‹ Contes populaires sur les orgesChapitre 12 sur 20 · UN VOYAGE D’EXPLORATION ET DE PROPAGANDE CHEZ LES GHOULS · texte numérisé non relu

UN VOYAGE D’EXPLORATION ET DE PROPAGANDE CHEZ LES GHOULS

Un roi du temps jadis eut un fils... Que béni soit Celui qui lecréa et lui donna sa beauté ! 11 lui fit faire ses classes. Quand l’enfant eut appris l'écriture et les éléments de la science, son maître lui-dit : « Mon fils, tu possèdes aujourd'hui des notions suffisantes. Va maintenant t’instruire dans l’art de la guerre. » L’enfant se rendit auprès de son père et lui rapporta ces paroles. «Point du tout ! déclara le père. Retourne chez ton mailre. 11 faut qu’il achève ton instruction. » L’enfant donc étant revenu à l'école, étudia et finit par savoir par cœur tout ce que savait son maître. Celui-ci lui dit alors : « Tu peux me quitter. Je t'ai enseigné toutes les connaissances que je possède moi-même. » L’enfant ayant rapporté ce propos à son père : « Maintenant, lui dit celui-ci, il s’agit de t'assimiler les secrets du métierdes armes. Je veux aussi te voir

rompu aux exercices de la chasse pour le cas où tu te trouverais en forêt. Enfin, il faut que tu te mettes en état de tenir tête à un lion, à une panthère, voire à des Ghouls. Demain, je te ferai entrer en apprentissage. »

Le lendemain, son père le conduisit à un homme d’une bravoure peu commune. Celui-ci comptait bien cent ans. 11 avait eu mainte aventure extraordinaire dans les bois au cours de ses chasses au lion et à la panthère. Il avait aussi été le témoin de scènes effroyables au milieu des Ghouls. Ce vieux chasseur se mit à le dresser. Au bout d'un certain temps, il l’eut si bien instruit que l’élève l’emportait sur le maître. Un jour vint donc où il ramena l’enfant à son père. « Son éducation est faite, lui dit-il, il m’a même dépassé dans mon art. C’estainsi que l’autre jour nous devions fouiller ensemble pendant la nuit une forêt où nul chasseur ne s’avise d’entrer : il s’y est bravement enfoncé avant moi. Je le perdis alors de vue dans la broussaille. Je ne sus bientôt plus où il était et )’eus l’idée qu'il était tombé sous la griffe de quelque bête sauvage qui l’avait dévoré. Tout à coup, à l'aube, je le vis revenir avec un lion vivant qu’il traînait à la main. » Prends garde, lui criai-je, làche-le! » — « Jamais de la vie! me répondit-il. Je veux l'amener avec moi et le conduire à mon père. » En effet, il te l'amène. 11 l’a laissé à la porte de

la ville. » — « Que la volonté de Dieu s’accomplisse sur vous deux ! répondit le père (en admiration). Mais, dis-moi, mon fils, es-tu suffisamment versé dans la langue des lions et dans celle des Ghouls ? » Finalement, son père le remit encore entre les mains de son maître, en chargeant celui-ci de lui enseigner le parler des lions, celui des Ghouls et celui des différentes espèces de fauves. lien acquit une connaissance approfondie. Enfin, quand il eut épuisé toutes les sciences, son père versa une certaine somme à son précepteur qui se retira.

Un jour, le roi envoya chercher le jeune prince et lui dit : « Mon fils, je vais te remettre de l’argent. Tu vas te rendre à l’endroit où l’on tient mes chevaux entravés. Tu y prendras la béte qui te plaira. Je veux que tu partes en voyage tout seul à l’étranger et que tu coures la brousse et la foret. » Le jeune homme prit de l'argent. 11 passa devant la corde où les chevaux du roi étaient attachés. 11 en choisit un à la robe blanche. Il alla trouver ensuite sa mère qui lui remit quelques provisions. 11 lui fit ses adieux ainsi qu’à son père; et, montant sur son coursier, il se mit en route.

Il alla de ville en ville, de désert en désert, de foret en forêt. 11 s'engagea dans des plaines immenses. Bref, il accomplit un voyage extraordinaire. Il y avait environ dix ans qu'il

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était absent, quand, un jour, ses parents à l'improviste, le virent rentrer chez eux. A vrai dire, il leur lit peur. Ils ne purent reconnaître en lui leur enfant. Ils le renièrent, tant sa physionomie était changée sous ses cheveux en désordre qui cachaient sa figure. Mais il leur dit: « Je suis votre fils », et il leur en fournit des preuves. Alors ils l'accueillirent avec des transports de joie. 11 passa chez le coiffeur et entra aux bains. On lui servit un festin de roi. On fêta son retour par une soirée musicale. Enfin les invités se retirèrent.

Un soir que le roi veillait en compagnie de son fils et de la reine, mère de ce dernier, il lui dit: « Mon fils, raconte-nous ce que tu as vu au cours de ce voyage de dix ans. » — « Ah ! mon père, lui répondit-il, j'ai assisté à des scènes dont personne autre ici-bas n'a été le témoin en aucun siècle ! »

« Quand je partis, après vous avoir fait mes adieux, durant trois jours et trois nuits de suite, je chevauchai sans répit. La nuit me surprit enfin au milieu d’une forêt. Je descendis de mon cheval que j'attachai à un arbre et je mangeai quelque peu de mes provisions. Ensuite je fis mes ablutions et ma prière et m’adossai contre un tronc. Mais, vers le milieu de la nuit, une bande de lions arriva. Ils se mirent à rugir en battant leurs flancs de leur queue.

Un de ces lions, élevant la voix, parla dans le langage des fauves. «Arrivez! criait-il. 11 y a ici un homme. Nous allons le manger avec son cheval. » Mais un vieux lion qui était dans la bande éleva la voix à son tour : « 11 vous est interdit de dévorer un homme qui détient dans sa mémoire la parole d’Allah et toutes les sciences. Vous vous garderez de redire ce qui a été dit là. Je veux au contraire que vous fassiez la garde autour de ce voyageur. Vous le protégerez contre les Ghouls. Ceux-ci pullulent dans cette forêt: s’il tombait dans leurs mains, Us ne le relâcheraient point et le dévoreraient. Les Ghouls exterminent les Adamites et leur âme ne connaît pas la pitié. Ce sont des mécréants : leur cœur est impie comme eux. » Après cette harangue, la troupe ne fil plus entendre un mot. Pour moi, je restai à ma place où je passai la nuit dans une sécurité complète.

Le lendemain matin, je montai sur mon cheval et m'enfonçai dans la forêt où je cheminai tout le jour. La nuit me surprit au sommet d’une montagne, près d’une source. Je descendis et mangeai le restant de mes provisions. J’attachai mon cheval et m’étendis près de la source. Le lendemain, je fis mes ablutions et ma prière, et je repartis. Pour abréger, mon père, je traversai villes et déserts, tant que je dépensai tout l’argent que j’avais emporté. Je vendis mon che-

val et poursuivis ma route sans autre équipage. Enfin, un jour que je cheminais à pied à travers une solitude, quand la nuit tomba, je me trouvai s1 r la lisière d’une forêt où je résolus de cou rer. Mais soudain je tombai sur le sol, con : mort de faim et de fatigue. Je dormis troi urs entiers sans me réveiller. Quand je sort j mon sommeil, c’était la nuit. Je me leva. mon séant. Et voilà que vers la seconde moitié .ê la nuit, j’entendis un grand vacarme. C’étaient des femmes qui venaient vers moi. Seulement ces femmes étaient des Ghoules gigantesques. Je restai surpris mais je me rappelai ce qu’avaient dit les lions. Je vis alors une de ces Ghoules qui se précipitait vers moi à toutes jambes. Je me levai et lui tétai vivement les mamelles. « Ah ! me dit-elle, tu m'as prise au dépourvu ! Si tu n’avais tété Aïssa et Moussa, de ta chair je faisais une bouchée, de ton sang une gorgée et tes os craquaient sous ma dent, comme le tonnerre au firmament. » Ce fut cette Ghoule qui devint ma protectrice. Je l’appelai « ma tante » et je m’efforçai en toute circonstance de lui montrer que je la considérais comme ma mère.

« Ma tante, la suppliai-je, je me mets sous la protection d’Allah et sous ton patronage. Ne me laisse pas dévorer par quelqu'un de ces Ghouls. » — « Ecoute-moi, mon fils, me dit-elle..

