‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 34 sur 39 · LA FILLE DU MENUISIER · texte numérisé non relu

LA FILLE DU MENUISIER

L y avait autrefois un menuisier qui remer- | continuellement le Très-Haut de lui avoir donné une fille d’une beauté rare.

Il demeurait en face du palais du sultan de leur ville.

Un beau jour :il eut envie d’aller en pèlerinage à la Mecque.

Il prépara à cet effet tout ce dont il avait besoin et se mit en route, accompagné de sa femme et de son fils, en laissant sa fille seule à la maison.

De crainte qu'il ne lui arrivât malheur, il cloua toutes les portes avant de partir.

Le lendemain la fille monta sur un arbre du jardin et dit : & Bonjour, ô mon arbre, Ô mon bon jujubier ! Saurais-tu quand mon père et mon frère reviendront? »

Le fils du Sultan l'entendit et lui dit : « Si tu est aussi adroite que bien faite, tu compteras ton arbre feuille par feuille. »

Elle lui répondit : « Si tu es toi même adroit et intelligent, tu compteras étoile par étoile toutes celles du firmament ainsi que tous les vaisseaux qui couvrent la surface des

mers. »

Lorsque le jeune prince vit qu'il avait à faire à plus habile que lui, il résolut de lui jouer des tours et de lui faire de mauvaises plaisanteries.

Elle avait un chat qui s'appelait Boustane et qu'elle aimait beaucoup.

Le fils du Sultan réfléchissait chemin faisant sur le tour à jouer à la jeune fille quand il rencontra un homme qui vendait des intestins de bœuf. Il lui proposa de prendre ses habits crasseux et sales contre les siens qui étaient princiers, mais en gardant l'assiette d'intestins.

Il va sans dire que le marchand accepta avec ‘joie la proposition du jeune prince et l'échange fut fait.

Dès que le fils du Sultan se fut affublé de

ses nouveaux habits, il se dirigea vers la maison de la jeune fille, en criant dans la rue qu'il vendait des intestins.

Elle l'entendit et l’appela en lui disant :

« Donnes-m'en pour cinq paras et mets-m'en beaucoup. » Puis elle lui tendit une assiette. Il y mit des intestins, elle en demanda de plus, il refusa d’en donner, un échange de mots grossiers s'en suivit et lui, levant l'assiette, en asséna un coup à la jeune fille qui tomba par terre et l'assiette se brisa sur le parquet.

Notre homme se sauva ensuite pour ne paraître que le second jour, au moment où la jeune fille montait sur son arbre et lui disait : « O mon arbre, Ô mon bon jujubier, quand mon père et mon frère reviendront-ils ? »

Le fils du Sultan l’entendit et lui dit : {Tu n'a pas oublié que je t'ai fait perdre cinq paras, que je t'ai cassé une assiette, que je t'ai fait mal, enfin que je t'ai avilie. »

Elle comprit alors que c'était lui quiavait joué le tour de la veille; elle résolut alors de se venger.

Le lendemain matin elle prépara le tour qu'elle devait lui jouer.

Ellé alla chez un teinturier et lui dit :

« Teignez-moi de noir et faites-moi négresse; puis emmenez-moi au marché et mettez-moi en vente. M'offrirait-on mille bourses que vous ne devrez pas me vendre, mais si c’est Je fils du Sultan qui me demande, vendezmoi à lui à n'importe quel prix.

C'est ce qui fut fait; le prince ayant besoin d’une esclave noire en ce moment-là, l’acheta pour trente bourses et la fit amener chez lui par ses domestiques.

Ceux-ci se mirent en route avec elle; puis, lorsqu'ils arrivèrent à une porte cochère, elle s'arrêta tout court et leur dit de l’attendre un instant. quelle allait faire ses besoins et qu'elle reviendrait tout de suite.

Ils s’assirent là et l’attendirent jusqu’au coucher du soleil; quant à elle, elle s'était sauvée, elle était rentrée chez elle, s'était déshabillée, bien lavée et se reposait.

Dès que les serviteurs furent rentrés au palais, le prince leur demanda où était l’esclave qu'il avait achetée: lorsqu'ils lui eurent dit la chose, il s'emporta tellement qu'il les battit, et 1l était tellement irrité qu'il s’éva-

nouit et tomba sur le parquet en se tordant le cou, ce qui lui donna uné forte douleur.

Le lendemaîn matin la jeune fille monta sur son arbre comme d'habitude et répéta ses mêmes questions. Le fils du Sultan l’entendit et lui dit ce qu'il lui avait dit après lui avoir joué le tour de l'assiette d’intestins.

Elle lui répondit aussitôt : « Et moi je t'ai fait perdre trente bourses, je t'ai fait abîmer quatre hommes à force de coups, je t'ai fait évanouir et presque te tordre le cou. »

Le prince comprit alors que c'était elle qui avait fait l’esclave noire.

Il la quitta et s’en alla préparer un second tour.

Il ne trouva rien de mieux, pour lui jouer

son tour, que de la prendre pour femme. Il patienta jusqu’au retour du père. Le menuisier ne tarda pas à arriver, le prince alors, escorté de'ses gardes d'honneur, s'en alla à sa rencontre en grande cérémonie et l’invita à passer trois jours chez lui.

Cet excès de courtoisie de la part du prince donna beaucoup à réfléchir au brave menuisier

qui commençait à s'inquiéter en pensant que

peut-être quelque chose s'était passé entre de prince et sa fille pendant son absence. Il ‘demanda alors la permission de rentrer chez lui un instant; cette permission lui fut accordée. Il rentra, anxieux de savoir ce qui était arrivé. [Il trouva sa demeure tout aussi barricadée que lorsqu'il l'avait quittée, pas ile moindrechangement, pas la moindreeffraction.

Il entra, baisa sa fille au front, puis s’assit tout pensif, quand tout à coup on frappa à la porte et on lui dit que le fils du sultan l’attendait. Notre menuisier se hâta d’y aller, et le prince lui annonça sans façon qu'il désirait devenir son gendre.

€ O mon seigneur, lui répondit-il, des personnes de la catégorie de ma fille ne conviennent point à vos pareils ! » Là-dessus, il fit une révérence et se retira.

Le jeune prince envoya un conseiller au menuisier qui, voyant l'insistance du fils du Maître, consentit à ce mariage, tant de crainte que de l'honneur que cela lui faisait et des richesses qui s’ensuivraient.

Les noces se firent avec le cérémonial d'usage et le soir, quand le prince entra dans

la chambre nuptiale, il ne toucha point à sa femme, ne lui adressa même pas la parole, mais au contraire l’éloigna avec mépris.

Le lendemain il alla vers elle et lui dit :

« Bonjour, fille du menuisier !

— Deux fois bonjour à toi, 6 fils du Sultan!

lui répondit-elle.

— Que faut-il pour que la mariée soit considérée comme pure ? ajouta-t-il.

— Il faut qu’elle soit d’une blancheur immaculée, dit-elle.

— C'est parce que je le sais que je ne t’approcherai jamais, dit sèchement le prince.

— Que votre volonté soit faite, dit timidement la jeune fille, et que Dieu vous prolonge la vie. »

Cet état de choses dura un certain temps,

puis, un beau jour, le prince eut envie de: faire une promenade en dahabieh; il donna, à: cet effet, les ordres nécessaires et s'embarqua.

‘ se promettant de se distraire.

Sa femme s’en aperçut; elle s’habilla avec un luxe étonnant, fit apprêter une magnifique dahabieh" et s'y embarqua en: grande pompe

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