‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 5 sur 39 · LES TROIS FEMMES ET LE KADI · texte numérisé non relu

LES TROIS FEMMES ET LE KADI

| ’était jour de Chemme-el-Nécime*.

Au milieu des promeneurs d’un jardin, on distinguait trois femmes que, malgré les voiles qui les couvraient, on devinait être

1. Publié dans le Bulletin de l'Institut égyptien, 11° série, n° 4. 1884, p. 16.

2. Action d’aspirer le zéphyr bienfaisant. Ce jour là tombe le lundi de Pâques, selon le calendrier Julien (vieux style); il est le premier d’une série de cinquante jours auxquels, en Ég gypte, on donne le nom de khamecine (cinquante).

jeunes : très provoquantes d'ailleurs, et habillées splendidement.

Tout en se promenant, l’une de ces trois femmes s'arrêta, se baissa et ramassa sous les pieds de sa compagne une belle pièce d’or. La troisième en âge l'ayant aperçue, l'avait montrée à la plus âgée qui l'avait ramassée tandis que la seconde marchait dessus.

La plus jeune prétendit que la pièce d'or devait lui revenir; la seconde s’y opposa prétextant qu'elle avait mis le pied dessus, et la plus âgée qui la tenait dans la main ne voulut à aucun prix la céder ( parce que, disait-elle, c'est moi qui l’ai ramassée ! »

Cette aventure anima encore plus les trois amies; elles s'assirent au bord d'un bassin, où leurs esclaves leur servirent une collation, tandis qu'elles causaient, riaient et faisaient assaut d'esprit et de gaieté. Le soir venu, elles rentrèrent chez elles, sans avoir pu décider à qui appartenait la pièce d'or.

Elles convinrent donc que la plus âgée des trois garderait la pièce, et que le lendemain matin elles iraient toutes trois chez le seigneur Kadi, qu'elles le prieraient de juger

leur différend et de remettre la pièce d'or à celle d'entre elles qu'il daignerait désigner dans sa haute justice.

Le lendemain donc chacune d'elles se leva avant le soleil et s'occupa à faire une toilette resplendissante, en se couvrant des parfums les plus exquis.

Nos trois amies arrivèrent en même temps chez le seigneur Kadi, lui exposèrent leur dispute, après l'avoir salué avec respect et pris l'autorisation de lui soumettre le sujet du différend qui les amenait à son tribunal.

Le Kadi, homme grave, savant et respectable, aimait cependant la jeunesse et la beauté; de plus, il s'intéressait vivement aux romans de la vie réelle. Voyant donc qu'il avait affaire à des dames enjouées, intelligentes, instruites, aimables, sentant bon, et parlant bien, outre qu’elles paraissaient jeunes et jolies, il lui vint à l'esprit de leur faire raconter à chacune d'elles une anecdote de leur vie, et il décida de donner la pièce d'or à celle qui raconterait l’histoire la plus spirituelle et la mieux contée.

Après avoir ainsi décidé dans son for intérieur et sa sagesse, il posa sa pipe à côté de lui, fit asseoir les trois dames, et caressant sa barbe de sa main droite, il prit la parole, et s'exprima en ces termes :

— Mes chères filles, l'heure de l'audience est encore éloignée, et votre confiance en ma sagesse m'engage à ne pas repousser votre demande, et quoiqu'elle ne soit pas du ressort de mon ministère, je veux bien servir d’arbitre dans votre querelle. Or donc, que la moins jeune de vous commence à parler et qu’elle nous raconte l’anecdote la plus curieuse de sa vie. Entière liberté vous est octroyée par moi. Dites tout, mais contez bien. Celle qui contera la meilleure histoire et qui la contera le mieux, celle-là sera digne d’avoir la pièce d’or.

Le Kadi ayant ainsi fini de parler, reprit sa pipe, s'installa confortablement dans le coin de son divan, et attendit la première histoire.

— Avec votre permission, monseigneur Kadi, je commence, étant la plus âgée, dit la première qui, confiante dans sa jeunesse, ne

craignait pas d’avouer qu'elle était la plus

âgée.