Nous ne reconnaissons pas Allah. Nous sommes même des ennemis acharnés de ceux qui le reconnaissent. Ici tu as affaire à des mécréants. Nous avons chez nous un Ghoul que nous adorons. Sa taille mesure six brasses. Ce houl a la haine de tous les musulmans. Il r un homme d'un côté de sa bouche et un . ,e de l'autre et il les broie tous deux ensen ' d’un seul coup. Il les avale, et s’il le ve' ,1 les évacue ensuite en même temps. Mais,; ;ux-tu que les Ghouls ne te dévorent pas ? Je vais te révéler ce qu'il te faudra leur dire. Quand tu seras en leur présence, tu leur diras : « Je vous adjure par le nom du Ghoul Chaghchough, (le Mugisseur) (i), de ne pas me manger. »

Là-dessus, je me levai et nous nous mîmes en marche. En arrivant auprès des Ghouls, je remarquai que tous grinçaient des dents en me fixant. Mes genoux fléchirent. Je passai là un moment que je n’oublierai jamais, même à l'heure où le linceul retombera sur ma figure. Je les trouvai tous portant dans leurs mains des torches de bois allumées. Jamais je n’ai vu aspect aussi épouvantable. Les parures des femmes étaient d’étrange sorte. Elles portaient pour ceintures des serpents et pour agrafes des

(i) De cliaghchegh, pousser le grognement du cha¬

meau .

scorpions. Leurs pieds, au lieu d'anneaux d'or, montraient des lézards verts, et, au lieu d'anneaux d’argent, des caméléons. Ne mets pas en doute ma parole, mon père, car je les ai vus en toute certitude. Les bandeaux de leur chevelure étaient de grandes couleuvres de l’espèce tso’bân, et leur chignon des porcs-épics. Elles serraient dans leurs mains des planchettes qu’elles entrechoquaient comme les nègres font leurs castagnettes en fer appelées qerâqeb. De temps en temps, l’une d’elles se levait et se mettait à danser. Je regardais avec épouvante ce spectacle, quand je vis qu’elles soulevaient l’une d’entr’elles et l’asseyaient sur un âne; puis, elles firent avancer cette monture et elles la suivirent en faisant retentir leurs cymbales de bois. De leur côté, les Ghouls hissèrent un vieillard qui se tenait au milieu d’eux sur un autre âne et ils lui firent cortège.

M’adressant alors à la Ghoule qui m’accompagnait, je lui demandai son nom.« Je m’appelle Ça'çou'a, (i) me dit-elle. » — « Hé bien! ma tante Ça'çou'a, qu’est-ce donc que ce vieillard à califourchon sur cet âne ?» — C’est, me réponditelle, notre dieu, Chaghchough en personne. » — « Viens », lui dis-je, pénétrant dans leur groupe. Je me faufilai avec elle dans la foule et j’écoutai

(i) Racine, ça 'ça' disperser:

leurs chants. Ils s’étaient séparés en deux chœurs dont l'un battait des mains et chantait : « Çellougha ! Çellougha ! (i) — toi qui as créé Chaghchough, — fille de dame Djeghdjougha (2) — et du Seigneur Demmough (3). — L’autre chœur battait des castagnettes. Tout à coup une Ghoule se tourna de mon côté et m'avisa de loin. Ses dents se mirent à grincer et elle me fixa, .le me sériai contre Ça'çou'a. Cette Ghoule alors, entraînant avec elle quelques-uns de ses voisins, se rapprocha de moi en dansant avec ceux qui la suivaient. « L’avez-vous vu, ô Ghouls ? leur disait-elle. Avez-vous pu le contempler? Ah! comme la chair de l'homme est délicieuse à manger ! » Et les autres de chanter et de danser ; et moi de leur crier à tue-tête: « Je suis sous la protection de Chaghchough ! »

Ils prirent alors à partie la Ghoule Ça'çou'a.

« Pourquoi, lui dirent-ils, introduire parmi nous des hommes ? Et pourquoi leur révéler le nom de notre dieu ? Tu nous as enlevé cet adamite de la bouche. «Ils me placèrent au milieu d’eux et m’amenèrent tout droit à leur idole.

« Je t’en conjure, lui dis-je, ô mon seigneur Chaghchough, ne me fais pas de mal. » —

(1) « Briseuse de tête ».

(2) « Criant comme le chameau en rut ».

(3) « L’Ecerveleur ».

« Mon fils, me répondit-il, j’ai juré de manger tout adamite qui me tomberait sous la main. Il est donc de toute nécessité que je te mange. Seulement, mon enfant, je ne ferai que t’avaier et te rejetterai aussitôt sous moi. » Et en effet, mon père, il m’avala, puis il me rejeta. Dès lors je me trouvai devenu l'un d’entre eux.

Je suivis la foule. Celle-ci conduisit la Ghouie montée sur un âne vers un bois qui n’était qu’un épais fourré de ronces et de genêts épineux. De là, elle l'escorta jusqu'à une caverne qui s’enfonçait sous une montagne. Ils l'y firent entrer, ouvrirent une porte en fer et pénétrèrent dans une crypte. Ils y firent descendre alors la Ghouie et en même temps leur dieu. « Qu’estce donc que cette Ghouie montée sur cet âne ? » demandai-je à Ça'çou'a. — « C’est une mariée, me répondit-elle, et celte nuit est sa première nuit de noces. » — « Et où donc est le marié?» demandai-je. — « 11 rôde dans les bois. »

Nous allâmes nous asseoir en dehors de la grotte. Des Ghouls d’une taille gigantesque arrivaient, poussant, devant eux bœufs et moutons et battant des mains et dansant, jusqu'à ce qu’ils les eussent fait entrer dans la caverne. « Et ces troupeaux? demandai-je à Ça'çou'a. » — « C’est le souper du marié. » Ils se mirent à les égorger. Et ils les abattirent jusqu’au dernier. Or, je mourais de faim. « Je suis à

jeun », dis-je à Ça'çou'a. Elle se leva aussitôt et alla me chercher une tranche de mouton qu’elle me fit griller sur la braise. Je la mangeai et il me sembla reprendre un peu mes esprits. Cependant les Ghoulsse levaient, tiraient des sacs de farine hors de la caverne. Ils apprêtèrent Dieu sait combien de plats de couscouss. Enfin, des Ghouls qui étaient restés dans la caverne avec la mariée sortirent et rapportèrent à celle-ci et à celui qui lui tenait compagnie quelques-uns de ces plats.

Je m’approchai à mon tour du festin et mangeai avec eux jusqu'à ce que je fusse rassasié. Après le repas, en pleine nuit, nous étions restés accroupis quand une bande de Ghouls arriva. Ils faisaient la conduite au marié qui s’avançait devant eux sur un âne et ils battaient des mains en cadence. A l’entrée de la caverne, le marié mit pied à terre. Il était couvert d'une peau de lion. Son turban était fait de serpents roulés sur sa tête et ses sandales étaient en fer. Des cloches de cuivre tintaient à ses oreilles. On lui servit maints plats qu’il nettoya gloutonnement. Alors nous vîmes la mariée sortir de la grotte. Elle marchait la première et derrière elle venaient des Ghoules qui battaient des mains et dansaient. Elles la conduisirent à l’endroit où se tenait le marié. Celui-ci se levant prit la main de la mariée et tous deux se mirent à

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danser pendant que les Ghouls autour d’eux les accompagnaient de leurs claquements de mains. Bref, l'épousée et le marié ne cessèrent de danser jusqu’à ce que le jour fût près de se lever.

A ce moment, je vis une vieille femme prendre la mariée par la main et la conduire dans l'intérieur de la caverne. Ensuite ce fut un vieillard qui se leva et, prenant la main du marié, l’amena aussi dans la même crypte. J'interrogeai Ça'çou'a. « Qui sont ces gens qui ont amené les mariés ?» — « La vieille est la mère de la mariée et le vieux le père du marié. » — « Voilà, lui dis-je, une coutume qui passerait chez nous pour impudique !» — « Garde-toi, me répliqua-t-elle, de prononcer une autre fois cette parole. Si quelqu’un t’avait entendu, on t’aurait coupé en morceaux. » En vain j’attendis que les beaux parents sortissent de la chambre nuptiale. Aucun d’eux ne se retira. Et pendant sept jours aucun de ceux qui étaient dans cette crypte ne mit le pied dehors, pas plus que ceux qui étaient dehors n’interrompirent leurs danses ni la nuit ni le jour. Leur dieu était au milieu d’eux. On lui servait de temps à autre une grande écuelle de viande qu’il mangeait tout seul, tandis que ses fidèles puisaient tous ensemble à un autre tas de couscouss.

Le septième jour, le dieu se leva et tous ceux qui étaient là présents firent de même. Pour moi,

je me levai comme les autres avec la vieille Ça'çou'a. Le dieu prenant la tête du cortège nous amena dans l’intérieur de la grotte. Nous y trouvâmes la mariée et le marié au milieu de la salle et leurs beaux parents assis auprès d’eux. A la vue du dieu, les mariés courbèrent la tête. Il les baisa l'un après l’autre. Puis, les deux mariés en tête, entre eux Chaghchough et derrière eux la foule chantant, claquant des mains et dansant, tout le monde revint à la place où l'on avait festoyé. Le dieu s’accroupit et l’on commença les danses. Chacun à son tour, par couple, un homme et une femme se démenaient. Quand tout le monde s’était exécuté, le marié et la mariée se donnaient comme les autres en spectacle. Et pendant sept jours ils continuèrent cet exercice sans prendre aucun repos sinon au moment de leurs bombances.

« Comment ? dis-je enfin à Ça'çou’a. Vous ne faites pas entendre dans vos noces le « touïlouïl », le cri de joie consacré? » — « Qu’est-ce que ce cri? » me demanda-t-elle curieusement. Alors, je la vis se lever. Elle s’avança vers le dieu Chaghchough, se prosterna et s'entretint avec lui. Au bout de quelques instants, le dieu me fit signe d’approcher. Je m’avançai vers lui en tremblant et me prosternai comme je l’avais vu faire aux Ghouls. « Bentîl, me dit-il, — c’est le nom que les Ghouls donnent aux hommes, —

qu'est-ce que ce cri de joie que vous faites entendre dans vos noces ? Je veux que tu nous montres comment on le pousse. » Alors, en fausset, j'imitai l'ululation aux notes aigues chère à nos femmes. Sur-le-champ, tous les Ghouls s’assemblèrent autour de moi. « Recommence ! » me dit le dieu. « Je veux, me dit-il enfin, que tu leur enseignes ce cri. » J'obéis et bientôt les Ghouls reprirent leurs gambades en hurlant à qui mieux mieux ; car ces sons ténus devenaient dans leurs bouches des clameurs énormes en rapport avec leur taille monstrueuse. En tous cas, ma réputation se répandit parmi eux. Ils me prirent en affection. Il ne se fit point une noce dans le pays sans qu’on m’y priât.

