‹ Contes populaires [microforme]Chapitre 9 sur 17 · CR ATEN RÉ · texte numérisé non relu

CR ATEN RÉ

au faîte de la cheminée lézardée, des bardeaux à la toiture recouverte d’une mousse sale, et des trois fenêtres qui ornaient la façade, l’une avait été condamnée, et les deux autres présentaient, à divers endroits, en guise de vitres, un papier sale et épais, ou de vieux torchons. Le perron qui possédait autrefois trois marches, avait perdu celle du milieu, ce qui rendait l'accès de la maison assez difficile, et même périlleux pour tout autre que pour ses locataires, et la contreporte qui se balançait sur un seul gond, attendait patiemment qu'elle tombât tout-à-fait.

En entrant, Madame Cardon vit une vaste pièce, qui occupait toute l'étendue de la maison. Un feu de branches brülait tristement dans la cheminée, encombrée de souches et de bois de rebut, autour du- «çuel jouaient trois petits enfants, à moitié vêtus, dont l'aîné pouvait avoir huit ans. Les quelques meubles qui dissimulaient mal la nudité de la chambre, accusaient tous les actes de brutalité et de vandalisme auxquels s'était livré le gendre de la Sans-Regret, dans ses accès de frénésie, causés par la boisson. Le malheureux ivrogne n'avait respecté que deux objets, le lit au couvre-pied barriolé, d’une properté remarquable, et le violon traditionnel, accroché à la muraille, au-dessus d’un Christ qu’entourait un rameau bénit. Un banc, grossièrement fait, sur lequel se tenaient en équilibre deux seaux si fracassés, que l’eau

en suintait et simulait, en petit, sur le plancher mal. joint, le cours tortue:'x d’une rivière ; quelques chaises

boîteuses et défoncées, un vieux buffet peint en rouge et une grande table, couverte de bled-d’Inde, adossée à l'unique fenêtre donnant sur la cour, formaient tout le mobilier.

La Sans-Regret avait quitté son rouet, pour recevoir Madame Cardon, que les pauvres enfants regar.

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daient avec une admiration craintive. Aussitôt que la jeune femme se fut assise, la vieille rajusta ses lunettes et reprit sa tâche interrompue.

— Eh bien ! la mère, vous filez donc toujours ? à votre âge, ça doit vous fatiguer la vue, lui dit familièrement Madame Cardon, de sa voix douce et simpathique.

— Que voulez-vous ? chère petite Dame, je le sais bien, mes pauvres yeux s'en vont. On ne peut pas toujours avoir quinze ans, mais je suis bien fière de ne pas demeurer les bras croisés, quand l'ouvrage

‘ vient me trouver. Ma fille travaille autant comme au-

tant, mais les journées manquent quelquefois, et le gagne n’est pas gros. À nous deux, nous avons grand peine à nourrir ces pauvres innocents, continua la vieille, en désignant de la main les trois petits malheureux, dont les figures insouciantes et rieuses offraient un contraste douloureux avec l'expression profondément affligée de son geste et de toute sa personne.

— Mais le mari de votre fille ?...…

— Oh! mon gendre, mon pauvre gendre ! soupira la vieille en étouffant ses sanglots. IL chauffe à bord de la Queen, depuis six semaines. C’est Jacquinet le navigateur qui a dégréé avant-hier, qui nous l'a rapporté, sans quoi nous ne le saurions pas encore.

— La navigation va être bientôt fermée, et il reviendra avec ce qu’il aura gagné, fit madame Cardon, émue jusqu'aux larmes.

— Que le bon Dieu le veuille, murmura la Sans- Regret en hochant la tête, d’nn air désespéré et comme se parlant à elle-même, mais il ne fera pas ce miracle. Oh! chère dame, vous ne sauriez jamais imaginer tout ce que j'ai souffert, depuis trois ans que le malheureux garçon s’est jeté à la boisson. Il ya long.

temps que je devrais avoir pleuré toutes mes larmes, mais je ne sais comment ça se fait, toutes les fois que j'y pense, j'en retrouve encore. Lui, qui était si bon, si travaillant, si dévot ! Il ne m'aurait pas laissé enfiler une aiguille à la chandelle avant ce temps-là ! Et aujourd’hui, nous voir aller à rien, après avoir été si heureux ! Tenez, il y a des moments où je deviens folle, et je crois que j'ai fait un mauvais rève. Oh! oui, madame, ce que c’est cependant que la mauvaise compagnie et ces auberges d'enfer. Voilà ce qui a perdu mon malheureux gendre, et causé la ruine de la maison. Si j'étais maitre, les aubergistes baiseraient tous le pénitencier, car ce sont eux qui mettent le divorce dans les ménages en arrachant le pain de la bouche du pauvre monde. Les auberges ressemblent sans comparaison aux toiles d'araignées, quand un homme y rentre une fois, il ne peut plus en sortir...

En ce moment, un coup violent ébranla la fenêtre de derrière, et fit sauter la Sans-Regret sur sa chaise. Avant qu'elle fut revenue de son émotion, un autre coup l'avait ouverte, et la tête pelée et osseuse d’un cheval, affreusement maigre et laid, plongeait dans l'intérieur et emportait un épi de blé-d'inde, avec un grincement de mâchoires qui dut faire trembler tous les autres.

Oh! Hé! Oh! Dia! arrète méchant rosson ! se mit à crier la vieille en retirant la table avec précipitation. Maxime ! dit-elle en s'adressant à l’ainé des enfants, vas donc le rentrer à l'écurie, cet écœurrant-là! cours vite, mon vieux!

Mais Maxime eut beau tirer le soupçon de queue de l'animal affamé, ce dernier s’obstinait à ne pas vouloir reculer. La Sans-Regret sortit À son tour, tandis que Madame Cardon s'était levée pour refermer la fenêtre, et contemplait avec un sourire mêlé de tristesse la

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lutte désespérée qui s'était engagée entre la Sans-Regret aidée de son petit-fils et leur misérable bourrique.