Elle se leva donc et parla en ces termes :

« Mes parents étaient des bourgeois honnêtes, travaillant beaucoup et gagnant peu. Ils me marièrent donc avec empressement à un marchand fort riche, mais fort laid, et qui aurait pu passer pour être mon père, tellement il était âgé.

» Mon mariage améliora beaucoup leur position; mais moi je m'aperçus bientôt que, si la richesse, comme le disait mon père, contribue puissamment au bonheur, elle n’en constitue pas le fond, comme avait coutume de le dire ma mère.

» J'étais toute jeune, jolie, partant encline à goûter aux plaisirs de la vie, mais sans aucune expérience.

» Mon mari, pour se faire pardonner sa vieillesse, me comblait de présents; je lui en savais gré, mais cela ne lui suffisait pas ap-

paremment, car il se plaignait toujours de ce que je ne l’aimais pas assez. Moi, je ne savais pas comment faire pour le lui faire croire; n'ayant jamais aimé, je ne pouvais même pas simuler l'amour pour lui prouver ma réconnaissance !...

» Il avait un jeune ami qu'il aimait beaucoup, et il m'en parlait toujours; il me le montra une fois par la croisée. La beauté de ce jeune homme me\ captiva tout d’abord; toutes les fois que je l’apercevais depuis, je sentais pour lui un je ne sais quoi, qué j'ai appris depuisêtre leseffets d'un violent amour. [Il paraît que mon mari entretenait aussi souvent son ami de moi, de ma beauté et de son amour, à tel point que ce jeune homme devint amoureux de moi, rien qu'en entendant faire mon éloge, en même temps que moi je devenais amoureuse de lui en le voyant. | |

» Il est inutile de vous dire par quels moyens 1l parvint, après beaucoup de peines et de patience, à tromper la vigilance et à endormir la jalousie de mon mari. Deux cœurs qui se cherchent se joignent toujours

malgré tous les obstacles. Sachez seulement qu'il était beau et que je l’aimais plus que la prunelle de mes yeux, où son image était perpétuellement empreinte.

» Je lui avais donné mon âme, je m'abandonnaïi à lui!

» Pendant quelque temps tout alla bien; mon mari était satisfait de me voir belle de jeunesse, de fraîcheur et de santé; monamant m'aimait tous les jours davantage: j'étais heureuse !.…

» Hélas ! le bonheur n'est pas éternel dans ce monde périssable!

» Il était convenu entre mon amant et moi, que lorsque le rideau d'une certaine fenêtre, qui avait vue sur son jardin, était blanc :l pouvait sans danger venir metenir compagnie, mais que, si ce rideau était rouge, cela voulait dire que mon mari se trouvant à la maison, 1l s’abstint de venir chez moi.

» Un jour donc, après le départ de mon mari, je venais de déployer le rideau blanc, et j'attendais mon amant : j'entends tout à coup frapper à la porte et je vois mon mari entrer, pâle, défait, appuyé sur le bras de l’eunuque!

Pris d’un malaise subit, il avait quitté ses affaires et son magasin et était venu à la maison pour se reposer et se faire soigner. Il avait l'air si malheureux et si effrayé, que prise de pitié, malgré la contrariété qu'il me causait, je me mis à lui prodiguer mes soins.

» Le lit étant prêt, il s'y coucha et s'endormit,en mepriantde lelaisser seul. Je décidai alors d'aller au bain pour passer mon temps, mais la contrariété où j'étais me fit oublier de ployer le rideau blanc et de déployer le rouge.

» Pendant que j'étais absente, mon amant entra comme de coutume par la terrasse; voyant quelqu'un au lit, et éroyant que c'était moi, 1l s'approcha et m'appelant par mon nom, il voulut me réveiller.

