Pied de bœuf
un étang, si c’était un fils, de peur qu’il ne leur nuisît quand il serait devenu grand.
Peu de temps après, la femme de l’aîné devint enceinte. Le cadet lui fournit, ainsi qu’il l’avait promis, tous les mets qu’elle désira. Elle accoucha d’une fille qui fut nommée : Ratananomby. Le cadet acheta un bœuf et un porc qu’on mangea à l’occasion de la naissance de l’enfant.
L’année suivante, la femme du cadet accoucha d’un fils. D’après l’accord survenu entre les deux frères, l’enfant mâle devait être jeté dans un étang. Le père était désolé d’avoir souscrit un tel engagement; mais il dut s’y soumettre. Le cadet et sa femme mirent leur fils dans une boîte et la donnèrent à un domestique pour qu’elle fût jetée à l’eau. Ils recommandèrent cependant à leur serviteur de faire une marque à cet enfant pour qu’on pût le reconnaître s’il venait à survivre.
Le domestique jeta l’enfant dans un étang, loin du village; et les parents en prirent le deuil *. Tout près de l’étang habitait une femme riche et sans enfants. Sortant par hasard de sa
i. Le bleu est la couleur de deuil à Madagascar, A la mort d'un parent, les femmes défont leurs tresses et gardent les cheveux épars pendant toute la durée du deuil. Lorsque la reine meurt, hommes et femmes doivent se raser la tête.
LES DEUX FRÈRES
case, elle vit avec étonnement une boîte qui surnageait. Elle la fit prendre par un de ses domestiques, l’ouvrit et y trouva le nouveauné : « C’est un être que Dieu m’envoie, dit-elle. » Elle l’embrassa et eut bien soin de lui pour que l’enfant lui en fût plus tard reconnaissant, quand il serait devenu homme.
Celui-ci avait grandi. Un jour, il dit à sa mère adoptive : « J’ai un père et une mère qui ; habitent loin d’ici; permettez-moi d’aller leur rendre visite. » — « Combien veux-tu de serviteurs pour t’accompagner, répondit la femme? » — « Trois me suffiront, dit le jeune homme. » Et ils partirent. Chemin faisant, ce dernier butta dans un petit arbre et tomba par terre : « Arrache-moi, lui dit l’arbuste, je t’accompagnerai chez tes parents. » Le jeune homme étonné obéit. Pendant qu’il continuait sa route, l’arbuste, qu’il avait recueilli, lui dit : « Il y a un mauvais village où nous allons bientôt arriver. Si nous devons y faire un repas, le maître de la case dans laquelle nous nous arrêterons, dira : voici du riz qui a été préparé pour vous. Mangez-le pendant que je vais prendre l’air dehors. Il y aura aussi du riz dans une marmite. C’est celui-ci que nous mangerons; et nous mettrons à sa place celui qu’on nous aura offert. » Le jeune homme promit de suivre le conseil de l’arbuste. Il arriva peu
après dans un village habité par des sorciers. Ceux-ci étaient enchantés de voir des étrangers, car ils comptaient les empoisonner et se partager leurs dépouilles. Le maître de la case où le voyageur et ses domestiques descendirent, leur offrit du riz et ajouta : « Mangez-le pendant que je vais prendre l’air dans le jardin, et il sortit. » L’enfant trouvé et ses serviteurs mangèrent le riz qui était dans une marmite et mirent à sa place celui qu’on leur avait présenté.
Le repas des hôtes terminé, le maître de la case rentra et se mit à manger le riz qui se trouvait dans la marmite croyant qu’il était tel qu’il l’y avait mis. Ce riz était empoisonné et le maître de la case mourut du poison qu’il destinait à ses hôtes. Sur les indications de l’arbuste, le jeune homme s’empara de tous les biens des sorciers.
