‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 36 sur 39 · EL-SAID ALY · texte numérisé non relu

EL-SAID ALY

N raconte qu'il y avait jadis un martr ri appelé El-Saïd Aly qui comptait parmi les plus grand richards de son siècle.

[] s'était acquis une juste renommée par ses généreuses libéralités, car il dépensait journellement une forte somme pour les indigents de la ville où il était établi.

Pour son malheur, il arriva qu'un jour, notre libéral marchand oublia, en rentrant le soir, la clef sur la porte de son vaste magasin où était aussi son immense coffre-fort. Le lendemain, en y retournant, il le trouva littéralement vide: tout avait été enlevé : marchandises, papiers, argent. Le richard était devenu pauvre. Il se sentit mal, s'évanouit et fut transporté chez lui où il garda le lit fort longtemps.

Il vendit pendant sa longue et pénible maladie tout ce qu'il avait chez lui pour fournir tout l'argent nécessaire dans cette terrible circonstance.

Quand il releva de maladie, il était absolument ruiné, il manquait même de ce qui est indispensable aux besoins d’une famille.

Sa femme, ne prenant point en considération leur triste situation, ordonna un jour à son mari de lui acheter en rentrant un gâteau fait avec du beurre fondu.

Le pauvre homme, qui redoutait le courroux de sa femme, se mit au travail de grand matin et ne cessa qu’au coucher du soleil, em mettant de côté cinq paras par cinq paras.

Mais, hélas! tout son gain ne suffisait pas pour acheter le fameux gâteau qui devait suffire à toute la famille. [1 ne savait que faire, il se dirigea cependant vers le pâtissier et le pria de lui donner un gâteau au beurre pour la somme qu'il avait; le pâtissier considéra l'argent et lui dit qu'il ne suffisait même pas pour acheter un gâteau à l'huile, mais que par amitié il lui en donnerait un pour ce prix. ‘

Notre homme accepta le gâteau à l'huile et alla chez lui, espérant que sa femme serait satisfaite. Au seuil de sa porte il la trouva et, avant de le faire entrer, elle lui demanda s'il avait apporté le gâteau ou non. Quand il eut répondu affirmativement, elle le fit monter avec elle et bientôt les enfants les entourèrent; alors il montra à tout le monde le gâteau. Sa femme, qui était tout yeux, ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était pas cela. Elle fit un bond et de sa plus grosse voix elle dit à ‘son mari : ( Qu'est ceci > Ne t'ai-je pas dit qu'il me fallait un gâteau au beurre et non à l'huile? Pourquoi ne t'es-tu pas conformé à ma volonté? etc., etc. » Une forte querelle s'en suivit entre les deux époux, pendant laquelle leur chat s'empressa d'enlever le gâteau et de se sauver. Tous les enfants se mirent à le poursuivre pour lui enlever le gâteau, mais en vain.

Ce jour-là l'infortuné mari reçut de sa chère femme encore plus de coups que de coutume, et ils se couchèrent tous sans prendre aucune nourriture.

Le lendemain matin sa femme le somma de

lui apporter un autre gâteau en le menaçant, s'il ne le faisait pas, de le maltraiter encore plus que la veille.

Il partit fort embarrassé et travailla sans trève toute la journée, voyant arriver avec terreur la fin du jour, c’est-à-dire les cris et les coups de sa femme. À la fin du jour il eut une cruelle déception, tout l’argent qu'il avait amassé n'égalait pas celui de la veille. Il eut les larmes aux yeux, prit sa besace sur son dos et s’en alla chez lui s’attendant à tout.

Comme la veille sa femme l'attendait à la porte et lui posa la même question que la première fois. [1 lui répondit qu'il n’apportait rien et que telle était la volonté divine. Elle se mit à l'injurier et ne voulut pas le laisser entrer,

Il reprit sa besace et se mit à marcher jusqu'à minuit dans les faubourgs de la ville; il arriva enfin dans un cimetière. Il y entra, se promena au milieu des tombes, en trouva une ouverte,.et tout tremblant de peur y descendit et s’endormit dans un coin. Un moment après il vitle mur s’entr'ouvrir et un homme d’aspect sinistre en sortit et s'avança vers lui.