» Mon mari entendant la voix d’un homme dans le harem et reconnaissant son jeune ami, fut d'abord surpris, mais devinant tout son malheur, il sauta sur ses pieds et profitant du moment d'étonnement qui s'empara de mon amant qui, au lieu de me voir sortir de dessous les couvertures, voyait devant lui mon mari, il le saisit, le jeta dans une grande caisse qui se trouvait ouverte et vide à la

tête du lit ‘, abaissa le couvercle et ferma la caisse à clef. |

» [1 faut croire que cette excitation, en lui tournant le sang, produisit une réaction salutaire; cat ayant appris du jardinier que j'étais allée au bain, ils'habilla à la hâte, sortit de la maïson, en ferma la porte à elef ét vint m'attendre devant l'entrée du bain.

» Là il arrêtait toutes les femmes qui y entraient et leur disait :

» — Dites à ma femme, une telle, de sortir sur l'heure, j'ai besoin d'elle.

» Sonair, sa voix et ses gestes étaient

1. Caisse dans laquelle on renferme les matelas, draps, traversins, couvertures, etc., pendant le jour. Dans bèaucoup de maisons ce sont des armoires placards qui servent à cet usage.

Les lits en fer ou en bois n'existent pas ou plutôt n'existaient pas en Égypte. Le soir venu, on étend des matelas à terre, au milieu de la chambre, on les couvre des draps de lit, couvertures, etc., on s’y couche. Le jour, ces matelas et tous leurs accessoires sont roulés et enfermés dans des armoires, des caisses où déposés ainsi roulés dans un coin de la chambre. C'est ainsi qu'il n'y a pas, à proprement parler, dans les maisons orientales, de chambre à coucher telle qu'on en voit en Europe.

empreints de tant de colère et de jalousie, qu'il se rendait ridicule: quelques-unes de ces femmes s'en effrayaient et se sauvaient le prenant pour un fou; d’autres l’excitaient à causer et toutes entraient au bain en riant et en se moquant de lui !

» La première qui prononça mon nom et fit tout haut la commission de mon mari me fit souvenir du rideau blanc et de ma négligence.

» Les commissions se succédèrent rapidement ; bientôt mon mari devint le seul sujet de conversation des femmes réunies dans le bain. Heureusement qu'aucune d’elles ne me connaissait. Je m'imaginais aisément ce qui nettait en fureur mon mari, mais ne sachant pas les détails de l'affaire, je résolus de les connaître tout d’abord.

» Faisant donc semblant de ne point m'intéresser à ce qui se disait au bain, comme si cela ne me regardait pas, et cachant mon trouble, je sortis dans l’antichambre où je trouvai une pauvre marchande de poischiches.

» — Ma bonne mère. lui dis-je, prête-moi

tes habits et ton panier, pour une demiheure, au plus; garde mes effets ici jusqu'à ce que je te rapporte tes effets et ton panier, ainsi que le prix de son contenu au double !

» La vieille consentit sans vouloir en savoir plus long; elle se dépouilla de ses guenilles dont je me revêtis et, ainsi travestie, je sortis dans la rue.

» J'aperçus mon mari qui écumait de rage et maudissait les bains et toutes celles qui y allaient. Je courus à la maison.

» Dans sa précipitation, mon mari avait oublié la clef de la porte d'entrée dans la serrure. |

» J'entre, je monte dans ma chambre, J'entends des gémissements ! Je savais qu'il n'y avait personne dans la maison; je pris peur et je me disposais à envoyer le jardinier chez mon amant pour me tranquilliser et apprendre de lui ce qui s'était passé !.… Mais, Ô surprise ! j'entends distinctement !

Je ne me trompe pas !.… c'est de dedans la grande caisse que sortent ces gémissements |.

» Au nom de Dieu clément et miséricor-

dieux ! dis-je, èn ouvrant là caïsse, dont la clef n'avait pas été enlevée par môn mari.

» Malgré mon émotion, j'éclatai de rire !..

c'était mon pauvre ami, affaissé sur luimême, manquant d'air et prêt à expirer !.….

» L'ânesse de mon mari venait depuis la veille, de mettre bas un charmant petit ânon; mon ami et moi nous transportons ce petit ânon dans ma chambre, le plaçons dans la caisse où nous l’enfermons.

» Mon ami s’en retourna chez lui, pour y atténdre mes ordres et moi-même je retournai àu bain après avoir fermé la porte de da maison.