— Oh! Madame, dit la vieille en rentrant essoufflée, on a bien raison de dire qu’une croix ne vient jamais sans l’autre. Figurez-vous que mon gendre avait une jument, qui valait cinquante piastres comme une cope et qui nous aurait hivernés comme des rois. Cette bête était si bonne et si aisée à mener qu’une créature aurait pu la c“nüuire jusqu'au bout du monde. Mais le jour des courses, apparemment qu'il était en train, ne s'est-il pas avisé de l’échanger pour un grand mal dompté, qui avait mal aux pattes! Ilen eut tant de

… chagrin, quand il s’en aperçut le lendemain, qu'il fèta … pendant huit jours, et le neuvième, à la brunante, il

revint avec celui que vous venez de voir. Ce n’est pas tout. Ce malheureux bétail le fit devenir la risée du village. Il ne pouvait pas descendre un Américain

7 sans que quelque malintentionné ne l’envoyât chez

nous. Quelquefois, ils se tenaient quatre ou cinq pour le voir passer, et aussitôt que mon gendre montrait le

bout du nez, ils se mettaient à se crier l’un à l’autre … pour le faire étriver:.

—-Je gage qu’il n’a pas vendu le trotteur moins de 100 louis!

— Sans pareil vaut mille piastres!

— Un poulain de trente ans, qui a la queue comme un radis, et des yeux de ferblanc. Rien que pour le

… voir ça vaut de quoi. Hé: l'Américain, donnez lui

donc une piastre, il n'y en a plus dans le pays comme

celui-là.

Je vous laisse à penser si ces risées le mortifiaient.

} Avec ça qu'il n’est pas bien endurant de son naturel.

ça le mettait dans des rages abominables, et comme il

k. jne pouvait pas se ‘ revenger” sur eux autres, sa colère

retombait sur nous. Le jour qu'il s’est sauvé, il avait tout jeté dehors, et battu ma pauvre fille sans bon sens.

Mon Dieu! mon Dieu! tout cela est-il possible, murmurait Madame Cardon, dont les yeux pleins de larmes regardaient avec une touchante commisération, la figure résignée de la pauvre vieille femme.

— Eh oui! madame, ça n’est que trop possible ! un bomme qui se met à boire, est un homme perdu, et il y en a bien comme ça dans le village, surtout depuis que tout le monde se mêle de vendre du rhum! Ils se passent de licence maïntenant, et quand la Couronne les poursuit, le juge qui boit avec eux trouve toujours quelque moyen pour les “ clairer.”

Madame Cardon comprit alors, pourquoi le nombr: des auberges au lieu de diminuer, ne faisait que s’accroître, en augmentant la misère de bien de pauvres familles. Elle frémit à l’idée de ces misérables fainéants, qui, au lieu de demander à un travail honnète leur pain quotidien, préfèrent spéculer sur la passion la plus dégradante de l’humanité, surtout lorsqu'ils peuvent Îc faire avec impunité.

Qu'importe à ces gens sans entrailles, que l'argent qu'ils reçoivent pour le poison qu’ils donnent, tue leur victime à coups d’épingle, et laisse peut être, sans pain et sans feu, son innocente et malheureuse famille. Ont-ils une conscience ? Et d’ailleurs, pour la mettre en repos ne leur suffit-il pas de se dire qu’ils n’appellent personne, et qu'en définitive, leur industrie n’est pas si condamüable, si odieuse, puisqu'il se rencontre parfois des magistrats, chargés par la loi et leur serment de les punir, qui ne rougissent pas de trinquer avec eux et de les couvrir de leur estime !

, il avait Trois années se sont écoulées depuis ce dernier

bon sens. chapitre. Au cadran de l'éternité, trois années ne possible, sont pas plus que la goutte d’eau, qui se perd dans pleins de l'Océan, ou le grain de sable dans l'immensité du isération, désert ; mais dans la vie de l’homme, dont le berceau ù et la tombe sont si voisins l’un de l’autre, trois années sible ! un font époque. Elles pourront bien, à la vérité, paraître rdu, et il courtes aux uns, longues, biens longues à d’autres ; ut depuis mais, sans m'arrêter davantage à des réflexions phiim ! Ils se losophiques qui m'’entraîneraient loin de mon sujet, Couronne je vais, chers lecteurs, vous introduire de nouveau

dans ce jardin que vous connaissez déjà, en ayant soin

» toujours Li : de vous prévenir, pour l'intelligence du récit, que

e nombre + nous sommes en été et qu’il fait très-chaud. 4| , que sa à Pierre et Marie sont assis tous deux à l'ombre de 4 e pauvres leur berceau dont la végétation est devenue luxuriante. h rables fai- Les arbustes qu’ils ont plantés et les arbres qui les 1 il honnête entourent ont formé une espèce de massif verdoyant, : la passion … de riante oasis impénétrable à la poussière de la

lorsqu'ils … grand'route, dans lequel la brise du fleuve entretient

de

une fraicheur agréable.

dl

1e l’argent Un tout jeune enfant à tête blonde, dont les cheveux 4 t, tue leur fins comme de la soie, retombaient en boucles gra- ‘| | sans pain cieuses sur son petit cou blanc, était assis près d'eux LE se famille. sur l° gazon, et effeuillait, en poussant des petits cris

la mettre " de joie, des œillets au panage rouge et des marguerites

rappellent } aux fariiles blanches. 1 n'est pas si fes rayons du soleil couchant, perçant l'ombrage LA ontre par- , épais les arbres, jouaient avec sa chevelure dorée et r serment { jetaieni sur ce tableau de famille, une douce clarté.

iquer avec "0 A leurs pieds, coulait, avec son doux murmure, la 1 rivière profonde, réflétant dans son eau tiède et par-

fumée, les nuances éblouissantes du jour qui s’en va. Marie cousait ; comme la femme forte de l'Ecriture,

0 cils travaillait aux vêtements de son enfant, et son

regard inquiet et heureux allait et revenait de son mari à son cher nourrisson.

