‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 31 sur 39 · Voile pour la figure · texte numérisé non relu

Voile pour la figure

Le cheikh des voleurs la trouvant parfaite, en eut grande envie, il lui dit : « O ma belle dame, restez donc avec nous cette nuit et demain de bon matin je vous emmèënerai,là où vous voudrez...

— Je vous dirai franchement, lui dit la jeune fille, que j'ai peur de rester avec vous tous réunis.

— Nous serons seuls, lui répondit le chef de bande, et chez moi. »

Elle consentit alors à le suivre. Il fit égorger en son honneur un mouton et fit.

orner luxueusement sa maison, tellement 1l ne se sentait plus de la joie de posséder une perle pareille. Il lui fit visiter toute la maison, principalement Îe grand salon où étaient déposés les objets volés.

Ils s’assirent enfin l’un à côté de l’autre, 1l apporta du raki et en but, tout en en offrant à la belle dame (Souheim-el-Leyl). |

Elle le versait tout le temps. mais le cheikh qui le buvait pour de bon ne tarda pas à être gris.

La dame, inspectant du regard autour.

d'elle, vit une potence tout près d’eux.

* &« Qu'est ceci ? demanda-t-elle au cheikh.

— Celui qui ne vole pas beaucoup est pendu ici.

— © mon seigneur, faites-moi la grâce de m'y faire balancer un peu.

— Miséricorde divine! C’est à moi que tu dis cela, à moi qui suis prêt à me sacrifier corps et âme pour toi! Si tu as envie de voir balancer je me mettrai moi-même, mais prends garde de trop tirer la corde.

— Oh! seigneur, que dites-vous là, ne savez-vous pas que cela me coûterait plus . cher qu'à vous ?.. »

Sur ce, il se plaça sur la potence et elle prit la corde. & Je suis à ta merci, lui dit-il.

— M'as-tu épargnée, toi, » lui dit-elle, et elle tira la corde bien fort, jusqu’à ce que les yeux du cheikh lui sortirent de la figure.

Après cela, elle écrivit un papier qu'elle suspendit sur la poitrine du cadavre; elle y disait : ( Nul n'a fait cet acte audacieux, si ce n'est Souheim-el-Leyl, le maître des deux oies et de l'oiseau. »

Telle a été sa deuxième prouesse; la troisième la voici :

Il choisit, dans le salon des objets volés, ce qu'il y avait de plus précieux, et s’en alla avec.

Les voleurs qui étaient soumis à leur cheikh, ne le voyant pas arriver, allèrent à sa recherche; ils ne tardèrent pas à le trouver, mais pendu et mort. En lisant le papier, ils surent que l'auteur de cette action d'une hardiesse excessive était Souheim-el-Leyl.

Ils jurèrent de venger la mort de leur chef et se mirent aussitôt à descendre le corps et ils le portèrent chez la sœur du défunt. El-Dalileh el-Mouhtaleh, qui était renommée pour sa supercherie.

Lorsqu'elle vit son frère mort et qu'elle sut quel était le coupable, elle dit aux voleurs : « Par Dieu, je vous donnerai des nouvelles de ce drôle-là. »

Elle fit mettre dans un panier quelques oies et des œufs et s'en alla demander des nouvelles de la demeure de Souheim-el-Leyl, se faisant passer pour sa tante paternelle.

Elle finit enfin par arriver à cette demeure tant cherchée.

Elle le salua et le serra sur sa poitrine en

lui disant : «Bonheur à vous, à fils de mon frère ! Salut à vous, 6 fils de mon frère. »

Cependant Souheim-el-Leyl se douta de la tromperie fine de cette femme et dit à sa mère : « Celle-ci n'est certainement pas ma tante paternelle, c'est une mauvaise femme qui veut nous jouer un mauvais tour. Fais semblant de cuisiner, mais ne jette que des pierres dans la casserole et fais comme si tu tenais une oie; continue à allumer le feu et à souffler jusqu’à minuit.

La mère suivit le conseil de Souheim-el- Leyl, à la lettre. Pendant que la mère était à la cuisine à souffler le feu, le fils tenait compagnie à sa prétendue tante et disait de temps en temps à sa mère : &« Ma mère, apportez

donc le souper à ma tante. — Les mets ne sont pas encore cuits à point, » lui répondait sa mère.

Sur le minuit, El-Dalileh el-Mouhtaleh dit: « O Souheim-el-Leyl, lève-toi donc et ‘allons chercher le reste des choses qui sont dans le panier, en attendant que les mets soient cuits. — Avec plaisir, » lui répondit-il. [Il alla passer ses armes et sortit avec elle.

