‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 29 sur 39 · LE TURC JALOUX ET SA FEMME CAIROTE · texte numérisé non relu

LE TURC JALOUX ET SA FEMME CAIROTE

uTREFOIS un Turc arriva au Caire avec

1 es de s’y établir.

Il avait beaucoup voyagé, beaucoup vu et acquis une grande connaissance de la vie.

Pensant qu’un homme ne peut vivre heureux sans être marié, il se décida à prendre femme.

Mais, ayant une grande expérience, il savait qu'on ne devait songer à prendre femme sans prendre toutes sortes de précautions pour prévenir les malheurs qui sont les suites de la légèreté de la nature féminine.

Après de mûres réflexions, il fit venir une laveuse.

Ma mère, lui dit-il, je désire me marier.

1. Publié dans le Bulletin de l’Institut Egyptien, 2° série, n° 6, 1985,/p, 811.

J'ai beaucoup d'expérience et je connais les femmes, il faut donc que vous m’en trouviez une qui me convienne sous tous les rapports. »

Puis il énuméra ses conditions :

«€ Il faut, disait-il, qu'elle soit jeune et habile, n'ait jamais quitté sa maison et ses parents: et, par-dessus tout, qu’elle consente à vivre dans une maison composée d’une seule chambre, sans jamais désirer en sortir. C'est là une condition expresse. Je n'ai pas besoin de vous en dire plus long, il suffit, allez !..

La vieille laveuse se mit en campagne sans en demander plus long.

Au bout de quelques jours elle avait trouvé la compagne désirée.

C'était, disait-elle, une jeune fille forte, alerte et jolie; jamais elle n'avait dépassé le seuil de sa maison. Lorsque sa mère lui fit part des conditions posées par le Turc, la jeune fille avait répondu :

« Ici, ou chez ce Turc, n’est-ce point la même chose ! »

La description que fit la vieille de la beauté de la fille, et sa réponse empreinte de naïveté, plurent au Turc.

La mère et le père consentants, la fille consentante, on fit les noces. |

Le Turc avait trouvé une maison à sa guise; elle était composée d’une seule chambre où l’on arrivait en montant un escalier donnant directement sur la porte de la rue.

« Bien habile l’homme qui s’introduirait ici sans que je m'en aperçoive », pensait le Turc.

Quand il sortait, il fermait la porte à clef, un seul regard lui suffisait pour s'assurer qu'il n'y avait dans sa maison personne autre que sa femme.

Ainsi il vivait heureux, dans une quiétude absolue.

Cependant, en face des fenêtres de la chambre, de l’autre côté de la rue, il y avait une boutique de boucher.

La jeune femme voyait tous les jours le boucher, un jeune homme fort et beau, actif et gai. [l chantait tout en servant ses clients, sans désemparer, toute la journée.

Elle devint amoureuse du jeune boucher.

Un jour le Turc rentra à l’improviste. Dès que sa femme entendit le grincement de la clef dans la serrure de la porte, vite elle

poussa le boucher dans un coin de la chambre, derrière la corde où étaient suspendus les vêtements de son mari! et jeta par dessus un carré de toile?. Elle en prit un autre entre ses mains et s'’avança à la rencontre de son mari qui était déjà entré et commençait à monter les escaliers.

(Femme, dit le Turc, qu'y a-t-il derrière ce drap, dans le coin.

— Viens, mon seigneur, assieds-toi par ici, repose-toi et écoute, lui dit sa femme, puis elle reprit :

1. Chez les Egyptiens et surtout chez les Cairotes de moyenne et de basse condition, les meubles à tiroirs ou les armoires n'existent presque pas, même de nos jours. À peine la femme possède-t-elle une caisse. En général, on tend une corde dans un coin de la chambre, sur laquelle on étale les habits. Lorsqu'une corde n’est pas sufsante, on en tend deux, trois, etc. On dit d'un homme qui a beaucoup d'habits : son porte habits est plein d’un mur à l'auire.

2. Sorte de carré de toile ou de cotonnade blanc ou de couleur bleue, avec lequel les femmes du peuple s'enveloppent de la tête aux pieds lorsqu'elles sortent; les femmes d'une condition aisée portent ce carré en soie noire. Le carré à environ 1"50 de côté.

(I y avait une fois un homme fort jaloux, dont la femme avait un amant qu'elle recevait chez elle en l'absence de son mari. Un jour, le mari rentra avant l'heure accoutumée. La femme cacha son amant derrière un drap et attendit que son mari fût dans la chambre, qu'il s'assît et qu'il prît haleine... Alors, comme elle tenait dans ses mains un autre drap, elle le lui passa sur la tête et le serra très fort, comme ceci... »

Ce disant, elle lui avait passé réellement le drap sur la tête et le serrait de toutes ses forces en riant aux éclats.

Le Turc surpris, ne sachant pas s’il devait se fâcher ou prendre la chose comme un jeu ou un badinage d'enfant, criait, se débattaït et jurait, mais ne parvenait pas à dégager sa tête des plis du drap.

Au milieu de ces rires, de ces cris et de ces jurons, la femme continuait l'histoire en action qu'elle avait commencée.

&« Ainsi donc, disait-elle, lorsque le mari jaloux fut bien entortillé, de façon qu'il ne pouväit rien voir, ni rien entendre de ce qui pouvait se passer dans la chambre, elle

s’écria : Sauve-toi par où tu es venu! par le prophète, sauve-toi !... »

Le boucher, plus mort que vif, sortit de sa cachette à cette injonction indirecte et disparut de la chambre sans que le Turc ait pu entendre ses pas, ni le voir, occupé qu'il était à faire du bruit lui-même et aveuglé par le drap qui couvrait sa tête.

La femme, voyant son amant en sûreté et tout danger disparu, se renversa sur le dos, et étendue sur le dos, elle éclata de rire.

= Le mari se débarrassa enfin de son drap et voyant sa femme rire de si bon cœur, ne savait à quoi attribuer cette hilarité.

Tandis qu'il pensait, sa femme se relevant lui dit :

« Mon histoire te plait-elle? Maintenant, vas voir derrière le drap, tu n’y verras rien !... )

On ne sait pourquoile Turc répudia sa femme.

Eut-il des soupçons... ? Trouva-t-1l qu'elle riait trop gaiement à ses dépens... ? Toujours est-il qu'il quitta le pays le lendemain même, renonçant à tout jamais de mater une Cairote.

RES TAASASALEAE

Page 1