Pierre paraissait soucieux. Un observateur plus pénétrant que sa femme eut vu tout de suite qu’il était sous l'empire d’une pénible contrainte. En effet la crise commerciale qui pesait sur le pays, avait compromis gravement ses affaires, et la ruine de plusieurs de ses confrères se balançait au-dessus de sa tête comme une autre épée de Damoclès.

Cependant la fraicheur du soir commençait à se faire sentir, quoique pendant toute la journée l’atmosphe:3 eñt été brlante et poudreuse. Marie déposa son v :e, releva son enfant et le prit dans ses bras. De ses ::tites mains qui tenaient encore des fleurs, il caressait tour-à-tour, en souriant à tous deux, le visage de sa mère et le front paternel, lorsqu'une apparition aussi soudaine qu'inattendue changea les rires de l'enfant en pleurs convulsifs.

Un étranger à l'air grossier et cynique, la tête ornée d'un sombrero ou panama déplorablement fracassé et planté audacieusement sur le côté gauche, se tenait debout devant eux, les regardant d’un air railleur, tandisque sa main gauche remuait avec complaisance les anneaux d'une grosse chaîne d'or pendue à son gilet, et que la droite se perdait dans la poche de son pantalon,

Il avait le teint hâlé par le soleil, et la pommette de ses joues accusait ce coloris pourpré dont le démor. du vice marque impitoyablement ses victimes, Les rides précoces qui sillonnaient son front et le sang dont ses yeux étaient injectés, achevaient d'imprimer à toute sa physionomie le sceau du vice et de la débauche.

Aux cris d'effroi de son enfant, M. Cardon s'étai: retourné précipitamment et ne reconnaissant pas l’ini-

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portun visiteur, il lui avait demandé machinalement, mais d'un ton colère : qu'y at-il pour votre service, Monsieur ?

Marie, de son côté, regardait cet homme avec un vague effroi, et l'enfant pleurait toujours, tandis que l'étranger tourmentant sa foustache, semblait plutôt disposé à rire qu’à répondre.

— Ah ça! tu ne me reconnais donc plus, Pierre, ditil enfin, en arrachant son feutre qu’il jeta sur à l'herbe ; on voit bien que le mariage l’a enlevé la

mémoire, continua-til, en montrant du doigt madame ” Cardon, qui prenait le chemin de la maison en couvrant son fils de baisers pour calmer sa frayeur. On dit que les morts vont vite, mais il paraît que les absents vont encore plus grand train ; voyons, regardemoi bien de la tête aux pieds, et tâche de rappeler tes souvenirs, si tu ne les as pas enterrés avec ta jeunesse ? Ce langage plus que familier, et qui frisait l’insolence, avait plongé M. Cardon dans un embarras d’'autant plus profond, qu'il ne pouvait parvenir à reconnaître son étrange interlocuteur.

— Allons, fit ce dernier après une pause de quelques minutes, je vois bien que tu n’as pas plus de mémoire qu'un poulet. ‘fu ne te rappelles donc plus Ephrem Malandrin, ton meilleur compagnon de classe !

— Comment? c’est toi Ephrem!.... reprit M.

Cardon. Je te jure bien ma parole que je ne t'aurais à jamais reconnu, changé comme te voilà!

— Eh oui! c’est moi, en chair et en os, et au complet, répliqua d’un ton protecteur et évidemment satisfait de sa personne, M. Ephrem Malandrin; si tu avais battu la Californie pendant six ans et doublé deux fois le Cap Horn, tu n'aurais pas aujourd'hui si bonne mine. Mais à propos, sais-tu bien qu'il a fait aujourd'hui une chaleur écrasante. J'ai le gosier sec

comme une allumette. Nous ferions mieux d'entrer au logis.

Les deux amis sortirent du jardin, bras dessus, bras dessous, Malandrin s'étant emparé de M. Cardon, comme s’il eût eu à lui faire les honneurs de sa propre maison.

A leur entrée dans la pièce où se tenait madame Cardon, Pierre présenta à sa femme son ami Epbrem, et les civilités d’usage une fois échangées, ce dernier alla plutôt s'étendre que s'asseoir sur un sopha.

Ah ça! mon cher ami, j'ai des compliments à te faire sur ton héritier. Il est aussi gentil que sa mère. Viens donc ici, mon gros, viens donc, se mit à crier M. Malandrin, en agitant sa chaine de montre pour attirer l'enfant.

Et comme l'enfant ne venait pas, M. Malandrin se déciña à aller le prendre, ayant soin toutefois pour l'empècher de pleurer, de lui donner sa montre et de le faire sauter sur ses genoux tout en sifflant le Yankee doodle do, avec une telle perfection que le meilleur cabdriver de l'Union en eût été émerveillé.

Ces manières ignobles, ce sans-gène grossier, humiliaient profondément madame Cardon. Elle éprouvait pour cet homme qu’elle voyait pour la première fois et qui s’intitulait le meilleur ami de son mari, une répulsion secrète, une aversion instinctive. Ce fut bien pis. quand M. Ephrem ayant pris coup sur coup deux verres de rhum à moitié pleins, eut commencé la narration {ll de sa déplorable et folle odyssée.

j A mesure qu’il avançait dans son récit, il avait refl cours au verre pour rafraichir sa mémoire. Les fables les plus impossibles, les merveilles les plusincroyables, sur la richesse et l'excellence de la Grande République. les chances invraisemblables de succès qu'avaienteues la plupart des Canadiens qui s’y étaient rendus, au lieu

d'entrer au

Jessus, bras M. Cardon, le sa propre

it madame ni Epbrem, ce dernier opha.

liments à te que sa mère.