A quelque distance de là, nos voyageurs rencontrèrent une case, au bord de la route, où logeait un brigand qui tuait" tous ceux qui entraient chez lui. Comme le village, but du voyage, était encore loin dans l’Est, le jeune homme entra avec ses serviteurs chez le brigand. La dernière femme de celui-ci était dans sa case ; sa première femme habitait le village voisin. Lorsque le brigand vit entrer Içs étrangers dans la case, il s’avança au-devant
LES DEUX FRERES
d’eux. Il commanda à sa femme de leur préparer de l’eau chaude et un bon lit où ils pourraient se reposer de leurs fatigues; puis il sortit. La femme dit alors aux étrangers : « Quittez cette case, je vous en prie; mon époux, dont vous ne connaissez pas la cruauté, vous tuera si vous restez. » — « Nous n’avons pas peur, répondirent les voyageurs. » L’arbuste ajouta en s’adressant au jeune homme : « Cette nuit, placez-moi au-dessus de la porte ; et lorsque le brigand sera de retour et vous parlera, ne lui répondez pas; mais permettez-moi de le faire à votre place. »
Dès que le brigand fut de retour il demanda de ses nouvelles à l’étranger : « Je vais bien, répondit l’arbuste qui était au-dessus de la porte. » Et le brigand reprit : « Femme, fais chauffer de l’eau pour notre hôte. » — « Bien, répondit l’arbuste. » Le maître de la case s’en alla ensuite chez sa première femme pour préparer l’assassinat des étrangers. Après avoir soupé, il revint à la case et demanda : « Est-ce que nos hôtes dorment bien? » — « Oui, répondit le bois ; laissez-nous tranquilles, nous dormons bien. »
Pendant ce temps, le jeune homme pressait fortement la dernière femme du brigand de lui accorder ses faveurs. Celle-ci refusait : « Si mon époux vous entend, répondait-elle, votre
vie n’en sera que plus en danger. » — « Peu m’importe, reprit le jeune homme. Soyez sans aucune crainte à mon sujet. » Devant cette assurance, la femme céda aux désirs de son hôte.
Peu après, arrive le brigand : « Les étrangers dorment bien, demande-t-il ? » — « Très bien, répond l’arbuste. » Le brigand retourna au village pour préparer la mort de ses hôtes qu’il devait assassiner à minuit. Il fit un petit somme en attendant cette heure, mais il s’endormit si bien qu’il ne se réveilla qu’en plein jour et ne put que constater le départ du jeune homme et de ses domestiques. Sa femme même avait suivi l’étranger. Furieux non seulement de n’avoir pu accomplir son criminel dessein, mais aussi de l’enlèvement de sa femme, il se mit à leur poursuite.
Chemin faisant , l’arbuste dit au jeune homme : « Quand le brigand qui nous poursuit, nous aura rejoints, laissez-le faire, ne lui dites rien; mais tuez-le. » Bientôt le brigand les rattrape. Il crie à son hôte : « Pourquoi m’as-tu enlevé ma femme? » Ratananomby, sans rien répondre, le tua d’un seul coup.
Ils arrivèrent enfin chez les parents du jeune homme. En entrant dans la case des domestiques, ils virent qu’ils portaient des vêtements de deuil : « Pourquoi êtes-vous en deuil,
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demanda Ratananomby? » — « Nous sommes vêtus de bleu I 2, répondirent les serviteurs, et nos cheveux ne sont pas tressés parce que nous avons perdu notre maître. » — « Dites aux parents de votre maître que je viens leur rendre visite. » Les domestiques rapportèrent ces paroles au père et à la mère- qui commandèrent de faire entrer les visiteurs. En pénétrant dans la cour de la maison, Ratananomby prenant un valiha 2 qui se trouvait là par hasard, se mit à en jouer : « Ne jouez pas, dit le maître de la case, parce que nous sommes en deuil. » — « Laissez-moi faire, reprit le jeune homme, je vous donnerai la piastre mortuaire 3. » L’homme et la femme acceptèrent. Ratananomby s’accompagnant avec le valiha , chanta :
Hélas ! une promesse funeste M’a fait abandonner.
Ce sont les deux frères qui ont fait cela,
En s’engageant à tuer le Jils qui naîtrait ;
Parce qu'ils croyaient que cet enfant Devenu grand tuerait son père et sa mère ,