LE FERSE
II y avail une fois un tailleur qui s*appelait Le Goq, et il allait coudre d*une maison dans Tautre. Tous les soirs, en s'en retournant chez lui, il voyait aupr&s d'un 6chalier une mani^re de poulain qui 6tait couch6.
II dit aux gens de la ferme :
— Tous les soirs, en m'en allant; je trouve une mani^re de poulain couch6 au m^me endroit, prds d'un 6chalier.
•^ C'est le Fers6, lui r6pondirent-ils.
— H6 bien! si c'esl lui, je vais Tattraper, pas plus tard qu'aujourd*hui.
En s'en allant, il trouva encore le poulain , et lui dit :
— Ah I tu es encore couch6 lil tu as envie de me Jeter dans la riviere, et de te mettre k rire quand tu m'auras bien mouill^. Ecoute, je vais monter sur ton dos; conduis-moi bien droit chez moi, ou je te conpe les oreilles ; j*ai 1^ une paire de bons ciseaux.
Le tailleur monta k cheval sur le poulain, et de temps en temps, il faisait du bruit avec ses ciseaux. Le Fers6 le mena bien droit, et le talilleur remarqua qu'il avait une bride qui brillait comme de Tor.
— Si j'avais sa bride, pensait-il, je la vendrais bien, car elle est brillante et a la mine lourde.
Quand il fut arrive h sa porte, il prit la bride du
LE fe;rs£ 2a7
Fers6, el la mit dans sa poche, puis il rentra chez lui.
Le Fers6 ne s'en alia pas, et pendant toute la nuit, il resta h crier :
Rends-moi ma brido I Rends-moi ma bride I
Le tailleur et sa maisonn6e ne pouvaient dormir, et sa femme lui dit :
— Qui est-ce qui crie comme cela : Rends-moi ma bride ?
— C'est le Fers6, r6pondit-il, je ne sais ce qu'il a. Le lendemain, des que la nuit ful venue, leFers6
revint dans Taire, el il r^peta jusqu'au matin :
Rends-moi ma bride!
Rends-moi ma brido I
La femme du tailleur et ses enfants ^taient ennuy^s de ne pouvoir dormir, mais il ne voulait pas rendre la bride. II avail regard^ par la crois6e, et avail vu que le poulain s'asseyait sur une pierre qui 6tait dans un coin de Taire. II dit h sa femme :
— Si vous voulez que le Fers6 ne vous ennuie plus, chaulfez pendant toute l<i journ6e la pierre sur laquelle il s'assied ; si vous la chaulfez bien, il ne reviendra plus.
Pendant toute la jouriioe la femme el les enfants du tailleur firenl du feu sur la pierre, qui ^lait toute rouge, a force d*^tre chauffee, puis le soir, ils balay6rent les cendres pour que le Fers6 ne s'aperQilt de rien.
D6s que la nuit fut close, il arriva comme d'ha^ lude, el en s'asseyant sur la pierre il cria :
2a8 LE FERSE Rends-moi
Mais il se brtila si dur qu'il n^acheva pas ; il s'enfuit en criant, et le tailleur conserva la bride.
Gont^ en 1880 par Marie Sanson, de Saint-Cast, femme de Michel, cordonnier, kg^e de 40 ans.
Elle Ta entendu raconter k sa m^re. Le Fers^ 6tait une b^te, uqe mani^re de poulain,qui iorsqu'on montait sar son dosallait Jeter son cavalier k la riviere et se mettait ensuite k rire. Gette « b6te d*autrefois » 6tait, dit-on, ane personne maudite et condamn^e k rester sous la forme de b^te pendant un temps d^termin^.
LE FACTE
n 6tait une fois un homme et une femme qui a?aieDt beaucoup d'enfants. L*homme qui ^tait charpentier travaillait tous les jours pour leur donner du pain; mais tout h coup Fouvrage vint h, man« qaer dans le pays et il ne trouvait plus de journ^es. II se mit k aller chercher du pain pour qu'au moins sa famille ne moiirM pas de faim; mais on ne lui en donnait gu^re, et il 6tait d^pit^.
Un jour qu'il n'avait presque rien dans son bissac, il passa par un bois, ef tout en marchant il se disait :
c Je crois que si le diable me donnait de Touvrage, je le ferais, tant je suis fiit6 (1) » 11 continua h s*avancer dans le bois, et bient6t apr^s il vit paraitre devant lui uh grand monsieur bien mis ; il lui demanda la charity :
— La charity, dit le monsieur, est.ce qu*un honime de Ion &ge n'est pas capable de gagner sa vie?
— Si, monsieur, r6pondit-il, je suis bon ouvrier, et je ne demanderais qu'k travailler ; mais je ne trouve point i'ouvrage.
— De quel 6tat es-tu ?
— Je suis charpentier ; autrefois je gagnais quarante sous par jour, et nous vivions k Taise ; m?'" aujourd'hui personne ne veut me faire travailler
(I) D^pit^.
^» LB PACTK.
je ne peox pourtant pas laisser mourir de faini ma femme el mes enfants.
— Ce que tu racontes est un prStexle, r6pliqua le noont^iear, les paresseax disent toujours qu*ils ne txvMiTeiit point d'ouvrage.