Je dis encore à Ça'çou’a : « Comment pouvezvous donner une fête où personne ne tambourine sur un « bendaïr ? » — « Comment fabrique-ton ces bendaïr ? me demanda-t-elle. Je lui expliquai comment on faisait ces grands tambours de basque. Trois jours après, le bendaïr était un instrument d’un usage commun chez eux. Cependant le temps passait et la noce battait toujours son plein. Cette fête dura environ un mois et la veille du jour où l'on devait se séparer fut plus animée encore que les autres. Au moment du départ, les invités vinrent chercher les mariés et les conduisi-

rent devant le dieu. Ceux-ci se prosternèrent devant lui et lui baisèrent la main. Après quoi, on les ramena dans leur crypte, en tambourinant, hurlant, claquant des mains et sautant. I.a noce alors se dispersa. Pour moi je suivis la Ghoule Ça'çou'a qui m’amena dans une hutte, au milieu des forêts. J’y vécus avec elle et elle m’aimait plus tendrement qu’elle n’eût fait son enfant.

Un jour que, assis de compagnie, nous nous entretenions, elle m’expliquant les mœurs des Ghouls et moi lui exposant celles des humains, je finis par lui dire : « Tante Ça'çou'a, je t’en conjure par le nom de mon Seigneur Chaghchougli, ouvre-toi avec moi sur les Ghouls : dismoi en combien de peuples différents ils se divisent. » F.lle me répondit: « Ils forment environ vingt peuples. » — « Et dans quelle partie de la terre vivent-ils ? » — « Ils sont dispersés sur toute sa surface et il n’est point de pays où l’on n’en trouve. » — « A combien peut-on évaluer leur nombre? » — « A vrai dire, ô Bentîl, nul ne pourrait faire leur recensement que Dieu. » — « Expose-moi leurs coutumes en dehors de celles que j’ai pu observer dans la noce à laquelle j’ai assisté. « — « On distingue parmi eux les Sellâ'in (les Déchireurs), les Bellâ'în (ou Avaleurs), les Dououâsin (ou Ambulants), les I,lououâsîn (ou RAdeurs), les Oukkâlîn eldjîfà

(les Charogncux). Les Sellà'in forment une espèce particulière de Ghouls. Ils ont trois yeux, dont deux par devant et l’autre à la nuque. Pour les Bellâ'în, quand il leur tombe un homme entre les mains, ils l'avalent d'un seul coup avec ses habits. Les Dououâsin ont deux bouches. Ils portent une queue comme les chiens. Les l.lououâsîn n’habitent ni hutte ni caverne. Ils vont d'une forêt à une autre, leurs sacs en peau de bête sur le dos. Les Oukkâlin eldjifa non plus ne connaissent pas la vie sédentaire ; mais, de plus, ils ont soin, quand ils ont atteint leur proie, de la laisser se décomposer. Ils ne la mangent qu'en putréfaction. C'est là leur trait caractéristique. Nous avons encore une autre espèce de Ghouls qu’on appelle les Bâbier. Ceux-ci aiment à prendre la forme humaine. Ils se déguisent en mendiants, et font semblant de quêter leur subsistance. Leur chef est une Ghoule dont le nom est Tergou. Son mari est notre marabout Si d i Emdouh ettâla’ fouq estouh (Emdouh, l’escaladeur de terrasses). Les Ghouls de sa descendance ont l’habitude de grimper sur les terrasses des maisons. Ils se plaisent pour la plupart à tourmenter les enfants en bas âge. Une autre espèce de Ghouls est pleine de malice, sans doute parce que les ancêtres desquels elle est sortie furent jadis élevés avec les Djânn. On les appelle les

Khettâlîn essâknîn fesqâïf ennâbtîn felknaït (c’est-à-dire les Embusqués qui se logent dans les vestibules et croissent dans les lieux d’aisance). Ces Khettâlin se tiennent cachés. Ils offrent des traits de caractère communs avec les Djânn. Qu’une femme abandonne son enfant sans surveillance pendant la nuit et les Khettâlîn le lui mangent infailliblement. Les Ghouls qui passent pour les plus réservés parmi nous ne se font nullement scrupule de capturer les adamites et de les écorcher. Ils en mangent la chair et en exposent la peau au soleil pour la faire sécher. Ils possèdent tous force peaux humaines dont ils se servent comme de linge de corps. Un bon nombre de Ghouls jouissent de la faculté de se transformer en chats, chiens, etc. Il en est une espèce que l’on nomme les Ghouls de la stabilité, ébranleurs des maisons (Aghouàl etsbout emzaVin el biout). Leur roi se nomme Za'zou' (le secoueur). Il est fils de Bachtîma que l’on appelle la maraboute des Ghouls. Les Ghouls de cette famille, à la différence des autres, n’ont pas le cœur tout à fait fermé à la pitié. Tel est le caractère des Ghouls. »

« Quant à leur origine, ô Bentîl, mon fils, elle remonte aux premiers jours du monde. Elle est due à un roi, qui, étant devenu fou, se retira au fond d’une forêt et y mena en solitaire la vie des bêtes sauvages, 11 s’unit un jour

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à r. ne Djânnia qui appartenait à une famille de Génies mécréants, et, depuis lors, notre race s’est multipliée au point que maintenant l'on peut compter par milliers les Ghouls et les Ghoules. D'ailleurs, parmi ces dernières, l'on en trouve aussi qui peuvent se métamorphoser en chattes, chiennes, etc. Nous aimons surtout à nous cacher sous les traits de vieilles femmes portant la « tekhlîla » de laine retenue par les grandes agrafes kabyles ou bien encore sous ceux des femmes des Hauts plateaux. »

Je suppliai alors Ça'çou'a, en invoquant le nom de Chaghchough, de me dire quel était son père et à quelle espèce de Ghouls elle appartenait. « Je suis, me dit-elle, de la race du dieu Chaghchough. Mon père s’appelait Tahtouh, (le Broyeur) et ma mère Mchedqa (la Grande bouche) ». Après quoi, se tournant vers moi : « Et toi, Bentîl, je veux aussi que tu me dises ce qui t’a conduit dans nos forêts et ce que tu es venu y chercher. » Je lui racontai à cette occasion mon histoire de point en point. Et je demeurai avec cette Ghoule et les autres Ghouls et je pus m’éclairer sur leur manière de vivre.

Un jour, nous étions tous deux assis à notre ordinaire, quand nous entendîmes une bande de Ghouls approcher en poussant les lamentations du deuil. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à la porte de notre hutte. « Ça'çou'a, crièrent-ils,

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fille de monseigneur Tahtouh, Chaghchough est mort ! C’en est fait des Ghouls ! » Sur le-champ elle me dit : « Viens avec moi. » Je me levai et la suivis. A peine hors de la hutte, elle se mit à pousser des cris de deuil et à se déchirer le visage. J’affectai de me lamenter et de courir comme eux. Nous arrivâmes ainsi à une forêt remplie de ronces et de genêts epineux. Pour eux, ils y couraient aussi aisément qu’en pays découvert ; mais je ne pus y avancer. Alors Ça'çou'a m’assit sur ses épaules et elle reprit sa course comme si elle n’avait rien porté. En route, nous fîmes la rencontre d’autres Ghouls qui, comme nous, se rendaient auprès du mort et se lamentaient et s’ensanglantaient les joues. Enfin nous arrivâmes à la grotte du dieu. Ça¬ 'çou'a me déposa à terre. Tous entrèrent et m’abandonnèrent dehors. J’entendais un vacarme horrible de cris de douleur et de lamentations. Je pris peur. J’appréhendai que quelque Ghoul survenant ne me vît et ne me mangeât. « Par Allah! me dis-je, je vais entrer. De deux choses l’une, ou je me mettrai à l’abri ou bien ils me dévoreront. Tant pis! » J’entrai, et, dès mes premiers pas, je rencontrai Ça'çou'a qui venait me chercher. Dans la caverne, je trouvai un grand nombre de Ghouls et de Ghoules entourant le cadavre de Chaghchough étendu au milieu d’eux, Ils n’en étaient plus déjà à se labou-

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rer les joues avec les ongles : ils prenaient des tessons de poterie avec lesquels ils se tailladaient la chair. Quand le sang jaillissait de leur visage, ils s'approchaient et en faisaient tomber les gouttes sur la face de leur dieu défunt. Pendant sept jours, le mort resta exposé et des Ghouls de toute espèce ne cessèrent d’affluer. A la fin, la caverne se trouva trop étroite pour les contenir. Alors on transporta le cadavre dehors. J’avais soin de simuler le désespoir, de pleurer et de me griffer le visage. A ce moment s’avança un Ghoul nommé Lebbât (le Renverseur). 11 avait été un des personnages les plus importants pendant laviedeChaghchough.il avait dépassé l’âge de cent ans. 11 tira de sa gaine son coutelas et se mit à dépecer le mort en petits morceaux . Puis, il le distribua, donnant à chacun une part, homme ou femme. Comme je figurais avec les autres, j'eus la mienne. Personne ne fut oublié. Tout le monde toucha sa portion. Quant au sang qui avait coulé du corps, ils s’en barbouillèrent le visage. Ce Lebbât prit par la suite la placede Chaghchough et lui succéda. Je questionnai Ça'çou'a : « Qu'allons-nous faire maintenant du morceau de chair que nous a donné Lebbât ?» — « Il nous faut le garder avec soin, me dit-elle. C’est une relique dont la sainteté nous protégera. » — « Qu’Allah nous fasse participer aux saints mérites de Cha-

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ghchough ! » lui répondis-je, (en lui appliquant par ironie la formule consacrée à nos saints).