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Malandrin se outefois pour montre et de \ant le Yankee à le meilleur

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Île éprouvait emière fois et ri, une répule fut bien pis, Pp deux verres

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t, il avait rere. Les fables sincroyables, e République, u’avaienteues endus, au lieu

de manger chez eux de la vache enragée et de boire l'eau claire du St. Laurent, émaillaient la conversation dont il faisait seul tous les frais.

Pierre Cardon l’écoutait avec une curiosité avide ; il subissait déjà, sans s’en douter, cet ascendant moral qu’exercent les natures dépravées, sur des caractères confiants et débonnaires ; quant à Marie elle avait eu peine à cacher son dégoût. Les paroles.de la Sans- Regret, paroles prophétiques, bourdonnaient à son oreille, et un pressentiment dont elle ne pouvait se défendre, lui disait que cet individu au visage cynique, allait devenir le mauvais génie de sa maison.

Dix heures venaient de sonner et M. Malandrin ne

“ paraissait guères disposé à arriver à la péroraison de son discours. Madame Cardon se leva, comme pour se retirer, et le narrateur en fit autant après avoir : laché, entre deux hoquets, quelques remarques banales sur la rapidité des heures passées au milieu d'anciens amis.

— Allons Pierre, le bonnet de nuit! dit Ephrem, en

n tirant à lui le carafon presque vide; on se reverra encore, et je t’en conterai bien d’autres...

A partir de ce jour, M. Malandrin continua ses visites.

malgré ta répugnance qu'il inspirait à madame Cardon Let que celle-ci ne cherchait nullement à lui dissimuler. à Elle avait même essayé, à ce sujet, quelques remon:-

trances amicales à son mari; mais ce dernier s'était

contenté de répondre qu'Ephrem était le meilleur garçon du monde et qu’il ne fallait pas juger des gens

sur la mine.

Marie se résigna.

En attendant, le magasin souffrait ; déjà les billets avaient été protestés ; la banqueroute approchait. :

Et cependant, chose horrible et qui montre combien l'intempérance rend l’homme criminel et stupide, plus le danger devenait imminent, plus le malheureux cherchait à s’étourdir.

Il est vrai de dire qu'il avait un excellent maitre. ous deux étaient devenus inséparables, et comme la maison avait fini par déplaire à M. Malandrin, M. Cardon le suivait à l'auberge et dans les tavernes.

Quand on y voyait l’un, on était sûr d'y trouver l'autre.

Pendant ce temps, les mauvaises langues de l'endroit déchiquetaient impitoyablement la conduite du pauvre marchand, et comme la médisance a plutôt coutume de grossir que de diminuer les scandales, bientôt les bruits les plus injurieux, les plus déshonnorants, commencèrent à courir sur son compte.

Le père Martin ne tarda pas à être instruit de tout.

Le bonhomme qui croyait sa fille si heureuse, tomba de son haut, en apprenant cette funeste nouvelle qui courait déjà toutes les portes du village.

Il alla chez son gendre, sa fille seule le reçut en pleurant, et les pleurs de Marie ne firent que lui confirmer l’affreuse vérité !

Bien décidé à voir son gendre et à lui reprocher l’indignité de sa conduite, le père Martin se mit à battre les auberges ; mais dans l’une on ne l'avait pas vu depuis la veille, dans l’autre MM. Malandrin et Carüon n'avait fait qu'entrer et sortir. Enfin le pauvre père finit par les découvrir, assis tous deux dans une! chambre retirée, dont la porte était close au vulgaire, en compagnie d'un jeu de cartes et d’une couple de? bouteilles.

Le bonhomme voulut avoir une explication sur le

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champ, que M. Malandrin réussit bientôt à faire dégénérer en querelle, et M. Cardon envoya paître son beau-père.

Le soir même les deux inséparables partirent pour la ville. Leur absence dura huit jours. Quand Pierre revint, son unique enfant avait été enterré la veille. C'était le père Martin qui l'avait porté à l’église, en pleurant tout le long du chemin comme un enfant. Quoique la nuit fut avancée, M. Cardon remarqua de la lumière dans la chambre de sa femme.

Marie veillait et priait en sanglottAnt.

Elle entendit ouvrir avec bruit la porte donnant sur le grand chemin et prêta l'oreille ; puis un pas lourd retentit dans l'escalier.

Arrivé sur le palier, celui qui venait de monter sembla s'arrêter un instant comme s’il eut hésité à entrer.

Enfin la porte s’ouvrit, et M. Cardon, les cheveux en désordre, entra en chancelant, l'air hébété et stupide.

A cette vue, Marie déjà si affreusement éprouvée

dans son amour de mère, et maintenant dans sa diæ gnité de femme, se leva comme poussée par un ressort, | et se dirigeant vers le berceau vide de son enfant :

Tiens, Pierre, lui dit-elle, l'œil en pleurs et d’une

: voix convulsive, en désignant le berceau d’une main : tremblante, regarde, tu n’as plus d'enfant ;.....bientôt aussi, je le sens bien, tu n’auras plus de femme ; prends } garde que le bon Dieu ne te punisse !

Le lendemain, de grand matin, Ephrem avait rejoint FER Ce dernier paraissait abattu, et ses yeux

Ha 1

rougis pouvaient laisser soupçonner qu'il avait pleuré. Le digne Malandrin, qui avait appris la mort de l’enfant, se douta tout de suite que ces larmes provenaient des remords, qui dûrent bourreler la conscience de son misérable ami, à la vue du désespoir de sa femme. Sans lui donner le temps de réfléchir, il lui persuada aisément que sa position était très-grave, que le monde allait gloser, que le beau-père reviendrait à la charge, et que par conséquent il valait infiniment mieux pour lui et tout le monde, laisser passer l'orage et se tenir à l'écart.