Cet homme avait une large face, un long nez, point d'oreilles et une seule main; il tenait de celle-ci une longue cravache et dans la bouche un filet. Il lui dit d’une voix rauque ? « Qui es-tu, toi? Qui t'a amené dans ce lieu : Pour quelle raison y es-tu venu ? » Le malheureux, en entendant ces mots, trembla de tous ses membres et ne retrouva la parole et sa présence d'esprit qu'au bout d’un certain temps.

Il eut confiance dans le monstre et lui raconta son histoire d'un bout à l’autre, en lui exposant toutes les méchancetés de sa femme. Le tyran n'eut pas l’air de s’en soucier trop et de s’apitoyer sur son sort ; mais il lui dit : « Ferme-les yeux, puis ouvre-les.» C'est ce qu'il fit et il se trouva dans une ville resplendissante de beauté, avec des habitants tout autres que lui quant à leur forme et à leur mode d’habillement. Il en fut très étonné et les autres le furent aussi en voyant parmi eux un étranger pareil. [ls l’entourèrent pour le contempler et lui demander quiil était et d'où il venait. Un d'eux le prit à l'écart et voulut savoir le motif de sa présence

dans cette ville. Le malheureux lui raconta scrupuleusement son histoire d’un bout à T'autre. Quand il eut fini, l’autre lui dit «Nous sommes de la même ville, mon cher ami, et je me suis trouvé dans ce milieu dans des conditions identiques aux tiennes ; comme toi j'avais une femme cruellequi me maltraitait; comme toi, pour lui échapper, je me sauvai dans le même cimetière ét comme toi je me trouvai transporté dans cette belle ville, par le même monstre. Îci, j'ai toujours travaillé avec constance, en suivant toujours les observations rigoureuses des devoirs de da justice et de la morale et je suis enfin arrivé à avoir une certaine aisance et à devenir le chef de la corporation des nombreux commerçants de cette ville. J'ai un assez grand crédit auprès du roi et maintenant je veux te rendre service : je dirai que tu es mon frère et mon associé en même temps; je vais te donner un magnifique costume de commerçant et tu iras à la station la plus proche pour que je puisse annoncer ton arrivée. » l Notre homme ne se possédant plus de joie s'habilla et alla à la station indiquée et

attendit, pendant que le riche commerçant annonçait à tous ses collègues l’arrivée de son frère, personnage très honorable, ayant des ressources surpassant même celles du roi, et son futur associé dans le commerce.

Tous se hâtèrent alors de mettre leurs plus beaux habits et formèrent un cortège pour aller à la réception du grand personnage. Il fut reçu avec les plus grands honneurset fut accompagné en grande pompe jusqu'à la demeure deson frère qui les lui présenta tous un à un; ileut pour chacun une parole aimable, et avec la plus grande courtoisie il dit à tous qu’il était un grand commerçant et qu'il attendait un immense stock de marchandises de toutes sortes et des pierres précieuses de grand prix. Tous s’empressèrent alors de lui donner d'assez fortes sommes pour avoir des marchandises à meilleur marché.

Cependant il renvoya à plusieurs reprises la date de l’arrivée de sa caravane, tellement que tous perdirent patience et finirent par porter plainte devant le tribunal du roi.

Celui-ci fit appeler le chef de la corporation et lui ordonna d'amener son frère le plus tôt

possible. Le brave commerçant se dépécha d'obéir, sans se douter le moins du monde de ce qui se passait.