Trois jours durant, mes compagnons égorgèrent bœufs et moutons. Le quatrième jour, alors que nous ne nous y attendions guère, une troupe de Ghouls fondit sur nous. Ils étaient d'une intrépidité extraordinaire. Un combat terrible s’engagea, pendant lequel je restai simple spectateur à côté de Ça'çou'a qui ne me lâcha pas la main. Enfin les assaillants l’emportèrent sur les Chaghchoughiens. Il les amenèrent prisonniers. Nous fûmes compris, Ça’çou'a et moi, dans la troupe des captifs. Nous nous mîmes en marche, surveillés par nos vainqueurs qui nous poussaient devant eux. A ce moment, je désespérai de ma vie. Enfin, arrivés à une forêt, ils nous crièrent de faire halte. Ils soulevèrent une large dalle et nous nous engageâmes dans un souterrain dont seul Allah eut pu mesurer l’étendue. Une fois là, ils nous y laissèrent sept jours entiers sans manger et sans boire. Le huitième jour, ils nous tirèrent de notre prison et nous firent comparaître devant leur roi. Pour moi, je me dissimulai au milieu des Ghouls et aurais voulu me replier sur moi-même. Cependant, les prenant l’un après l’autre, leur chef interrogeait les captifs. Je ne comprenais mot aux discours qu’il leur tenait et je tremblais de tous mes membres. « Qu’as-tu donc, ô Bentîl,

me dit Ça'çou'a, ne crains rien. Faufile-toi jusqu’à la mère du roi et téte-lui les mamelles. Je vais te dire son nom. Elle s’appelle Chellâkha la Briseuse). Elle peut te mettre à l’abri de tout danger du côté du roi. » En effet, d’un bond, je me jetai sur la Ghoule dont je tétai les mamelles. « Tu m’as prise en traître ! me dit-elle. Ah! si tu n’avais têté Aïssa et IVloussa !... » C’est ainsi que je sauvai ma vie et en même temps celle de Ça'çou'a ; car, après qu’il eût interrogé tous les autres, comme le roi m’appelait à mon tour, et que je m’avançais, sa mère s’avança aussi vers lui. Ils s'entretinrent ensemble dans leur langue. Je n’entendis rien aux paroles qu’ils échangèrent ; mais il me fit un signe de la main qui signifiait : « Retire-toi. »

Je me retirai en effet et vint m’accroupir auprès de Ça'çou'a. Nous restâmes un mois dans ce souterrain et, pendant ce temps, nous ne mangions que de la viande de bœuf et de mouton. de même que nos compagnons se régalaient de la chair des bûtes de somme.

Un jour, au fond de notre souterrain, nous entendîmes la femme du roi pousser des cris épouvantables. Nous nous levâmes, surpris et effrayés. r. Qu'est-ce là? demandai-je, ô tante Ça'çou'a ? » — <• C’est la femme du roi qui entre en couches », me répondit-elle. Or, Ça'çou'a était une sage-femme renommée pour son habileté.

Nous en étions sur ce propos, quand nous entendîmes les Ghoules appeler : « Madame Ça'çou'a. » Je me levai avec elle. Après avoir marché assez longtemps dans notre souterrain, nous descendîmes dans un autre, qui s’ouvrait en contre-bas. Là, nous trouvâmes une Ghoule pendue par les mains à un arbre qui se dressait dans cette crypte. Elle poussait des cris sauvages. Autour d’elle se pressaient ses compagnes. Elle était complètement nue. Ses pieds trépignaient sur une énorme pierre placée sous elle et elle hurlait. A la vue de Ça'çou'a, les Ghoules, se reculant, firent place à l’accoucheuse. Celle-ci, s’étant approchée, prit des mains des assistantes deux petites triques, et, debout près de la patiente toujours cramponnée à son arbre comme nos mauresques à la corde des couches, elle se mit à lui battre les flancs, à droite et à gauche.

J’eus alors l’idée de me lever et d’aller dire à Ça'çou'a de pousser une ululation de joie au moment de la délivrance. Je me levai en effet et le lui dis à l’oreille. « C’est entendu! » me répondit-elle. Cependant la Ghoule restait arc-boutée à l’arbre qui lui servait de corde d’appui. Elle y passa la nuit entière jusqu’au lever du jour. Et Ça'çou'a ce cessa pas de lui bàtonner le ventre. Enfin, la malheureuse poussa un gémissement monstrueux que j’entends encore dans ma mé-

moire et que je n’oublierai jamais et (1 ). . . Ça'çou'a, tendant les bras, y recueillit deux petits Ghouls de sexe mâle qui venaient d’être enfantés.

Alors l’accoucheuse, (imitant la coutume arabe), fit entendre une ululation, mais si stridente que tout le souterrain en résonna. Le père des nouveaux-nés accourut tout joyeux. En entendant ces iouiou, il avait demandé : ci Qu’est-ce que ce cri de deuil? » — « Ce n’est pas le cri des funérailles, lui avait-on répondu. C’est l’accoucheuse qui annonce l’avènement des nouveaux-nés. » — « Hé bien, dit-il par la suite, je veux que l’accoucheuse pousse à nouveau ce cri. » Ça’çou’a le recommença et il y prit beaucoup de plaisir. Après quoi, tous les Ghouls et Ghoules qui se trouvaient là vinrent lui faire leurs compliments et le féliciter.

Cependant on transportait l’accouchée dans un caveau écarté. On l’y installa seule. On lui apporta seulement ses deux enfants qu’on lui laissa. Enfin, on boucha l’ouverture de cette retraite avec des ronces et des branches de genêt épineux, de sorte qu’il fut impossible de parvenir jusqu’à elle. Nul ne devait venir la visiter ni lui parler que la sage-femme et seulement pour lui faire passer sa nourriture,

(i) Hiaverunt naturalia sicut os putei et odorem spi—

raverunt tetruni.

Le lendemain matin, nous vîmes arriver une foule de Ghouls qui poussaient devant eux des troupeaux de vaches et de brebis. Ils venaient derrière elles en battant des mains, en frappant leurs tambourins et en dansant. Leurs femmes avaient les oreilles chargées de clochettes qu’elles faisaient tinter sur leur cou. Quand ils eurent arrêté leurs bêtes devant l’entrée de la caverne, le roi, père des nouveaux-nés, en sortit et ils le complimentèrent dans leur langue. Ça'çou'a fit entendre une ululation de joie en l’honneur du présent qu’ils apportaient. Puis, se saisissant des vaches qu’ils avaient amenées, ils vinrent les égorger au-dessus de la grosse pierre sur laquelle la reine avait accouché. Ils apportèrent d’immenses marmites et du bois et se mirent en cuisine, .le me disais devant l’amas de viandes qu’ils avaient abattues que tous les humains qu’Allah a créés auraient pu en manger sans en voir la fin. Et cependant, mon père, j’en jure par Allah, il n’en resta pas un lambeau .

Sur ces entrefaites, le roi ayant rassemblé tous les Ghouls, s’assit au milieu d’eux; puis, appelant Ça'çou'a : « J’ai pris grand plaisir, lui dit-il, à entendre, au moment de la délivrance, ton ululation qui ressemble à nos cris de deuil. » — « Ce n’est pas, lui répondit celle-ci un « tetouâgh », qui est un cri de deuil, mais un « touL '

louîl », qui est un cri d’allégresse. » — « Et qu’est-ce qui t’a donné l’idée de cette innovation ?» — « Ce n’est point moi, lui dit-elle, mais Bentil qui le premier a fait entendre ce cri à l’occasion d’un mariage du temps de notre dieu Chaghchough. Les adamites ont l'habitude de le pousser quand ils assistent à une noce ou à une naissance. » — « Il me serait agréable, dit le roi, d’entendre exposer quelques-unes des coutumes des adamites. Je voudrais que l’on m'expliquât d’abord les usages relatifs à la naissance. »... (Je le satisfis sur ce point). « C’est bien ! me dit-il. Tu m’as fort bien fait entendre cette coutume et tout ce qui a trait à la naissance jusqu'à la cérémonie du septième jour (i). » Il dit alors à Ça'çou’a : « Je veux que tu apprennes à toutes nos femmes à ululer et que tu observes parmi nous la coutume que vient de nous faire connaître Bentil. » Et Ça’çou'a réunit autour d’elle toutes les Ghoules et leur enseigna comment on pousse des iouiou.

» Tante Ça’çou’a, lui dis-je un jour, la pauvre accouchée vit ainsi toute seule avec ses petits? » — « C’est notre coutume, me répondit-elle : l’accouchée est enfermée en tète à tète avec son enfant plusieurs mois. Ne doit lui porter à

(i) Voir mes Coutumes, Institutions, Croyances au début.

manger qu’une femme de ses proches parents. Si elle n'en a point, c’est son accoucheuse qui lui fait passer des aliments. Quant à l’enfant, il ne doit voir son père qu’à l’époque où il commence à marcher. Ainsi le veut la coutume. » (Malgré cette déclaration,) profitant de ce que j’étais devenu un membre de leur communauté et que je n’appréhendais plus personne, quand vint le septième jour après cette naissance, je me rappelai le « henné » qu’à ce moment on applique chez nous au nouveau-né. J’allai trouver le roi qui venait d’être père et lui en parlai. « Comment est fait ce henné? me demanda-t-il.