Ce reste de pudeur qui survit dans les cœurs même les plus avilis, les plus dégradés, criait bien hautement au pauvre Pierre que sa conduite était infâme ; mais malheureusement, au lieu de rompre à jamais avec celui qui l’avait entrainé dans le vice, il se laissa encore gagner et le suivit de nouveau à la ville, oubliant ainsi ses plus saints engagements.

llest bien rare qu’un malheur vienne seul. Trois semaines environ après la fuite de son mari, Madame Cardon vit arriver chez elle les gens de loi qui firent main-basse sur le magasin et le mobilier de la maison.

La pauvre jeune femme ne put résister à tant de secousses. Elle rentra brisée, malade de corps et d'esprit, sous le toit paternel, et mourut aux dernières feuilles en priant Dieu de pardonner à son époux

absent,

pleuré.

de l’enrenaient *e de son femme.

persuada e monde \ charge, t mieux ige et se

rs même en haute- , infâme ; à jamais 1se laissa ville, ou-

bul. Trois i, Madame qui firent la maison.

à tant de b corps et ux dernièson époux

Plusieurs semaines s'étaient déjà écoulées depuis la mort de Madame Cardon, quand son mari tombé au dernier degré de l’avilissement, apprit cette foudroyante nouvelle de la bouche d’un charretier de son endroit qui l'avait rencontré, par hasard, dans la rue, et qui certes ne l'aurait pas reconnu, tant son extérieur était délabré.

La raison déjà chancelante du malheureux, l'abandonna alors tout-à-fait. Il devint fou ; et quittant brusquement l’homme qui lui parlait, il continua à marcher devant lui, se dirigeant, sans le savoir, vers le village natal.

La nuit commençait à tomber, mais il faisait un clair de lune magnifique.

Après une course de plusieurs milles, Pierre sarrêta devant une auberge, et soit qu’il l’eût reconnue, soit que l’intempérance survive, même après le naufrage de la raison, il entra et but.

Quand Pierre Cardon sortit de l'auberge, la lune avait disparu. À peine voyait-on encore, entre les éclaircies des nuages, quelques rares étoiles. La nuit était bien différente de ce qu'avait été la soirée. Le froid qui tantôt faisait craquer la glace et les toits comme autant de coups de fusil, était tombé tout-àcoup, et chose qui n’est pas rare dans ce pays, où les changements de température sont si brusques et quelquefois si étonnants, un vent chaud soufflait avec vie. lence, et semblait faire pousser des gémissements plaintifs aux fils de fer télégraphiques tremblants sur leurs poteaux élevés, que l'Industrie plaça le lorg de nos grand'routes comme autant de sentinelles.

La neige se mit à tomber, fine d'abord, puis large comme des écus.

Peu à peu la route tracée par les voitures s'effaca.

I] faisait un de ces temps affreux où, pour me servir de l'expression populaire, l’on ne mettrait pas un chien dehors : nuit terrible où le misérable qui n’a ni feu ni lieu erre seul à l'aventure, poussé r ‘+ désespoir et la faim.

Malgré cette tempète de neige qu’une profonde obscurité rendait encore plus effrayante, une forme humaine, semblable à un spectre nocturne, marchait en chancellant sur cette nappe éblouissante.

La neige craquait sous ses pas d’une manière sinistre.

De temps à autre, on l’entendait prononcer des mots incohérents et sans suite. Quelquefois il poussait des éclats de rire, de ce rire strident et saccadé qui fait mal au cœur, Comme rient les fous.

ependant Pierre Cardon, marchait, ma ‘hait toujours. Ses habits étaient couverts de givi la neige qui lui fouettait le visage, l'avait rendu presuu aveugle.

Bientôt la couche de neige qui couvrait la terre devint si épaisse que le malheureux n’avançait plus qu’à grand peine, et soit lassitude, soit qu’il eût marché trop près du rebors du chemin, il trébucha et tomba lourdement dans le fossé.

Il essaya de se relever, mais en vain.

Peu à peu ses membres devinrent inertes, le froid commençait à le gagner. La neige continuait à tomber.

Alors Pierre Cardon, couché vivant dans sa tombe, eut une vision étrange, terrible.

Sa mémoire lui retraça, avec une fidélité saisissante et implacable, tous les évènements de sa vie, depuis son enfance.

s large

faça.

me sel'pas un ünani déses-

nde obsrme huchait en

nière si-

des mots issait des ji fait mal

hait toula neige aveugle.

terre deplus qu'à t marché et tomba

, le froid ait à tomsa tombe,

saisissante je, depuis

Ilrevit sa mère, sa mère qui l'avait tant aimé et qu’il aimait tant, et il lui sembla qu’elle pleurait.

Il crut sentir l'haleine de son enfant, de son cher enfant dont il embrassait, avec tant de joie, le petit cou parfumé, et dont il caressait les cheveux blonds et bouclés.

Marie, sa pauvre Marie, qu’il avait laissé mourir toute seule, jetait sur lui des regards profondément tristes.

Pièce à pièce, il reconstruisait ainsi tout l'échafaudage de son bonheur évanoui. Puis ses oreilles commencèrent à tinter. Il s’imagina entendre sonner Îles cloches. Ce furent là ses glas funèbres. La neige avait achevé de le couvrir.

Le printemps suivant, quand les pluies eurent fait disparaitre la neige, on retrouva son cadavre,

Personne de l'endroit ne put le reconnaitre.

Après une enquête tenue par le Coroner le corps des jurés rendit le verdict suivant :

Que le cadavre d’un inconnu, paraissant âgé de trente ans, et porteur d’un costume dont suivait le signalement, avait été découvert sur le grand chemin, le...

qu'aucune blessure ne pouvait laisser supposer l’exis-.

tence d’un crime ; que de plus on n'avait trouvé sur sa personne aucun papier ou marque qui püt servir à le faire identifier, et que c’était l'opinion du dit jury que le susdit inconnu était mort accidentellement, et par la volonté de Dieu.