— Moi, s*ecria-l41, je suis si (AiA de ne pas en avoir, que si le diable m'apparaissait, je crois que je ferais maivhe arec lui.
— Tu crois done qu'il y a un diable, toi?
— Je n'en sais rien, r^pondit-il, c'est ma femme qui le diL
— He bien ! c est moi qui m'appelle le Diable.
— Je ne crois pas« monsieur; j*ai toujours entendu din^ que le diable axait les pieds comme un sabot d^ine^ et vous les arez faits comme moi.
— Tu ne T>^ux pas croire que je suis le diable?
— NoUh monsieur : 6tei tos pieds de vos souliers que je To:e,
Le diAb> ^^ta ses souliers, et ses pieds £taient faits cv^mme des sabots d*ine :
^— Cn>is-tu maintenant que c'est moi Satan? dit le monsieur: quel march6 reux-tu faire avec moi?
«» VoTous celui quevousme proposerez.
He bien! la bek^nae que tu auras k faire, c'est
\)e jurer lous les jours; tu as un Christ devant chez Iv^i: il faudra que tons les jours tu allies jurer aux |vu\is dtt Christ, et lui cracher i la figure.
<—> ^ue tt>e donneiea-Tous pour ma peine?
^— Tu ne nunqueras de rien, ni toi, ni ta femme,
wi teseufants; tous les jours je Tiendrai te voir; mais
U t':jiudra qu* tu m^ manques pas une seule fois k ta
'^-he: siwvHX. au bout d un an et un jour, je Vem-
>rAi. ou bleu tu me donneras ton fils ain6. Nous
IS tairv un paote : il est convenu que si tu man-
uu seu: jour ^ ta lAcbe. je t'emporlerai .
— Soil, rfipondit le charpentier ; mais si vous maDquez un seul jour de yenir me voir, le marchS sera rompu.
~~ Je veux bien, dit le diable.
lis sign^rent tous les deux le pacte de leiir sang. Voil^lecharpeiitierbien content, ilemitjenalediablo cbezlul.
Quand sa femme vit entrer ce beau monsieur, e1l6 lui souhaita le bonjour. ,
— Ah! lui dit son man, tu m'avais fait peur du diable, le voili arriv^.
— N'as-tu pas honle de dire des malhonnfltet6s h ce moDsieur-'ltt. Ne I'^coutez pas, monsieur, dil-oUe en lui ofTrant una chaise, il ne salt ce ([u'il dit.
— Si, r6pondit le diable, j'ai pas&6 un pacle avec Totre mari ; s'il y manque, au bout d'un an cL un jour je Temporterai, ou bien I'alnfi de sea enf:tnts.
— Ah I monsieur, disaitlafemme.vousvonlez rifc; vous avez trop bonne figure pour 6tre le diable.
— D^chaussez-vous, dit le mari; tu vas voir si ses pieds ne sont pas fails comme ceux de notre vieil Une.
Quand la femme vit les pieds du diable, olle se mil J Jeter les hauls cris, el elle voulait le chasser de la maison. II s'ea alia en disant qu'il a'avait pas alTairii i. elle, mais k son mari.
Le diable venail tous les jours chez le chiirpentier ; ilsignail un regislre et donnait ce qui 6tait n^cessaire pour la maison, oti Ton ne manquail de rien. La femme s'babitua k le voir, et elle disai L :
— C'est un bonbomnie, tout de m£me.
Cependant tous les jours le cbarpenlier al
292 LE PAQTE.
au pied de la croix, et craoher h, la figure du Christ, et tout le monde k cause de cela le fuyait comma u^ pestif6r6.
Un jour 11 fut bien malade, si malade qu'il ne pouvait plus marcher. II dit h sa femme :
— Va t'en jurer pour moi au pied de la croix, et cracher sur le Christ.
— Non, jamais, r6pondit-elle. Mais, comme elle aivait.peur que le diable ne vlnt emporter son mari ; elle le prit sur son dos et le mena jurer et cracher sur le Calvaire.
— Tu as bien fait de le porter, dit le diable quand il vlnt au soin
— Ah 1 r^pondit-elle, il youlait que j'aille jurer h sa place.
— Cela ne servirait de rien ; c'est k lui seul que j*ai affaire, malheur k lui s'il y manque \
La femme fut encore obligee de porter son mari deux ou trois fois; mais il devint mieux. Le diable k son tour fut malade, et resta trois jours sans venir.
Quand il revint, Thomme lui dit :
— Le march6 est rompu; tu deyais venir signer tons les jours et tu y as manqu^ trois fois.
— J*ai envoy6 un de mes diablotins.
— Oui, mais il n'a pas sign6.
— Cela ne fait rien, dit le diable, le march^ continue.
Le charpentier n'^taitpas k son aise ; il tomba malade de peur et sa femme le porta comme elle put pour jurer au pied de la croix. Le soir, le diable vint pour lui donner de Targent, et lui dit :
— Tu n'as pas crach6 sur le Christ aujourd'hui ; si tu y manques, malheur k toil
y homme eut encore plus peur, et il dit k sa femme :
— Si je m'embarquais pour lui ^chapper?
'-,rr —