» J'aperçus mon mari qui queréllait mon eunuque; en me voyant entrer au bain, il s’approcha de moi et sans me reconnaître, me pria de dire à sa femme, une telle, de sortir sur l'heure, jurant Dieu et le Prophète qu'il la tuerait avant le soir !

» J'entre au bain je me déshabille, reprends mes habits, règle la vieille marchande, èt suivie de mon esclave, nous sortons ensemble.

» Dès que mon mari m'aperçut :

» — Où es-tu ? s'écria-t-il en m'’accablant d’injures, n’as-tu pas entendu mes ordres ?..

» — Avez-vous perdu la tête ? lui dis-je, en linterrompant, êtes-vous devenu fou ? ou votre maladie vous a-t-elle enlevé votre jugement, pour m'injurier ainsi sur la voie publique ?.…

» — Tu me donneras des conseils quand tu te disculperas, si tu le peux. Allons à la maïson! s’écria-t-il. Et tout en marchant devant moi, il criait, gesticulait et donnait cours à sa fureur sans toutefois s'adresser à moi.

» Je le suivis en silence.

» En arrivant à la maison, il m'y enferma et alla quérir le cheik de la rue et plusieurs de ses voisins et amis.

» Tous arrivèrent ensemble; ils allaient, suivant ce que leur disait mon mari, être témoins de ma honte, de ma confusion et de mon divorce.

» La maison donc se remplit d'hommes et tous montèrent au harem. J'étais retirée dans un coin de ma chambre, couverte encore de mes voiles et me parlant à moi-même de manière à être entendue de tous.

» — Pauvre homme ! disais-je, qui aurait cru qu'une indisposition si légère püût faire perdre la raison à un homme si sensé ! Que me veut-il ? Pourquoi me maltraiter ainsi ?

Je l'avais laissé se reposant, après l'avoir soigné; je vais au bain, il y vient pour m'en arracher ! pourquoi ? Pourquoi me couvrir d’injures et de honte ? Pourquoi me donner en spectacle aux hommes dans ma propre maison, dans mon harem ! Hélas ! hélas ! il faut qu'il soit devenu fou !..

» Mon mari était en un tel état de surexcitation qu'il paraissait réellement fou et atteint de la fièvre chaude. Quelques-uns de ses amis lui conseillaient de se calmer; cela le rendait encore bien plus furieux.

» — Entrez ! entrez ! s'écriait-il, ne vous laissez pas attendrir et apitoyer par les doléances mensongères de cette femme perfide ! Vous verrez, vous verrez si j'ai tort de vouloir répudier cette femme éhontée !.…

» Lorsque tout le monde fut dans la chambre. il ouvrit la caisse !.. Le petit ânon leva la tête et agita les oreilles, respira bruyammentetcommença à braire. Quant à mon

mari, sa colère ne connut plus de bornes; il se précipita sur moi et m'aurait, par le Prophète, étranglée. si je n'avais crié de toutes mes forces : Arrêtez ce fou ! au nom de Dieu, il va me tuer ! et si on n'était réellement venu à mon secours pour m'arracher de ses mains.

» Il paraissait pris d'un accès de folie furieuse ; 1l écumait de rage, et articulait des mots inintelligibles.

» On le garrotta solidement et on le déposa sur un tapis.

» — Gardez-le ainsi, me dit le cheikh de la rue; et s'il ne se calme pas d'ici à demain, nous le mènerons à la maison des fous ! Que Dieu l'en préserve et nous aussi !

» —: Pauvre homme! pauvre frère |!

disaient ses amis, quelle mauvaise maladie !

Dieu veuille qu'il s'en guérisse ! — Sa femme est si jolie, disaient d’autres, qu'il n'est pas étonnant qu'il soit jaloux même d'un ânon! — Qui a pu mettre cet ânon dans cette caisse? se demandaient les uns. — Il devait avoir la berlue, et il a pris l’ânon pour un homme ! répondaient les

autres. — Pauvre ami ! un si: excellent homme ! si sensé ! À quoi tient donc la santé et la raison d’un homme !

» — Que Dieu lui vienne en aide ainsi

qu'à nous ! ajoutaient tous, en quittant les uns après les autres le bharem et notre maison.