Jamais verdict ne fut plus vrai: c'était bien là le doigt de Dieu !

be Lan

JOSÉ LE BROCANTEUR

JOSÉ LE RROCANTEUR

Quand on n'a pas ce que l'on aime, Il faut aimer ce que l'on a.

Qui de vous, chers lecteurs, n'a déjà pu observer à la campagne, les jours de marché, des rassemblements de bons habitants, se livrant aux improvisations les plus invraisemblables, pour établir les qualités ou les défauts d’une bête quelconque qu'ils voudraient échanger. Le plus ordinairement il s’agit d'un cheval. A peine l'échange a-til eu lieu, qu'on en 'ecommence un autre, puis un troisième, et puis ça ne finit plus,

Dieu sait combien cette passion de brocanter a déjà causé de chicanes, de proçaillc as et de misères.. Si nos bons habitants avaient profondement gravé dans la mémoire : ‘il faut aimer ce que l’on a,” ils se garde.

42 JOSÉ LE BROCANTEUR

raient d’un brocanteur comme de la peste. Ce sera denc, sur ce sujet, chers lecteurs, que roulera mon conte, et voici les mélancoliques aventures de mon héros :

I1 s'appelait José, tout court, sans autre nom.

Son âge, il l'ignorait, ou bien n'y pensait guère

Quoiqu'il eût, dès longtemps, de la barbe au menton.

C'était, au demeurant, un excellent garçon,

Bon cœur, bon pied, bon œil, ne songeant à mal faire ;

Sans esprit, par malheur, car d'aucune façon,

Il n'aurait, comme on dit, pu découvrir la poudre.

Bien plus, ce n’eût été très facile à résoudre

Quand José, dans le champ, menait paître les bœufs Quel était le plus bœuf d’entre eux.

Or donc, depuis dix ans, José servait son maître

De la manière que j'ai dit, Lorsqu'un jour de printemps il lui vint à l’esprit D'’avoir femme à son tour. C'était erreur peut-être, Mais n'importe ; à tout âge on se trompe après tout, A la ville, au village, et quelque peu partout. Il alla chez son maitre et lui dit: s’il vous plaît, Payez-moi, je ne veux plus demeurer valet ;

J'ai maintenant toute autre idée, Je retourne au pays prendre ma fiancée.

—Fort bien, mon gars, voici cinquante écus tout neufs, Que le Ciel te bénisse et qu’il te rende heureux !

Sur ce, José plia bagage Et tout en frédonnant un chant vif et joyeux Prit la route de son village.

Un soleil radieux brillait au firmament

Et les oiseaux chantaient cachés sous la feuillée ; Partout la nature éveillée

Montrait à l'œil charmé sont rajeunissement.

José marchait le nez au vent, Un pied derrière, un pied devant,

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JOSÉ LE BROCANTEUR

Quand il vit arriver, au trot, dans la poussière, Un cavalier campé sur un fier étalon.

Ce cavalier était un maquignon.

Dès qu’il fut à portée :

—Ah! Ah! mon beau compère, Cria José, vous n'êtes pas trop mal Pour voyager, sur ce fringant cheval ?....

Je vous garantis bien qu'il ferait mon affaire. ...

—Hé ! l'ami, vous pouvez l'avoir cet animal...

Mon cheval est à vendre à vous comme à tout autre. Vous m'avez l'air d’un bon apôtre,

Et si votre gousset logeait cinquante écus,

Vous n’auriez qu'à grimper dessus.

— Cinquante écus ! topez, au mot je vous arrête, Voici l'argent. C’est fait, et puis n’en parlons plus.

Voilà donc mon José qui grimpe sur la bête Et d'un coup de talon lui laboure le flanc.

L'animal indigné part comme une fusée Faisant sauter son maître, en sa course insensée, Comme le rapide volant Sous la raquette d'un enfant.

Jamais on n’endura de tortures pareilles, Le bon José, fermant les yeux, Se cramponnait, de ses bras vigoureux A la crinière, aux deux oreilles, Avec le désespoir d’un héros malheureux ; Ce qui n'empêcha pas qu'il ne fit la culbute Au milieu d’un ruisseau peu profond, mais fangeux.

José se relevait tout meurtri de sa chute, Pestant contre lui-même et contre l'animal, Lorsqu'il vit un quidam ramenant le cheval Et gourmandant en sus, d'une voix enrouée, Le pas lent et craintif d'une vache efflanquée.

Je suis toujours chanceux de n'être estropié, Bateau ! disait José, s’essuyant le visage,

JOSÉ LE BROCANTEUR

A:t on jamais monté d'animal plus sauvage. : .. Ce cheval-là m’'allait comme une tuque au pied !.... Je l’aimais trop tantôt, maintenant il m'écœurre.

Parlez- moi d’une vache, au moins Ça vous fournit du lait, du fromage et du beurre, Et ça peut se garder sans qu'il faille grands soins. Je ne ferais pas mal de l’échanger sur l'heure,

Ça me semble un marché fort beau, Sans compter qu’au printemps la vache donne un veau Dont on mange la viande et dont on vend la peau... Mon ami, voudrais-tu mon cheval pour ta vache?

Tu n'y perdrais pas, que je sache, Voyons, qu’en penses-tu ?....

6 — Mon bon Monsieur, pardi!

Si cela vous va bien, ça me va bien aussi.

Voila le marché fait, et chacun continue Sa route; le quidam à cheval, et José Pourchassant devant lui cette vache fourbue.

Lorsqu'on voyage à pied, l’on est vite lassé, Surtout quand il fait chaud. Bientôt le pauvre hère Sentit sa langue en feu se coller au gosier.

Nous avons une vache, il s’agit de la traire, Pensat:il. Aussitôt, au tronc d’un mérisier, Il attache la bête et s'accroupit der: ière ; Mais comme il n'avait pas de sceau Nécessité l'ingénieuse Lui suggéra soudain d'employer sci: chapeau.