El-Saïd Aly arriva et quand le roi eut fini de lui poser des questions sur son commerce et sur les sommes reçues, il répondit :

« Monseigneur, comme on vous l’a dit, j'ai un très riche commerce: d’après les dernières nouvelles que j'ai reçues, tout m'arrivera dans deux mois et alors tout le monde sera content. »

Son prétendu frère se fâcha bien un peu de ce qui arrivait, mais 1l ne pouvait rien yÿ faire. Quant au roi, l’avarice l'empoigna et il crut tout ce que El-Saïd Aly avait dit. Il remboursa aux marchands leurs sommes respectives et devint alors le seul créancier de ce si riche commerçant, espérant devenir ainsi le seul propriétaire de toutes ces belles marchandises, qui devaient arriver deux mois plus tard.

Le roi tint ensuite conseil avec tous ses vizirs et il exposa tous les faits en concluant qu'il devrait lui donner sa fille en mariage. Tous furent de l'avis du roi; on célébra les

ee ——————— ————— — noces le plus pompeusement possible, et notre homme devint le mari de la fille du roi.

Un mois et demi plus tard, aucun indice de l’arrivée des marchandises ne paraissant, les principaux vizirs allèrent trouver le roi et lui dirent qu'il était très probable que son gendre ne fût qu'un chevalier d'industrie et qu'il l’eût trompé. Le mieux serait, d'après eux, que le roi priât sa fille de demander à son mari quelle était son origine et son état, car, en général, les hommes dévoilent toujours leurs secrèts à leurs femmes.

Le roi trouva fort bon ce conseil et le communidua à sa fille, qui questionna, le soir bé ji mari en tête à tête. Il lui raconta tout, comme 1l l'avait fait avec le chef de la corporation des commerçants.

Dès qu'elle eut tout appris, elle eut peur pour les jours de son mari qu'elle aimait; elle lui apporta une grande somme d’argent et un magnifique cheval, puis lui ouvrant la porte, elle lui dit : &« Vas, monte et pars pendant la nuit, car si quelqu'un prenait vent de ce qui t'arrive et en prévenait le roi mon père, tu serais un homme perdu. »

Il sortit après avoir embrassé sa femme et personne ne se douta de la chose.

Le lendemain matin, sa femme alla trouver le roi et lui dit que pendant la nuit cinquante esclaves tout de blanc habillés étaient arrivés montés sur de superbes chevaux et repartis avec son mari pour apporter les marchandises. Le roi et ses vizirs en fureñt très heureux et attendirent avecimpatience son retour, pendant que notre homme s’eloignait au galop de son fidèle coursier. Il se trouva dans un champ labouré et vit un paysan qui semait; il se dirigea de son côté et lui dit : « El salam aleïkom, je suis invité chez toi. » Le paysan hospitalier lui dit qu'il était le bienvenu et lui demanda s'il voulait manger; il répondit affirmativement et voulut semer pendant que le paysan allait lui chercher de la nourriture.

En piochant, il trouva une ouverture dans la terre et s'appliqua à la mettre à nu, puis il s’y introduisit, il y trouva une petite caisse où 1l y avait trois riches costumes ornés de rubis et de différentes sortes de gemmes; l’un était un costume de femme, les autres étaient des costumes d'homme. Il trouva aussi une

bague et au moment où il la regardait attentivement il entendit une voix qui disait :

« Lebbeik. »

Ï1 lui dit : &« Qui es-tu? » L'autre répondit : « Je suis le serviteur de cette bague, demande et ordonne ce que tu voudras, je t'obéirai.

— Je veux que tu dresses une belle tente dehors et que tu fasses sortir cette caisse d'ici. D

Aussitôt il fut obéi. Il s’assit sous la tente, le paysan lui apporta de la nourriture, il en mangea et donna une certaine somme au paysan qui avait bien voulu le nourrir.

Puis il frotta la bague, le serviteur apparut et dit : Lebbeik.

«Je veux toutes sortes de marchandises et des pierres précieuses en quantité; je veux aussi de nombreux serviteurs pour porter le tout à la ville d’où je viens.»

Tous ses désirs furent exaucés et il se mit en marche. Quant au roi, son beau-père, il était déjà à bout de patience, quand il vit un jour, de loin, des chevaux approchant au milieu d’un nuage de poussière.

