LE KADI BIEN SERVI
n kadi avait été destitué de ses fonctions.
Après un certain temps, se voyant à bout de ressources, il appela son domestique et lui dit : (Il faut me trouver quelques personnes qui viendraient me demander des consultations juridiques. »
Le domestique, qui était fort rusé et homme
de bonne volonté, se met à l'œuvre aussitôt
pour plaire à son maître. Il sort, et, chemin faisant, il marche sur le pied d'un promeneur qui se trouvait devant lui; le bonhomme tombe sur la figure, ses vêtements se salissent dans la boue et sa savate se déchire. Il se relève furieux, mais dès qu'il reconnaît le domestique du kadi: (Que Dieu te pardonne»
lui dit-il, en se retirant au plus vite.
Le lendemain, le domestique s'en va au marché ; au milieu de la foule il avise un homme habillé de neuf, il s'accroche à ses habits et tire si fort qu'il les déchire.
Le malheureux homme se retourne, voit et reconnaît le domestique du kadi et se sauve en lui disant : «Que Dieu te pardonne. »
Le domestique du kadi pensa : (« On connaît trop mon maître et on sait qui je suis; cela ne peut aller ainsi, 1l faut que je trouve moyen de régaler aujourd'hui ès invités de mon maître. )
Pendant ces réflexions il rencontre un domestique portant sur un plateau une superbe oïe farcie et artistiquement garnie; l’heureux porteur s’en allait au four.
Notre homme le suit. Le domestique laisse l’oie au four et va vaquer à ses autres affaires pour revenir chercher l'oie dès qu'elle sera cuite.
Alors le domestique du kadi entre au four :
« Que la bénédiction de Dieu soit sur vous, dit-il au maître du four...
— Ainsi que sur vous, lui répond celui-ci ;
quel bon vent vous amène ici, mon frère, il y a longtemps que je ne vous ai vu.
— Voilà, je viens prendre l'oie qui est au four.
— Mais, cette oie n'est pas à toi.
— Ne dis pas cela, mon frère.
— Je veux bien, mais que dirai-je à la personne qui me l'a apportée, lorsqu'elle reviendra me la réclamer ?
— Tu lui diras : J'ai mis l’oie au four, elle a fait, couac! et elle s'est envolée. À présent l'oie est cuite à point, donne-la moi, le seigneur kadi l'attend. »
Il prend l'oie et s’en va. Le kadi la mange avec ses amis et tout le monde s'en pourlèche les babouines.
Pendant ce temps, le domestique revient au four.
« Mon oiïe doit être cuite, rends-la moi, ditil au maître.
— Ton oie? Eh bien! elle a fait couac ! et elle s’est envolée.
.— Que dis-tu là, malheureux !... » et des paroles aux injures, on passe fort naturellement aux coups.
La foule se rassemble et encombre la route et le four.
On disait qu'on se battait à propos d'une oie qui, étant au four, avait fait : couac ! et s'était envolée.
Les uns prenaient fait et cause pour le maître du four, qui était un fort honnête homme, pratiquant zélé; les autres doutaient de la résurrection de l’oie.
Parmi les spectateurs il y avait une femme enceinte qui, à force de se pousser se trouva juste derrière le maître du four. En ce moment, celui-ci se recule pour porter un coup terrible à son adversaire et vlan !.…. il atteint en plein ventre la malheureuse femme enceinte qu'il n'avait pas vue. Celle-ci pousse un cri aigu, tombe à terre et... avorte !:
L’'infortuné mari prévenu, accourt tenant un gros gourdin à la main et vociférant les injures les plus cyniques contre le maître du four.
Celui-ci ne pouvant plus tenir, se sauve dans la cour, escalade un pan de mur, monte sur la terrasse d’une habitation voisine, et ne trouvant point d'escalier, se laisse tomber dans la cour de la maison où il était.
Par fatalité, il tombe sur un maghrabin malade qui était couché là, roulé dans ses couvertures. Il lui défonce presque toutes les côtes; le maghrabin pousse un cri strident et expire.
Sa famille accourt et le maître du four est arrêté. Dans la rue on rencontre le domestique du kadi.
« Où allez-vous, braves gens ?
— Chez le kadi.
— Suivez-moi », et tous de le suivre.
Le kadi, après avoir écouté les dépositions et mis de l'ordre dans l'audience, s'adresse au domestique qui réclamait son oie au maître du four.
{ Paye, avant tout. » Puis, s'adressant au maître du four : « Que dis-tu de cela, à maître ? LE
, 7 Que l'oie a fait couac et s'est envolée pendant qu'elle était au four. »
Le domestique se récria.
« Comment, mécréant, lui dit le kadi, tu ne crois pas que celui qui ressuscitera les hommes et toutes les créatures, en ramassant leurs os épars sur toute la surface de la
terre, peut rendre la vie à une oïe qui est entière. }
La foule se mit à huer le domestique qui s'en alla content et satisfait, croyant au miracle.
Le mari de la femme avortée s’avance alors et, après avoir payé la taxe, expose sa plainte.
Le maître du four avoue le fait et explique les circonstances atténuantes, qu'il croit plaider en sa faveur.
« C’est très bien, dit le kadi, ceci rentre dans la loi du talion. Toi, bonhomme, tu donneras ta femme au coupable qui te la rendra quand elle sera enceinte de six mois.
— Mille mercis, dit le mari, je lui pardonne et que Dieu lui pardonne, je me désiste de ma plainte.
— Et vous, maghrabins, dit le kadi, en s'adressant à la famille éplorée du malheureux qui n'existait plus, quelle plainte avez-vous à porter? Mais avant tout, n'oubliez pas que vous avez une taxe à payer.
Les maghrabins s’exécutèrent et exposèrent ensuite leur plainte au kadi. Celui-ci ordonna que le maître du four fût entortillé dans des
couvertures et placé sous le bas minaret de la mosquée du sultan Hassan‘; ceci posé, que le frère du maghrabin monterait sur ce minaret et se laisserait tomber sur le maître du four qu'il écraserait comme celui-ci avait écrasé son frère.
On comprend facilement que le brave maghrabin se désista, comme les autres, de sa plainte et pardonna au maître du four, comme les autres l'avaient fait.
La foule spectatrice et curieuse se retira enfin, émerveillée de la science profonde et de l'esprit d'équité qui animaient le noble kadi déchu, et tous, indignés, critiquèrent beaucoup le souverain qui avait eu l'imprudence de remplacer un aussi digne et aussi brave homme par un kadi qui certainement n'avait aucune des ressources d'esprit de celuilà. j