Puis de ses larges mains à la paume calleuse Il se met à presser les pis avec fureur.

Mais hélas ! point de lait!....Pour comble de malheur, L'animal irrité détache une ruade Qui flanque mon José quasi mort sur le dos Et la figure en marmelade,

C'en était fait de notre héros, Sans un boucher témoin de sa déconfiture Et qui par là passait, emportant sous le bras

JOSÉ LE BROCANTEUR. 45

Un goret de deux mois, au poil lisse et bien gras. Il releva José, lui lava la figure | Tandis que celui-ci contait son aventure. He

— Eh! Parbleu! mon ami, vous étiez dans l'erreur .... . Cette vache est vieille et tarie, Bonne, au plus, pour la boucherie.

Qui le croirait jamais ?. .En ce moment, lecteur, Le bon José se mit à brailler de douleur :

On le sait bien. ,....Eh oui! beuglait:il, à tue-tête, Ca fera de la viande à qui tûra la bête, Pourvu qu’elle soit tendre, il mangera le tout. Mais moi je n'ai jamais éprouvé que dégoût Lie Pour cette viande-là, je la trouve insipide.

A la bonne heure, un beau petit cochon !

Le vôtre par exemple. .....0h! bateau! ça c'est bon !... Puis on a le boudin. ..... ‘

José, d'un œil avide V,

Lorgnait complaisamment l'embonpoint du goret.

Et le boucher reprit : écoutez, camarade,

A vous égosiller ne vous rendez malade ; Je puis bien, si cela vous plait, Troquer ma bête pour la vôtre, à Car, à mes yeux, l’une vaut l’autre.

NY

Le marché fut fait vite, et José s'en alla | Embrassant le goret sur sa mâle poitrine.

La reine, en ce moment, n’était pas sa cousine. A quelques dix arpents de là, José, dont le bon cœur était gonflé de joie, Fit la rencontre d’un manant r, Qui trottinait avec une oie. | Ta Ces deux messieurs s'étant salués poliment, : HN Comme aux champs c'est d'ailleurs la coutume ordinaire, | Chacun se raconta ce qu'il avait à faire.

Moi, disait l’homme à l'oie en vous la soupesant Je m'en vais, de ce pas, au marché de la ville \E Vendre mon jars son poids d'argent. | lt

JOSÉ LE BROCANTEUR

C’est bien le moins pour un ti volatile, Et je vous garantis, que celui qui mordra

Dans ce rôti quand on le servira

Ne fera pas la fine bouche,

— Oui, répliquait José, la pesant à son tour,

Votre oie a bien son prix, c’est clair comme le jour, Cela se sent quand on la touche;

Mais mon goret, à moi vaut au moins tout autant.

— Sans doute, mon ami, mais votre affuire est louche ; Tenez, à parler franchement,

On a volé tantôt dans l’étable du Maire

Un goret qui ressemble au vôtre exactement.

Si c'était celui-ci qu'on cherche maintenant,

Aussi vrai que tous deux le soleil nous éclaire Votre procès serait tôt fait.

José crut, à ces mots, entrevoir le gibet,.

Je ne vois qu’une chose à faire Dit-il, donnez-moi l’oie et prenez le goret.

— Soit, fit l’autre en riant, merci, cher petit frère.

Voila donc José le benet Marchant avec son oie, au bord de la rivière. La nuit tombait. Au bout de l'horizon On voyait, ainsi qu’un tison, Se lever lentement la lune ; Et les étoiles, une à une, S’allumaient dans le ciel profond.

Sur le grand fleuve erraient des voiles, Et les chants des gais matelots Glissant sur la face des flots Où se balançaient les étoiles Faisaient résonner les échos, José s’assit alors sur le bord de la grève, Et comme il avait faim, il se prit à songer; Mais l’oie, en s'éloignant, coupa court à son rêve Car l'oiseau libre et fier commençait à nager.

JOSÉ LE BROCANTEUR

Avec lui s’envolaient la femme et le ménage

Lorsque, fort à propos, passa dans ce moment, Un remouleur avec son instrument ;

Et ce remouleur-là se jetant à la nage Ramena l'oie en un instant.

José le mit bien vite au fait de son histoire.

—Ecoutez, mon ami, vous avez un bon cœur, Dit le nouveau venu, d'un ton vif et moqueur, Et nul, autant que moi, ne veut votre bonheur. Tenez, si vous voulez m'en croire Vous allez faire un remouleur.

En moins d’un an, ah oui! grâce à votre énergie Vous gagneriez cinquante écus Et plus.

—Mille noms d'un bateau ! J'en aurais bien envie, Je suis grand, je suis fort, je veux gagner ma vie.... Mais il me faudrait un moulin ?....

—Un moulin, dites-vous, je puis vous satisfaire, Donnez-moi cet oïseau, je vous donne ma pierre Et vous commencerez le métier dès demain.

—Topez-là, dit José, ceci fait mon affaire, Et le brave garçon se remit en chemin.

Bientôt la soif le prit. Au bord de la rivière José déposa son fardeau

Et se mit, à plat ventre, au niveau de l’eau claire :

Mais la meule, en glissant, gagna le fond de l’eau. Le fleuve était profond. . .. que faire ?..…. Eh parbleu ! ne plus y songer.

C'est ce que fit José. Sans se décourager,

Il renonça, dès lors, aux lois du mariage,

Et l'Histoire inflexible apprendra, d'âge en âge, A nos enfants, à nos neveux,

Qu'il revint chez son maitre et fit paître ses bœufs.

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Tout est bien qui finit bien.

Il y avait une fois un cordonnier qui s'appelait Richard, quoiqu'il ne fût pas riche, tant s’en faut. Il est probable que s’il eut eu à se ba'iser lui-même, il se serait donné un autre nom ; mais, comme vous le savez, chers lecteurs, on n’est pas plus maître de son noi que de l'avenir. Pour peu que l’on soit sage, on les accepte tous deux comme il tombent, et l’on vit content.