C’est une plante cultivée, lui dis-je, dont les feuilles se conservent comme du foin. » A l’instant, il envoya un de ses domestiques qui revint avec du henné encore vert. Je le pilai et l'étendis et l’attachai sur les mains des deux petits Ghouls, après qu'on leur eut fait leur toilette avec de l’eau préalablement chauffée.

« Je voudrais bien voir l’accouchée », dis-je à ma tante Ça'çou'a. « Nous avons pour habitude, me dit-elle, de reléguer toute nouvelle accouchée dans le caveau que tu as vu. Ainsi elle ne peut dévorer personne. Si tu ne veux pas m’en croire, viens voir de tes propres yeux. » Elle me conduisit auprès de la jeune mère. A peine celle-ci m’eut-elle aperçue qu’elle grinça des dents et me fixa avec des regards tels que j’uri-

T. II

nai sous moi de frayeur. « Allons dit-elle à Ça'çou'a, apporte-moi mes enfants. » Je me hâtai de m'éloigner du caveau. Ça'çou'a lui fit passer ses nouveaux-nés. Si je n’avais été averti, je leur aurais donné plusieurs mois. On les lui apportait en pompe en battant des mains, dansant et ululant. Le Roi-Fétiche donna des ordres pour qu’on abattît force bœufs et moutons, à l’occasion de mon henné. On se mit à rouler le couscouss que l’on entassa dans d'immenses plats en bois. Quand il fut prêt, les Ghouls s’accroupirent tous pour le festin. S'adressant à l’accoucheuse, le Roi-Fétiche lui dit : « Comment appellerons-nous les nouveaux-nés ?» — « Nous les appellerons ’Abbouz (i) et Lebbouz (2). » — « C’est entendu I lui répondit-il. »

D’après ce que m'a raconté Ça'çou'a, ils ont l’habitude de donner son nom à l’enfant aussitôt après sa naissance. (A cette occasion, ils avaient donc dérogé à leur coutume et adopté la nôtre.)

Je l'interrogeai aussi sur le régime de l’accouchée. « Chaque jour, me dit-elle, on lui apporte une « djefna » de couscouss couronnée d’un mouton ou d’une chèvre. C’est sa ration et si

(1) Racine : 'abbez, froisser.

(2) Lebbez, gâcher, abîmer.

on ne la lui donnait pas elle se jetterait sur ses semblables et les dévorerait. »

Je demeurai un certain temps dans la famille des nouveaux-nés (à titre d’hôte, avec la sagefemme), et les cadeaux en bœufs et en moutons ne cessèrent d’affluer. J'étais devenu un des leurs. Je me préparais moi-même les aliments que je voulais et mangeais à ma guise. Seulement, je souffrais des poux dont j’étais couvert.

Un jour, je dis à Ça'çou'a : Je me recommande auprès de toi de notre seigneur Chaghchough : renseigne-moi, je t’en prie, sur une coutume que je ne vous ai jamais vu observer depuis cinq ans que je suis au milieu de vous. » — « Quelle est-elle? » — « La circoncision. Vous ne l’opérez donc point sur la personne de vos enfants? » — « Nous ne la connaissons pas et n’en avons jamais entendu parler. En quoi consiste-t-elle? » — « Chez nous, lui disje, quand un garçon atteint ses sept ou huit ans, les parents organisent une fête de nuit. Elle commence par un festin et se continue par des chants que soutient un orchestre où domine le tambourin. On y invite le circonciseur »... (i)

(i) « Die mihi, queeso, inquit Ça'çou'a, liujus circum -cisionis ratio quae sit. » — « Excidunt, inquam, cultello cutem quae supra pueri glandent est. « — « Id mihi permirum videtur, inquit, quod parvus puer, cum

Sur ccs paroles, Ça'vou'a courut trouver leur Roi-Fétiche. Elle l’entretint de cette question. Je le voyais secouer la tête en l’écoutant. Enfin il me fit signe avec la main d’approcher. « Estil vrai, me dit-il, que cette bizarre pratique de la circoncision ait cours chez vous ? » — « Sans

doute » (1) . « Et vous donnez une soirée

pour faire subir à vos enfants une amputation parmi les chants et les réjouissances? » — « C’est un usage que nous avons trouvé établi chez nos pères et nos ancêtres. » — « Hé bien ! me dit-il, cet usage est mauvais et tu te garderas d’en prononcer une autre fois le nom. »

« Seigneur, lui dis-je, je me recommande auprès de toi des noms d'Abbouz et de Lebbouz : veux-tu me faire le plaisir de m’expliquer un point. Voici pas mal d’années que je

ci caro amputetur, non moriatur. >■ — " Ægrotat quidcm, inquam, si quaeris, aliquot dies, secl postea convalescit. »

(i) « Ostende mihi, inquit rex, istam circumcisionem quomodo sit. » Me puduit nec surgere potui ut ci ostendam. Tum vero Ça'çou'a mihi dixit : « Surge et ostende. Id apud nos nihil momenti habet. » Quamobrem pudenda ei nudavi. 1 1 le vero ea manu versare cœpit et admiratione obstupuit. » Cum ista patri narraret, regis puer, verecundiae causa, sudarium supra oculos alligavisse dicitur.

vis au milieu de vous et je n’ai pu encore observer comment se fait une demande en mariage. » — « Que veux-tu dire par ce mot? » — « Quand un Ghoul veut se marier, quelles sont les démarches consacrées qu’il doit faire auprès du père ou du frère de celle qu’il veut épouser ? » — « Dis-moi d’abord comment se passent les choses parmi les humains». Je lui racontai nos négociations. « Chez nous, me dit-il, c’est la forêt qui se charge de mettre les époux en relation. Quand une Ghoule plaît à un Ghoul, celui-ci l’épouse au fond des bois, ensuite tous deux viennent m’annoncer qu’ils se sont unis et alors seulement ils célèbrent leurs noces. » 11 me fit entrer dans le détail des cérémonies auxquelles donne lieu chez nous le mariage. Mais aucune ne lui plut, sauf les grands plats de couscouss surmontés de quartiers de viande et aussi nos iouiou et nos tambourinages. Je montrai à son entourage à fabriquer des « bendâïr », comme je l'avais fait au dieu Chaghchough et, quelques jours après, rien n’était plus commun chez eux que le bendâïr. Ils en frappaient en dansant et ululant, et ceux qui n’en avaient pas, accompagnaient les autres en claquant des mains. Le Roi-Fétiche me sut gré de ces innovations et il me prit en affection. Nuit et jour, soir et matin, ses adorateurs tambourinaient à ses oreilles tant et si bien que

T. II

parfois, entraîné par l’enthousiasme (i) il s’élançait et dansait avec les autres Ghouls et marquait la mesure en frappant ses mains. 11 y prenait un plaisir extrême. Je devins son favori. Il ne cessait de me demander, voulant toujours m’avoir à ses côtés.

Cependant toute ma personne était dans un état pitoyable. Mes habits effilochés pendaient en mèches sur mes membres. Les poux y couraient et envahissaient jusqu’à mes yeux. Je souffrais moins de la nostalgie du pays et de ma solitude que du dégoût que j’éprouvais à vivre dans des vêtements crasseux. LTn jour enfin j’allai trouver le Roi- Fétiche des Ghouls,. « Seigneur, lui dis-je, par la tête d”Abbouz et de Lebbouz, je te prie de me tirer d’embarras. Regarde : je suis presque nu et couvert de souillures. Et cependant tu me tiens pour un de tes enfants. » — « Si c’est là tout ce que tu demandes, me dit-il, il est facile de te satisfaire. Viens avec moi » 11 me conduisit à l’orée d’une forêt. Je regrettai alors de m’être ouvert à lui sur la question de mes habits. Mais lui, m’ayant entraîné au fond du bois, s’arrêta enfin. Il fit entendre un sifflement si strident que ma tête ne pouvait le supporter. Sur-le-

(1) Rekbou lghiouân ; mot à mot: la fureur sacrée l'enfourchait.

champ, je vis une troupe de Ghouls accourir en faisant trembler le sol sous leurs pieds comme il tremble sous les fléaux. Ils firent d’abord mine de grincer des dents en me fixant. Mais le Roi-Fétiche les interpella sur un ton de réprimande, et leur fit un discours dans une langue que jamais je n'avais entendue de ma vie. Enfin, il se tourna vers moi. « Tu n’as besoin, me dit-il, que de vêtements? Que désires tu encore ? Veux-tu une maison avec ses tapis tendus et tout le confort désirable? » — « Je ne demande pas mieux ! lui dis-je. » Aussitôt il cria: « Chemchoukh ! Chemchoukh! Gellou'! Gellou'l» (i) Deux Ghouls apparurent, deux géants monstrueux. Leur lippe s'étalait en tapis et leur lèvre supérieure en couverture (2). Il s'entretint avec eux et même assez longtemps pour que j’eusse le soupçon qu’ils complotaient ensemble contre moi. Mais tout à coup les deux Ghouls disparurent et le roi me dit: «Viens, Bentîl, retournons à la maison. »

J'y trouvai Ça'çou'a guettant mon retour

(1) Gellou' veut dire de'racineur, de gella' arracher. Chemchoukh répond à la même idée si ce mot est apparenté à çhemcheur, tirer à soi.