Arrivé près d’un arbre, il lui dit : («Tournezvous, ma tante, un instant, je vais faire mes besoins, car j'ai eu honte de le faire pendant tout letemps que nous étions assis ensemble. »

Elle se retourna, il tira son sabre et lui fit sauter la tête. [1 la pendit ensuite à un arbre et écrivit sur un bout de papier :

€ Nul n’a fait ceci et n'a atteint son désir que Souheim-el-Leyl, le maître des deux oies et de l'oiseau. »

Ceci fait trois actes héroïques de la part de Souheim-el-Leyl, le quatrième le voici :

Les voleurs se mirent à la recherche d’El- Dalileh el-Mouhtaleh. Ils la trouvèrent pendue : à l'arbre et lurent le papier.

Ils se dirent : « Cela suffit, personne ne pourra venir à bout de celui qui a été plus fort que El-Dalileh el-Mouhtaleh, la plus rusée des femmes. Il ne nous reste plus qu’à aller nous en plaindre au kadi. »

Ils s'en retournèrent chez eux, se vêtirent de leurs plus beaux habits et après s'être arrangés bien proprement ils allèrent trouver le kadi.

Souheim-el-Leyl qui l'avait appris se fit

une barbe et des moustaches blanches, ainsi qu’une perruque, 1l se mit une bosse au dos et alla les attendre devant la maison du kadi.

Il prit avec lui une pièce d’étoffe.

Lorsqu'ils arrivèrent, il leur dit: (Où allezvous, vous autres, Ô braves ?

— Taisez-vous, bon vieux père, lui répondirent-ils, figurez-vous qu'il y a un jeune garçon, nommé Souheim-el-Leyl qui nous a roulés à plusieurs reprises et qui a tué notre chef et pris tous nos meilleurs effets.

— Ainsi, leur dit le bon vieillard, vous êtes roulés par un garçon et vous vous présentez quand même en présence du kadi en habits propres ? Il est bien mieux que vous quittiez tous vos habits et me les donniez à garder et que chacun de vous prenne ensuite un morceau de cette étoffe pour s’en ceindre le corps. Le kadi, vous voyant dans ce piteux accoutrement, presque nus, prêtera foi à ce que vous direz. »

Ils suivirent le conseil du vieillard et lui laissèrent leurs habits à garder.

Dès qu'ils furent chez le kadi, Souheim-el- Leyl se sauva avec les habits des voleurs.

Quand ils sortirent, ils trouvèrent un morceau de papier sur lequel était écrit: « C'est double plaisir de voler les voleurs. » |

[ls retournèrent derechef chez le kadi et lui racontèrent ce qui s'était passé.

« Quand il vous retombera entre les mains, amenez-le-moi donc. »

Ils s'en allèrent la tête basse, humiliés d'avoir essuyé une telle déception et plus encore mortifiés de tout ce que leur avait fait Souheim-el-Leyl.

Lorsque le kadi rentra chez lui, il raconta à sa fille les prouesses de Souheim-el-Leyl et . son embarras sur la manière d'agir en cette circonstance pour le faire arrêter. |

La jeune fille du kadi dit à son père :

Nous avons une chamelle qui n'est jamais sortie sur la terre d'Égypte, ornons-la et promenons-la en cérémonie dans les rues de la ville, avec de la musique, du tambour et de la clarinette; peut-être que Souheim-el-Leyl sortira, comme tout le monde, de chez lui pour la voir passer et alors nos gardes l'arréteront.

— Tu as une idée lumineuse, ma fille, lui

dit le kadi, et je vais la mettre de suite en exécution. )

C’est ce qui fut fait : le cortège partit de chez le kadi et suivit toutes les rues de la ville pendant que Souheim-el-Leyl était assis tranquillement chez lui, le regardant passer de loin.

Il y avait devant la maison de notre héros un gros arbre au pied duquel il mit une jarre d’eau pour que les passants pussent se désaltérer à leur aise.

Lorsque, vers la fin du jour, les conducteurs de la chamelle furent exténués de fatigue, ils s’assirent sous l'arbre de Souheim-el-Leyl pour y prendre quelque repos. Ils ne tardèrent pas à s'endormir.

L'un d'eux avait attaché, à l’aide d’une corde, la chamelle à sa main.

Quand tous furent endormis, Souheim-el- Leyl sortit et alla couper la corde, puis il conduisit la chamelle chez lui, l’abattit, enfit bouillir une partie, sauter au beurre une autre et en conserva une aussi crue.

Lorsque les conducteurs s’éveillèrent et ne trouvèrent point la chamelle, ils se désespé-

rérent'et,.se dirent |: Qu’allons-nous dire au kadi, quel mensonge allons-nous inventer ?