: » Après une légère maladie, mon mari s'étant remis, ses amis supposèrent qu'il croyait que toute cette aventure n'était qu'un cauchemar, un mauvais rêve. suite de sa maladie. Comme ïil n'en parlait jamais, personne ne luien parla. Il semblait avoir tout oublié.

» Il mourut un an après. Je puis certifier cependant, qu'il savait fort bien à quoi s'en tenir sur la véracité de cette anecdote et de ses souvenirs, car je n'ai jamais été si bien surveillée et gardée de si près, choyée et honorée, que pendant cette année-là.

» Que Dieu lui pardonne et le récompense!

Car la fortune qu'il me laissa me permit de me marier avec un homme que j'aime et qui me rend mon amour ! »

— C'est à vous, dit le Kadi, en s'adressant à celle qui avait mis le pied sur la pièce d’or, à nous raconter votre anecdote !

— J'entends et j'obéis, monseigneur !

répondit-elle, et elle parla ainsi :

« J'étais tout d'abord et dès ma première jeunesse mariée à un Turc, fort bel homme, mais qui a toujours eu le défaut de me faire peur. Sa vue seule me remplissait d'effroi et lorsqu'il me parlait, quoi qu'il fit pour adoucir sa voix et son regard, mon sang se glaçait dans mes veines |!

» Encore aujourd’hui lorsque je pense à ses moustaches, longues d’une aune, et à ses yeux, gros comme des noix, je ne puis me défendre d’un sentiment de frayeur, qui me saisit malgré moi...

» [} passait tout son temps à la guerre, et lorsque la paix lui donnait des loisirs, il les employait à la chasse des bêtes féroces !

» Ces longues absences n'étaient pas faites

pour m'accoutumer à lui, et moins encore pour me le faire aimer. Chaque fois qu'il revenait d'une de ces longues expéditions, il me semblait voir en lui un étranger !

» Vous devinez aisément que pendant une de ces absences je devins amoureuse d'un jeune homme qui me faisait depuis longtemps une cour assidue et muette, car j'étais bien gardée ! Les serviteurs etles esclaves de mon maître et seigneur tremblaient tous devant lui, et lorsqu'il était absent, ses ordres étaient exécutés à la lettre, son nom et l'idée de son retour ayant la faculté de les tenir en respect comme s'ils étaient en sa présence. Malgré ce sentiment de terreur qu'il leur inspiraït, ils lui étaient dévoués et fidèles jusqu’à la mort, parce qu'il était généreux et grand seigneur ! Ainsi donc, tant qu'il était à la maison, je ne pouvais penser à encourager les flammes discrètes de mon amant, et lorsqu'il s’absentait, j'étais moins encore dans la possibilité de le faire, étant gardée par des gardiens dévoués à notre maître commun |!

» Je me consumais, cependant, d'envie de

parler à mon bel amoureux, et d'entendre le son de sa voix ! De quelles inventions l'esprit d'une femme tourmentée par l'amour n'est-il pas capable ?.…

» Je trouvai le moyen de lui faire savoir mon désir.

» Le lendemain, il se travestit en mendiant. et passa sous mes fenêtres en chantant. Sa voix me le rendit encore plus cher que sa vue !

» [Il prit l'habitude, tous les matins, de passer à la même heure devant mes fenêtres et de chanter des vers brûlants d'amour qu'il composait en mon honneur.

» Un matin que j'étais assise avec mon mari, à la fenêtre devant laquelle mon amant devait passer, et que je lui servais à déjeuner, j'entendis la voix du faux mendiant. Je savais que mon mari était d'humeur agréable, je me hasardaï à lui parler sans avoir été interpellée. En réprimant donc les battements de mon cœur, qui battait à se rompre dans ma poitrine :

» La charité de mon seigneur est connue de tous, dis-je; à sa porte se nourrissent et

vivent tous ceux qui s’y présentent. Faites que ce pauvre mendiant qui a l'air si misérable soit satisfait et vous doive la vie, tout en vous bénissant !