(2) Locution toute faite : châreb iferrech châreb ighetti.

aussi impatiemment qu’elie aurait guetté celui d’un'fils. Je lui contai l'affaire. Soudain, nous entendîmes un bruit épouvantable, à croire que la terre s’effondrait sous nous. Et nous vîmes nos deux Ghouls de la forêt qui s'avançaient face à face, portant entre eux une maison comme deux hommes transportent un sac de blé. Ils vinrent la déposer devant le Roi-Fétiche J’ai vécu bien des années parmi les Ghouls, mais jamais je n’ai éprouvé pareille surprise. Le roi cependant m’appelait : « Bentîl ! Bentîl ! » Je me levai en tremblant. « Ouvre la porte et entre.» Ce ne pouvait être que le palais d’un fils de roi ou d’un fils de vi2ir. J’y trouvai un coffre bourré d’effets de toutes sortes. J’en tirai de quoi me changer. « Je ne passerai ces habits frais, me dis-je en moi-même, qu’après m’être lavé le corps. » Je continuai mes recherches et trouvai différentes marchandises, pâtisseries et liqueurs, et enfin un second coffre tout rempli de pièces d'or. Mais la joie que j’éprouvais à prendre possession de ces richesses n’égala point l’étonnement où me jetait la pensée que ce palais avait été arraché de ses fondements et transporté à bras et tout d'une pièce .

Tandis que je visitais ainsi ma maison, me croyant seul, je m’aperçus bientôt que les abords en étaient encombrés d'un rassemblement de

Ghouls parmi lesquels je distinguai le Roi- Fétiche et Ça'çou'a. « Hé bien ! Bentîl, me dit le roi, est-ce là ce que tu voulais ?» — « Qu'Allah prolonge les jours, lui répondis-je, et te conserve 'Abbouz et Lebbouz! » Tous, immobiles, examinèrent avec curiosité mon habitation. Enfin, se tournant vers moi : « Désormais, me dit le roi, tu coucheras là dedans. » — « Bien volontiers! » lui répondis-je. Les Ghouls se retirèrent et je me rendis dans un ravin au fond duquel coulait un ruisseau. Je m’y baignai; puis, revenant chez moi, je revêtis mes habits propres et mangeai quelques gâteaux. Or, je me sentais vaincu par le sommeil. 11 y avait tant d’années que je ne m’étais jamais trouvé en sûreté et que je n’avais pu dormir à poings fermés une heure! Je me hâtai, sous mon costume nouveau, de me présenter devant le roi. Je me prosternai à ses pieds, — comme on ne doit le faire que devant Allah ! — Il fut enchanté de ma mine, ainsi que Ça'çou'a. « Seigneur, lui dis-je, je te demande cette faveur par ta vie et celle de 'Abbouz et Lebbouz. Voici bien longtemps que je n’ai pas goûté le sommeil. Je voudrais aujourd’hui m’en donner à cœur joie. » — « Tu peux t’y abandonner », me dit-il. J’allai donc et, ayant fermé soigneusement ma porte, je me couchai. Et je dormis trois jours à la file sans me réveiller.

Quelqu’un heurtait à ma porte. « Qui est

là ? » — « C’est ta mère Ça'çou'a qui languit de te voir, Bentîl » Je me levai ragaillardi. Je l’introduisis et la fis s’asseoir sur un tapis de laine. Jamais elle ne s’était reposée sur pareil siège et n’en avait aucune idée. Ensuite, prenant une de ces petites tables basses que nous nommons meïda, j’y rassemblai une collation de pâtisseries et la posai devant elle. « Qu’est-ce là, Bentîl ? Sans doute quelque chose comme les plats d’un festin ?» — « C’est cela. »

— « Par Allah ! jura-t-elle, je ne veux pas toucher à des morceaux si délicats avant de m’être lavé la bouche de la souillure des viandes prohibées (par ta religion). » Et, en effet, elle se leva et se rinça la bouche. « Mange, ma mère », lui dis-je. Mais elle prenait un gâteau, le portait à sa bouche et l’avalait sans le mâcher. « Pourquoi, lui dis-je, ma mère, avaler sans mâcher ? »

— « Que veux-tu dire? Nous ne savons ce que c’est que mâcher ! » En effet, les Ghouls ont l’habitude d’engloutir les morceaux et non de les broyer, sauf les os qu’ils font craquer entre leurs molaires et qu’ils absorbent en éclats. Alors, mangeant devant elle, je lui enseignai la mastication. Et bientôt elle se servit de ses dents comme moi.

Elle dévora tous les gâteaux que j’avais servis sur la petite table: « Qu’ils sont doux! disait-elle, qu’ils sont bons! » — « Par la tête de Chagh-

chough, déclara-t-elle enfin, voilà une friandise qu’il faut que je signale à l’attention du roi. Lève-toi! » Je l’accompagnai chez le roi. « Si tu goûtais, lui dit Ça'çou'a, le manger que m’a fait goûter Bentîl ! . Jamais je ne vis le sem¬

blable ni nos ancêtres non plus. » — « Voyons, me dit le roi, conduis-moi à la maison que t’a apportée Chemchoukh.» — « Lève-toi seulement, Seigneur. » Sur-le-champ, il se leva et entra chez moi avec Ça'çou'a. Je posai devant lui une table chargée de sucreries. 11 grinça des dents en lorgnant chaque plat du service ; puis il mangea jusqu’à ce qu'il eût fait table nette. 11 leur trouva un goût délicieux. « Décidément, me dit-il, votre cuisine est bien bonne et votre coutume bien mauvaise !» — « Quelle est donc parmi nos habitudes celle qui est si déplorable ?» — « Vous en avez qui ne valent guère, par exemple, celle de mutiler vos enfants tout vifs. » Il faisait allusion à la circoncision. « Apporte-moi encore un peu de cela. » Je lui offris tout ce qui m’en restait. Et nous nous mimes à échanger nos idées. Cependant j’avais faim. « Seigneur, lui dis-je, j'ai faim. » Il se leva aussitôt, appela un Ghoul, lui parla dans un langage inintelligible pour moi, et, quelques instants après, ce Ghoul amenait un mouton devant ma porte. J’égorgeai la bête, l'écorchai et en fis cuire les morceaux qui me plurent.

Le Roi-Fétiche et Ça'çou'a en mangèrent avec moi. Je suspendis ce qui m’en resta. Et je goûtai la sécurité et pus enfin dormir mon saoul.

Un jour, je dis à Ça'çou'a : « Je ne vois point sortir de sa retraite la femme du Roi-Fétiche, l’accouchée d’antan. Quand donc le père pourrat-il voir sa progéniture? » — « Chez nous, me répondit-elle, la coutume veut que l’enfant soit capable de marcher quand on le présente pour la première fois à son père. Et, avec lui, la mère fait aussi sa première sortie. » — « Et tu vas toujours visiter nos séquestrés? » — « Qui donc pourrait les approcher, si ce n’est moi ? » Quelques jours après cette conversation, Ça'çou'a vint me trouver. « C’est demain, me dit-elle, qu’aura lieu la première sortie de l'accouchée et de ses enfants. » Le lendemain, elle vint me chercher. « Viens assister à la cérémonie », me dit-elle. Je trouvai un certain nombre de Ghouls, que d’ailleurs je n’avais jamais vus, réunis dans une clairière. Le Roi-Fétiche trônait au milieu d’eux. Ils brandissaient des bendâir, chantaient a leur mode et dansaient. Quelques-uns poussaient des iouiou de joie. Je cherchai en vain Ça'çou'a dans tout le groupe. Enfin, je la vis qui invitait la troupe des chanteuses et d'autres a la suivre. Je me mêlai à elles. Elle nous arrêta devant l’orifice de la crypte où l’accoü-

chce avait été isolée. Elle y pénétra elle-même et en sortit bientôt portant dans ses bras les deux petits Ghouls qui braillaient : ouâkh ! ouâkh ! ouâkh ! La mère marchait devant eux. Alors le cortège, battant du tambourin, claquant des mains et dansant, donnant enfin tous les signes de la joie, se mit en marche et nous conduisit auprès des Ghouls assemblés dans la clairière. Le Roi-Fétiche, père des deux enfants, se leva, prit l'accouchée par la main et la fit asseoir près de lui. Ça'çou'a déposa les deux petits dans les bras de leur mère et leur père les baisa. Alors toutes les Ghoules vinrent baiser les deux enfants. Ensuite ce fut le tour des Ghouls. Non contents de baiser les enfants, ils baisèrent leur père. Ils lui adressaient des discours en langue Ghoule, sans doute pour le féliciter et le congratuler. De leur côté, les Ghoules complimentaient l’accouchée. Enfin chacun reprit sa place.