Il n’en est pas moins vrai, soit dit en passant, que le nom et la personne ne s'accordent pas toujours. Je me rappelle avoir connu dans le temps un Monsieur qui répondait au nom de Beaufñils et qui, sans contredit,

{ | (il £ qi D? LES TROIS DIABLES.

}il était bien le plus affreux petit bonhomme que la terre eut jamais porté ; et je vois passer presque tous les Jours un autre Monsieur nommé Courtbras qui possède cependant une paire de bras qui remplaceraient trèsavantageusement les ailes d’un moulin à vent. Mais revenons à Richard: Si c'était absolument nécessaire, je vous tracerais bien son portrait, mais comme ça pourrait trainer mon histoire en longueur, je me contenterai de vous dire qu’il n’était ni trop grand, ni trop petit de taille ; ni gras, ni maigre, entre qe les deux ; ni beau, ni laid. C'était, en un mot, un \! homme comme il y en a beaucoup. Son âge, il ne le || Ft savait pas au juste, cependant il aurait pu vous le dire | | ii à dix ans près, et, au moment où commence notre récit, Et le brave Richard tirait sur cinquante. R Il n'y avait pas, à dix lieues à la ronde, un ouvrier | ( ji qui travaillât plus rudement et qui fit de meilleur ou- € vrage que le bonhomme Richard : levé au petit jour f (nl, et battant la semelle ou tirant ses points jusqu’au cou- Ar cher du soleil, à peine se donnait-il le temps de prendre (nl ses repas ; malgré cela, ildemeurait pauvre, et pauvre | comme Job. / e Ca vous étonne, n'est-ce pas ? lecteurs ; un peu de h 1 patience, s’il vous plait, ça ne vous étonnera plus tout- | à-lheure. d | Il faut savoir que le bonhomme Richard avait une s | 1 femme. Il n’y a là rien de bien extraordinaire, allez- u il vous dire, sans doute. Un cordonnier qui tire sur cin- 0 | 11 | quante a très-certainement le droit d’avoir une femme ; q FUN et ceci n’explique pas du tout pourquoi le bonhomme Richard demeure pauvre comme Job. d M — Peutêtre avait-il sa maison pleine d'enfants et de A | petits-enfants ?

— Il n’en avait jamais eu. ss — Alors, c'estque ses pratiques ne le payaient point! ri

nt!

— Pas le moins du monde, tous ceux qui se faisaient chausser par le père Richard le payaient comme le roi.

— Mais s’il n'avait pas d'enfants, et si tout le monde le payait comme le roi, le bonhomme devait vivre à l'aise, ou bien il faut qu’il n'eut point d'ouvrage, les trois quarts du temps ?

— Pardon, j'ai dit tout à l'heure qu'il travaillait tous les jours, les dimanches et fêtes exceptés, depuis le matin jusqu’au soir, —huit heures l'hiver, treize etquatorze pendant l'été ;—mais quand bien même il aurait travaillé et gagné dix fois plus, le pauvre Richard serait toujours resté sans le sou, car il avait le malheur d'avoir une femme qui buvait.

S'il gagnait une piastre, sa femme avait soif pour deux. Elle buvait comme un trou, comme plusieurs éponges, cette malheureuse créature ;—aussi n'était elle connue dans l'endroit que sous le sobriquet peu flatteur de « l’ivrognesse. »

Richard avait beau cacher son argent quand il en recevait, sa femme furetait si bien les moindres recoins de la maison qu’elle finissait toujours par trouver la cachette, et je n’ai pas besoin de vous dire que les écus du bonhomme ne prenaient pas alors le chemin de l’église.

Il arriva cependant que ça finit par tanner la vieille d'avoir toujours à chercher l'argent que son mari s’obstinait à cacher, et il lui passa un jour dans l'esprit une effroyable idée,—c'est étonnant comme les ivrognes ont toujours de mauvais desseins,—elle s'avisa d’invoquer le diable !......

Lecteurs, il y a un proverbe qui dit : « lorsqu'on parle du diable, il montre les cornes,” rien n'est plus vrai. A peine la Richard l’eutil appelé, que le diable apparut.

— Que me voulez-vous ? bonne femme, lui dit-il de sa voix la plus douce ; pour avoir votre âme, il n'y a rien que je ne fasse,

— Eh bien ! répondit l’ivrognesse entre deux hoquets, si tu veux me donner assez d'argent pour que je puisse boire tous les jours, pendant un an, autant de rhum que je voudrai, je te donnerai mon âme.

— À la bonne heure, voilà qui est bien parler! reprit le diable en ricanant et en tirant de sa poche une bourse pleine d'or ; tenez, brave femme, prenez et buvez comme il faut, et du meilleur... mais rappelez-vous que dans un an et un jour, vous m’appartenez ; bonsoir !.........

Et le diable disparut.

Deux jours après que l’ivrognesse s'était vendue de la sorte, corps et âÂme,—un pauvre vint à passer devani la porte de Richard et s'arrêta demandant la charité.

Assis sur son banc et martelant des empeignes à coups redoublés, le père Richard ne remarquait pas sa présence.

— La charité, s’il vous plaît, mon petit frère !......….. répéta le mendiant.

— Je n'ai rien à vous donner, pauvre homme, et je vous assure que ça me fait bien de la peine de ne pouvoir vous soulager, dit Richard en essuyant une larme avec le coin de son tablier de cuir. Le bon Dieu m'est témoin que je ne demanderais pas mieux que de pouvoir venir au secours des pauvres, mais par malheur je n'ai jamais un sou par devers moi, ma femme boit tout mon gagne. Voilà trente ans que ce commerce-là dure, et le diable seul sait quand ça finira, car je crois bien qu'elle a été ensorcelée.

A ces mots, il s'opéra quelque chose d'étrange dans le maintien du pauvre qui se transfigura pour ainsi dire.

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