— Nous dirons au kadi, dit l’un d’eux, que la terre, excitée par la beauté de la chamelle, en fut jalouse et l’avala; peut-être le croirat-1l. »

Ils allèrent chez le kadi et lui contèrent leur historiette. La fille du kadi était présente; elle ne tarda pas à s’apercevoir qu'un de ces gens-là avait sur son turban un petit papier, elle le retira et lut : « Nul n'a fait cette bonne action et n’est arrivé à ses fins si ce n'est Souheim-el-Leyl, le maître des deux oies et de l'oiseau. »

La fille du kadi dit : «Laissez-moi faire, je sortirai moi-même et je trouverai ma chamelle. »

Dans la rue, elle disait à chaque passant qu'elle rencontrait : « Je m invite chez vous. — Soyez la bienvenue, lui répondait-on.

— Mais vous me ferez goûter de la chamelle du kadi.

— Nous n’en avons point. »

Elle fit ce manège jusqu'à ce qu'elle arrivât à un groupe où se tenait Souheim-el-Leyl.

Elle dit sa phrase et Souheim-el-Leyl lui dit aussitôt : & Veuillez me faire l'honneur de venir chez moi, je vous en ferai goûter. » Ce qui fut dit fut fait. à

En sortant, elle marqua la porte d'un signe rouge pour pouvoir la reconnaître quand elle reviendrait avec des soldats pour l'arrêter.

Souheim-el-Leyl s'en aperçut, il prit de la cochenille et marqua de rouge toutes les portes de sa rue pour les confondre avec la sienne.

Lorsque la fille du kadi revint avec les soldats, elle trouva toutes les portes marquées et ne put par conséquent pas trouver celle qu'elle cherchait. Elle en devint furieuse et s'en retourna avec sa nouvelle déception, pendant que Souheim-el-Leyl était, comme d'habitude, tranquillement assis chez lui.

N'ayant pas de gains, il devint bientôt assez pauvre; il dit un jour à sa mère de lui donner les effets des voleurs et qu'il irait les vendre au marché. Elle les lui donna.

Il alla les vendre, mais les voleurs étaient justement au marché quand ïl y arriva; ils l’arrêtèrent et le menèrent de force chez le

kadi.

Celui-ci transmit l'affaire au sultan et au Vizir.

Ils ordonnèrent d'envoyer le vendredi le coupable à la potence. Le jour de son arrestation était un jeudi.

Le kadi le fit mettre en prison jusqu'à ce que le jour parût, dans une cellule en fer avec un gardien pour le surveiller.

Souheim-el-Leyl resta coi jusqu'à trois heures du matin, puis il héla le gardien : «Je suis Azraïl', lui dit-il, le petit Azraïl et je suis envoyé par le Grand, laisse-moi sortir ou je te prends l’âme à l'instant. »

Le gardien lui ouvrit et lui dit : « Sors, si on me demande de toi, je dirai que la terre t’a avalé. »

Il sortit, alla chez lui, se mit une fourrure toute blanche, il y cousit des chandelles qu'il alluma pour se donner l’air d’un ange, d’Azraïl.

” Il alla trouver le sultan : ( Je suis envoyé, dit-il, par le grand Azraïl, je suis moi-même

1. Azraïl veut dire Israël, c'est l’angeé qui est chargé de prendre les âmes.

le petit; je viens prendre ton âme, puis celle du vizir, à moins que tu ne fasses libérer à l'instant Souheim-el-Leyl, que tu lui donnes ta fille en mariage et que tu lui fasses don d’une magnifique terre de rapport et d’un superbe sérail. »

Le sultan tout tremblant de peur le lui promit.

Souheim-el-Leyl le quitta et alla trouver le vizir qui tout aussi effrayé que le sultan, lui promit ce qu'il demandait pour le matin même.

alla ensuite trouver le kadi qui promit comme les autres et tout aussi tremblant.

Il rentra alors chez lui, quitta sa fourrure et revint en prison, il se fit ouvrir sa cellule par le gardien et y entra.

De grand matin, le sultan, le vizir et le kadi vinrent le trouver et lui dirent : & Sors, à Souheim-el-Leyl !

— Vous voulez me pendre, » leur dit-il.

[ls lui jurèrent que non; il sortit, se maria avec la fille du sultan, devint propriétaire d’une belle abâdieh et d’un superbe sérail

où il vécut dans la plus grande paix, entre sa mère et sa femme pendant de longues

années ?.

I. Comparer avec HÉRODOTE, liv. Il, ©xxi, Conte de Protée Rhampsinite.

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