» I regarda par la fenêtre, vit le mendiant et m'ordonna de lui faire donner à manger; puis il s’habilla et sortit.

» En sortant, il ordonna à son majordome de nourrir ce pauvre, matin et soir, chaque fois qu'il se présenterait à sa porte.

» Quelques jours après, mon amant averti de l'absence de mon mari, se présenta fort tard à la maison; on me prévint de l’arrivée du pauvre, que j'avais pris sous ma protection spéciale. Je lui fis porter quelques mets et du pain comme de coutume. Comme j'avais envoyé ces mets de ma table, les plats étaient d'argent.

» En même temps, j'envoyai le portier faire une commission à l’autre bout de la ville. Lorsqu'il rentra, il erut le pauvre parti, ferma la porte et se coucha. Vers minuit, mon mari rentra aussi, et me trouvant couchée passa dans ses appartements sans me réveiller.

» Le matin je me levai avant lui; je n'avais pas fèrmé l'œil de la nuit. La terreur où j'étais d'avoir retenu le pauvre par des signes et de l'avoir empêché de partir, et le Sentiment que mon amant était si près de moi, m'avaient empêchée de dormir.

» Je fus dans la chambre de mon mari et prenant un air effrayé, qu'il m'était facile de contrefaire, tellement j'avais peur, je le réveillai et me plaignis amèrement du portier qui avait, disais-je, laissé le mendiant dans la cour de la maison durant toute la nuit.

» Ce portier est infidèle et négligent, ajoutai-je, mais le mendiant est heureusement honnête; qu'il plaise à vôtre seigneurie de vous lever, vous le verrez endormi, ét pour ne pas perdre les plats d'argent, voyez comme il les a mis sous sa tête. C’est incontestablemént un honnête hormè qui a plus de souci de vos biens que le portier, et comme il est dans le besoin, je vous prie et vous supplie de chasser le portier et de confier ses fonctions à ce mendiant, toutefois si vous le jugez convenable. Je n'ai plus de confiante

dans le portier, et j'aurai toujours peur, surtout lorsque vous ne serez pas ici pour me rassurer et me défendre au besoin !.….

» Tout mon discours était entrecoupé par des sanglots: je pleurais et me lamentais si fort, que mon mari, soit qu'il crût que ce que je disais était sincère, soit qu'il fût touché de mes pleurs, me promit d'aviser. |

» [1 fit une enquête sévère, qui le persuada que le portier le trahissait ! Ille chassa, et proposa au faux mendiant de le remplacer.

Celui-ci accepta avec reconnaissance.

» Le soir du même jour, mon mari devant sortir, le nouveau portier l’arrêta respectueusement et après avoir obtenu la permission de parler, il s'exprima ainsi :

» — OÔ mon maître ! la ville est pleine de gens mal intentionnés, et je suis nouveau dans votre palais; permettez à votre esclave de prendre un mot d'ordre pour qu’au milieu de la nuit, lorsque vous rentrerez. je puisse vous reconnaître et ne point ouvrir la porte au premier venu qui imiterait votre manière de frapper; car, sachant qué je ne suis que d'aujourd'hui au service de monseigneur, on

ne manquera pas de vouloir me nuire dans son esprit.

» Mon mari parut trouver l’idée bonne.

» — Quel mot prendrons-nous ? demandat-1l.

» — Kischle", répondit mon amant, c'est un mot difficile et pas commun !

» — Soit, kischke ! reprit mon mari en riant, et il disparut dans l'ombre de la rue.

» Sous prétexte que le portier était nouveau, moi de mon côté j'enfermai les filles de service, excepté ma confidente, qui était ma sœur de lait, dans leur appartement. Je donnai les ordres les plus sévères, au faux portier, d’'enfermer de son côté les esclaves mâles. Quant aux autres domestiques, les uns sortirent pour aller chez eux, les autres furent enfermés dans les communs et avant que le Mouezzine n'eût annoncé la prière du soir ? nous étions libres de nous voir !….

1. Sorte de pain d'orge ou de froment trempé dans du lait caillé et durci dont on fait une soupe ou pâte et que les Turcs appellent késchkek.

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