[Il envoya de ses hommes au-devant d'eux

pour voir ce quec'était. Quand ils revinrent et annoncèrent au roi que c'était son gendre qui arrivait avec ses marchandises, il fut tellement content qu'il fit pavoiser toute la ville et alla à sa rencontre en grande cérémonie.

Notre homme fit don à son beau-père d’un des costumes, se vêtit de. l’autre et le troisième il l’offrit à son épouse, qui accoucha quelque temps après d’un beau garçon que son père nomma Abou-Seïf, parce qu'il portait un sabre depuis sa naissance.

Le roi devint vieux et ne put plus gouverner la ville, il fit un testament où 1l léguait le trône à son gendre et mourut quelques jours après.

El-Saïd Aly monta au pouvoir, mais il ne tarda pas à se donner au luxe et au plaisir; il devint bientôt insupportable avec ses gens, et son premier vizir le haït tellement qu'il forma le sinistre dessein de l’assassiner pour régner à sa place et épouser la fille de son premier maître, c'est-à-dire la femme du roi actuel.

Cependant il ne le fit pas; il invita simplement le roi à boire dans un établissement, 1l lui versa tellement du vin qu'il finit par le

griser complètement. Quand El-Saïd Aly fut gris, le vizir lui enleva la bague, la frotta, le serviteur parut, il lui ordonna de porter le roi dans la montagne comme on ferait d'un animal sauvage. Le serviteur obéit.

Le vizir s’empara alors du royaume et épousa de force la reine. Elle en fut très affigée et détesta fort son nouveau mari, elle se promit même de lui jouer un vilain tour, en attendant elle porta le deuil de son premier mari.

Un soir que le vizir s'était grisé, elle lui enleva la bague, appela le serviteur, luiordonna de ramener son mari et de prendre à sa place le vizir. Ses ordres furent suivis. Le roifit amende honorable à sa femme et gouverna équitablement son pays, en s’attirant ainsi l'estime et le respect de tous ses sujets.

Revenons un peu à sa première femme.

Après la fuite de son mari elle s'était trouvée sans la moindre ressource, et un soir elle prit ses enfants et sortit. Le hasard voulut qu'elle se rendît au fameux tombeau que nous connaissons déjà et en un clin d'œil elle se trouva à la même ville que son mari, sans que

n1 l’un ni l’autre se doutât de cette combinainaison.

‘ Le roi allait de temps en temps faire une promenade dans la campagne où 1il rencontra un jour sa femme et ses enfants; elle le reconnut et se mit à crier de toutes ses forces à ses enfants : ( Attrapez-le, arrêtez-le, c’est votre père. » Il embrassa ses enfants, pardonna à sa méchante femme et à l’aide de sa bague il fit élever un splendide château où il les logea. Îl passait alors une nuit chez l’une de ses femmes et une autre nuit chez l’autre.

Il amena, un jour, son fils Abou-Seïf chez sa première femme et s’endormit ayant à ses côtés son fils. À minuit, sa femme, qui n'avait point changé, prit la bague du doigt du mari et voulut appeler le serviteur pour faire enlever le roi et régner à sa place. Abou-Seïf qui ne dormait pas, se leva et la tua. Il réveilla ensuite son père et ils rentrèrent ensemble.

El-Saïd Aly continua à régner en sage, jusqu'à ce qu’il mourût, puis son brave fils lui succéda.

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EL-SCHATER! MOUHAMMED

L y avait une fois un marchand de fèves qui

avait trois filles. Sa recette journalière était de deux dirhems?, avec l’un il achetait du pain et avec le second des fèves.

Un jour, le roi de cette contrée donna ordre formel à tous les habitants de ne point allumer le feu. :

Au coucher du soleil, le roi et son vizir se déguisèrent en derviches et allèrent faire une tournée en ville pour se rendre compte d’euxmêmes de l'effet de l’ordre royal. Arrivés à la demeure de notre marchand defèves, ils trouvèrent le feu allumé et entendirent l’aînée des

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