Alors, les Ghoules, se levant l’une après l’autre, vinrent en dansant, chercher les deux petits et, les prenant dans leurs bras, exécutèrent un pas avec eux. Quand toutes les Ghoules eurent fait leur tour de danse, ce furent les Ghouls qui se levèrent successivement, et, les deux petits dans leurs bras, se livrèrent à des gambades. « Eh quoi! dis-je à Ça'çou'a, vais-je me voir obligé de danser comme ils le

T. II

tont tous ? Je ne pourrai jamais soulever les deux jumeaux : ils sont bien trop gros pour mes bras! » — « N’importe! me répondit-elle. N'en prends qu’un. » Quand donc ils se furent tous exécutés, je me levai aussi. Ce fut à grand’peine, tant il pesait, que je pus soutenir l'un des deux poupons. Pourtant j’esquissai quelques sauts avec lui, en ululant à tue-tête. Le Roi- Fétiche se montra enchanté de mes cris (de bon augure). Je le déposai et pris le second. Les Ghouls que je ne connaissais pas dans l’assemblée me regardaient avec la plus vive curiosité. Ils s’étonnaient de voir un homme, avec sa taille de nain, se mêler familièrement à des Ghouls. Et même, l’accouchée riait de moi à gorge déployée.

Sur ces entrefaites, une foule innombrable de Ghouls arriva. Ils amenaient des troupeaux de bœufs et de moutons et poussaient aussi devant eux trois jeunes adamites... Que béni soit celui qui les créa et leur donna leur beauté ! En me voyant, ils échangèrent cette réflexion: « Nous pensions nous trouver les seuls hommes prisonniers de ces Ghouls. En voici un qui vit captif au milieu d’eux. » Ayant salué leur Roi- Fétiche, les arrivants lui amenèrent les trois jouvenceaux qu’ils rangèrent devant lui. Le Roi se mit à grincer des dents. Mais ayant jeté un coup d’œil de mon côté, il éprouva un senti-

ment de honte. « Il a donc eu la pensée de dévorer ces malheureux? demandai-je à Ça'çou'a. » — « Tu peux en être sûr, me répondit-elle, mais il se retient à cause de toi. »

J’eus conscience que j’exerçais sursoncœur un certain ascendant. Je me levai. Je vins me prosterner devant sa face, ce qui ne devrait se faire que devant Allah. « Que désires-tu, Bentîl ? » — « Si j’ai quelque crédit auprès de toi, lui dis-je, si tu as pour moi quelque affection, rends la liberté à ces trois malheureux humains et défends à qui que ce soit de les manger. » « Soit ! me répondit-il. (Je les taboue) par considération pour toi. Tu peux me demander ce que tu voudras. Quand tu désirerais 'Abbouz et Lebbouz, je te les donnerais. » — « Qu’Allah prolonge tes jours! lui répondis-je. Abandonnées moi à l’instant. Je les conduirai à ma demeure. » — « Ils sont à toi. Emmène-les ! » — « Allons, dis-je aux prisonniers, baisez la main du roi et prosternez-vous devant lui comme devant Allah. » Après quoi, je les emmenai. Quand ils eurent franchi le seuil de ma porte, il leur sembla qu’ils étaient des morts à qui l’on rendait la vie.

« Voulez-vous me raconter, leur dis-je, dans quelles circonstances vous êtes tombés au pou. voir des Ghouls ?» — « Notre aventure est étrange, me dirent-ils. Nous sommes trois cou-

sins germains. Nous nous étions réunis et causions en paix, quand soudain survinrent des Ghouls. Nous nous trouvions au fond d'un parc. Ils nous assaillirent. Nous en tuâmes deux. Malheureusement ils étaient cinq. Les trois restants, s’encourageant l’un l’autre, finirent par nous garrotter et nous traînèrent prisonniers jusque devant leur mère, qui se nomme Lououâza, (Faiseuse de moulinet). D’ordinaire, quand ils lui amènent un homme, son affaire est réglée : elle le dévore. Pour nous, elle nous réserva. « Demain, dit-elle, nous les conduirons à notre Roi. C’est en effet demain ou aprèsdemain que l’on tire pour la première fois ses nouveaux-nés de leur retraite et qu’on les lui présente. » Voilà comment nous avons été conduits ici. Ce n'est guère qu’en te voyant que nous avons senti renaître en nous l’espérance de nous sauver. Et maintenant nous sommes entre tes mains. »

J’invitai Ça'çou'a à passer chez moi. « Si je suis ton enfant, lui dis-je, je te demande de ménager à ces trois jeunes hommes le moyen de s’évader. Il faut les éloigner d’ici et les remettre en sûreté au cœur d’une ville. » — « Je le veux bien, me répondit-elle. Mais il faut attendre la tombée de la nuit. » Mes protégés ne pouvaient assez s’étonner de me voir ainsi donner mes ordres en plein pays de Ghouls. Quand la

nuit fut venue, Ça'çou'a vint nous trouver. « Où sont-ils ? » me dit-elle. « Partez ! » leur disje. Mais ils s’y refusèrent, se méfiant de moi. Il fallut que je leur fisse un serment par Allah Très-Haut pour qu’ils crussent en ma parole. Enfin, ayant appelé sur moi les bénédictions de Dieu autant qu’il est possible de le faire, ils sortirent. Ils marchèrent tant qu’enfin elle les mit aux portes d’une ville et elle s'en revint.

Peu de jours après, en causant avec Ça'çou’a, je l'interrogeai. « Voilà bientôt vingt ans que je suis ici et il est une chose que je n’ai jamais vu se produire chez vous. » — « Quoi donc ? » — « Je n’ai pas entendu dire qu'une Ghoule ait été répudiéeparsonmari.» — «Nous n’avonspas chez nous le divorce, me dit Ça'çou'a, du moins le « tlâq i) comme le vôtre. Si une Ghoule se querelle avec son époux, les deux conjoints comparaissent devant le Roi-Fétiche avant de se séparer. On enlève le nez à la Ghoule pour que, chacun étant averti qu’elle a été répudiée, il ne se trouve personne pour l’épouser par la suite. »

Nous en étions là de notre entretien quand le Roi-Fétiche nous manda, Ça'çou'a et moi, auprès de lui. Nous nous rendîmes à son appel. « J'ai la preuve, nous dit-il, que tous deux vous êtes des traîtres. » — « En quoi t’ai-je trahi ? lui demandai-je» — «Ah! s’écria-t-il, com-

ment ai-je pu relâcher mes trois captifs par considération pour toi ! Enfin, je l’ai fait. Mais, au moins, je tiens celle qui t’a livré le secret de nos us et coutumes. C’en est fait : votre mort à l'un et à l'autre est décidée. » — « Eh quoi ! lui objecta Ça'çou'a, tu te fais appeler le Dieu des Ghouîs et tu nous mettrais à mort iniquement ? Si tu as résolu notre perte, traduis-nous en justice et nous plaiderons devant le juge de notre pays. » — « Eh bien ! nous plaiderons », lui répartit le roi.

Sur-le-champ, le Roi-Fétiche envoya chercher le personnage chargé de rendre la justice aux Ghouls. Nous vîmes bientôt venir un vieillard qui pouvait bien avoir deux cents ans. Il était porté par deux Ghouls gigantesques. 11 se nommait Khennoun (le Filandreux). Ils l’assirent entre deux branches, sur un arbre. Le roi déposa le premier, puis, ce fut le tour de Ça'çou'a. Je ne pouvais assez m’étonner de la langue dont ils se servaient. J’avais beau écouter de toutes mes oreilles, je n’en saisissais pas un mot. Enfin le juge déclara : « J’ai vécu deux cents ans : jamais je n’ai ouï parler d’une affaire de ce genre. Je me vois dans l’incapacité de la trancher. Je la renvoie devant Sidi Emdouh. Demain, il jugera votre différend. »

Là-dessus nous nous séparâmes. Je rentrai chez moi avec Ça'çou'a. Celle-ci se concerta

avec moi. « C’est le moment, me dit-elle, de prendre une résolution. Cette nuit même, quand l’obscurité sera complète, nous sortirons d'ici. Nous fuirons. Nous tâcherons de nous sauver. Car demain Sidi Emdouh ne manquerait pas de nous condamner à mort, et l’on nous exécuterait infailliblement. Sidi Emdouh nourrit une haine implacable contre tous les adamites. » En effet, cette nuit-là, nous nous glissâmes hors de ma maison. Dérobant notre marche, nous cheminâmes sous bois, et nous faufilâmes d’une forêt à une autre tant qu’enfin nous en atteignîmes une qui ne finissait qu’aux portes d’une ville. La pauvre Ça'çou'a mourut dans un des vallons de cette forêt. Après l’avoir perdue, je marchai quelques jours encore dans la brousse et j’arrivai enfin dans cette ville. J’y mendiai pour vivre. Enfin, j’en sortis et, d’un village à un autre, j’ai fini par arriver ici. »

Tel est le récit que fit le fils du roi à son père. Quand il eut fini, son père lui dit : « Mon fils, tu t’es montré un homme de cœur. Voilà ce qu’on peut appeler un voyage ! Voilà ce qu’on peut appeler une exploration ! »

( Conté par Fatma bent ben 'Aouda, femme de ménage , originaire de Médéa).

LE PRINCE QUI CONQUIT L’EMPIRE DES GÉNIES GRACE AUX CONSEILS D'UNE GHOULE.

On raconte qu’un roi, — si l’on peut donner ce nom à un autre qu’Allah ! — vivait au commencement du temps, obéi de ses sujets, réglant tout par ses décrets, voyant tout le monde s'incliner devant ses arrêts. Il avait un fils d’une beauté merveilleuse... Que béni soit celui qui le créa et le produisit au jour ! Ce prince s’appelait Eçrend ben Eloureud. Il avait la passion de cette flûte en roseau qu’on nomme le djououâk. Il désertait la ville et passait ses journées à errer, la flûte aux lèvres, au fond des ravins, dans le lit desséché des torrents. Il y trouvait un adolescent de son âge avec lequel il avait fait amitié. C’était un pâtre qui gardait un troupeau de moutons. Le jeune prince n’avait d’autre occupation que de faire résonner son djououâk dans la compagnie du petit ber-

ger et on le trouvait tout le long du jour avec lui dans quelque vallon.

Un jour donc que le prince soufflait dans son djououâk et goûtait son plaisir favori, une troupe de Génies en voyage vint à passer. Les Génies, c’est leur habitude, ne peuvent souffrir le djououâk ni celui qui en joue. Ils nourrissent à leur égard une certaine jalousie. Or, dans cette troupe, se trouvait le roi Eldjelbâs. Celui-ci se mit dansune grande colère et donna l’ordre à deux de ses Génies d'amener devant lui le Prince et le berger qui était avec lui. Sur-le-champ, ils le lui amenèrent « Eh quoi ! lui dit le roi des Génies, tu n’as pas trouvé un autre endroit pour jouer du djououâk ? Il a fallu que tu vinsses ici pour le faire résonner à nos oreilles ? » Mais le Prince, saisissant le moment où le roi des Génies ne s’en méfiait pas, lui enleva sa couronne de dessus la tête. Le roi resta interdit devant pareille audace. «Comment? lui dit-il, tous les humains redoutent les Génies et, toi, tu n’as pas peur. Allons, Prince, rends-moi ma couronne. » — « Non, lui déclara le Prince, je ne te la rendrai que lorsque tu m'auras donné un anneau magique. » Et le roi eut beau faire, il fallut qu’il lui remît un anneau magique et ce ne fut qu’alors qu’il rentra en possession de sa couronne. Le roi Eldjelbâs lui offrit même en présent autant de richesses qu’il en souhaita.

T II. i 3 •

Enfin il fit ses adieux au Roi et se retira avec le berger.

Il vécut quelque temps ainsi en compagnie du pâtre, sans quitter sa retraite ; puis, un jour, montant sur son cheval, il se mit de propos délibéré à écraser les passants. Nul ne put échapper à sa méchanceté. Les gens du pays s’entendirent enfin et vinrent se plaindre de lui à son père. Mais le roi ne voulut pas écouter leurs doléances. Ils décidèrent alors de recourir à quelque Settout qui fût habile à user des ressources de la diplomatie.

Ils se rendirent auprès de l'une d’elles à qui ils dirent : « Trouve le moyen d’éloigner de notre pays le fils de notre roi et nous t’enrichirons, si Dieu le permet. » — « C’est bien, répondit-elle. La chose est facile. » Aussitôt elle revêtit un habit vert, mit un chapelet autour de son cou et, se courbant en deux, toute cassée, elle se rendit à la porte de la ville où elle attendit. Le soir venu, quand le prince franchit la porte, cherchant qui piétiner sous les sabots de son cheval, la Settout l’apostropha. « Eh ! lui dit-elle, tu fais bien tes embarras. Es-tu donc le maître d’Elmeqiâs, le cheval du roi Eldjelbâs ? »

A peine eut-il entendu ces mots que la fièvre le prit. Il rentra tout droit chez lui, et, se mettant au lit, il se fit charger de couvertures. Il

dit à sa mère : « Fais-moi cuire une bouillie de grosse semoule (dchîcha'l. Voyez aussi à faire venir ici la vieille qui se tenait près de la porte de la ville quand je suis entré. » Lorsqu’on lui eut amené la Settout, il la fit asseoir près de lui ; puis, lui saisissant brusquement le bras, il lui plongea la main dans la « dchîcha » brûlante, en lui disant : « Par Allah, je n’ôterai ta main de là que lorsque tu m’auras dit où se trouve cet Elmeqiâs, cheval du roi Eldjelbâs. J'exige que tu me donnes son signalement complet. » — « C’est un cheval noir, lui dit-elle, et fort maigre. Personne ne peut approcher de lui que son maître. Si tu rêves de t’en emparer, tu affrontes l'alternative ou de le ramener avec toi ou de périr dans l’entreprise. »

A ce moment, le prince retira du plat la main delà Settout. Il se leva, prit ses beaux habits, ceignit son épée et frotta son anneau. Les génies lui apparurent. « Portez-moi, leur ditil, aux écuries du roi Eldjelbâs. » Ils le soulevèrent aussitôt et ils eurent bientôt fait de l’y déposer. Or, le château de la fille du roi des Génies s’élevait dans cet endroit. Elle mit la tête à la fenêtre. « Rameau de myrte, lui ditelle, que viens-tu chercher ici? » — «Jeune fille, toi à qui sièyent si bien ton caftan et ta parure, je suis venu chercher le cheval Elmeqiâs. Mais qui donc es-tu parmi les gens? » —

« Mon nom est l’Astre-dans-le-verre, El Kaoukeb felkâs. » Là-dessus elle lui lança une pomme d’or. Le prince en respira le parfum, puis la serra dans sa poche. Après quoi, il entra dans l’écurie, et, passant d’un cheval à l'autre, il chercha Elmeqiâs. (Tous étaient si beaux que) le dernier qu’il voyait lui faisait oublier les autres. Enfin, il arriva devant une bête à la robe noire, aux formes sèches, à la taille gigantesque. 11 s’approcha d’elle, et la caressa. Mais elle se mit à ruer. Il entra dans une salle où s’étalaient des brides d’or et d’argent. Mais, avisant parmi elles une méchante longe de cuir tout usée : « Voilà celle que je prends, dit-il, et point d’autre. » Il l’enleva donc et la passa au cou du cheval maigre. Elle se trouva être juste à sa taille. Il se rendit alors dans la chambre aux selles. Il la trouva pleine de selles d’or et d’argent. Mais, en avisant une fort vieille, il la prit et la posa sur le dos du cheval maigre : elle était juste à sa taille. Alors, le prince se mit à serrer la sangle. Tout à coup, le cheval lui parla. « C’est inutile de me serrer, lui dit-il. Du moment que tu as mis la main sur ma bride et sur ma selle, tu es maître de moi. » Quand le prince eut fini de le harnacher : « Reste là, dit-il au cheval, je reviens à l’instant. »

11 se dirigea vers le château et s’arrêta devant le grillage de la croisée d'où la jeune fille lui

avait lancé la pomme. Bientôt elle apparut. « Monte », lui dit-elle. Il monta donc auprès d'elle. Soudain, un guéridon chargé de mets vint se placer entre eux deux. Des Génies leur apportèrent ensuite une aiguière et ils se rincèrent les doigts. Après quoi, se levant de table, ils plaisantèrent et rirent. « Si mon père apprenait cela, lui dit-elle, il nous tuerait tous les deux. Va donc, amène-moi le cheval. Nous monterons dessus et nous fuirons. Il ne nous faut pas rester ici plus longtemps. » Il amena Le cheval, fit monter dessus l'Astre-dans-le-verre, sauta lui-même en selle et ils se mirent en route.

En route, l’Astre lui dit : « Passons par la ville du roi Ben Lekhal (i). En un instant, ils se trouvèrent dans cette ville. Le Djânn Ben Lekhal fut averti de leur venue. Il dit à ses aides (2) : « Amenez-les moi sur-le-champ. On les introduisit donc dans l'assemblée du roi. Celui-ci fit entrer la jeune fille dans l'appartement des femmes et garda le prince près de lui dans son conseil.

Un jour, le roi des Génies Ben Lekhal dit au fils du roi des humains : « Il faut que tu m’apportes les Pommes et la Liqueur-des-Coupes(3) »

(1) Un des rois des Ge'nies.

(2) A'ouân .

(3) Etteffalj ou mâ laqdalj ,

— « C'est entendu », lui répondit le prince. Le roi espérait ainsi éloigner à jamais le jeune homme, car depuis longtemps il était amoureux de l’Astre et le pays où il fallait aller chercher les Pommes et la Liqueur-des-coupes était celui des Ghouls et des terreurs. Le prince monta sur son cheval, fit ses adieux au roi et partit.

Il alla de pays en pays, tant qu’enfin il arriva dans un endroit où l’on ne voyait ni un arbre, ni une pierre, ni un moineau. Seule, au milieu des solitudes, une Ghoule assise sur le sol, tournait un moulin à bras. Il descendit de cheval, et, s’avançant vers elle à pas de loup, il se saisit de sa mamelle qu’il téta. «Ah ! s’écria-telle, tu m’as prise en traître. Par Allah, si tu n’avais sucé la mamelle de Ai'ssa et de Moussa, je faisais de ta chair une bouchée, de ton sang une gorgée et tes os auraient craqué sous ma dent, comme le tonnerre au firmament. » Elle ajouta : « Enfin, dis-moi, prince, ce que tu viens chercher. Celui qui t’envoie ici veut te faire périr. » Il lui expliqua ce qui était la cause de son voyage et comment le roi des Génies, Ben Lekhal, avait exigé de lui qu’il lui rapportât les Pommes et la Liqueur-des-Coupes. « Hé bien! lui dit la Ghoule, c’est moi qui te conseillerai dans cette affaire. Laisse chez moi ton cheval. Tu entreras dans certain jardin où

tu trouveras la Liqueur servie dans plusieurs coupes. (Tu la prendras et) tu cueilleras aussi les Pommes. Emporte alors (ton butin) en toute hâte. Mais, si quelqu'un t’appelle, aie soin de ne pas te retourner. »

Le Prince exécuta ce plan de point en point. Revenu auprès d'elle, il passa cette nuit-là dans sa maison, et, le lendemain, la Ghoule, ayant prélevé quelques gouttes de l'Eau et gardé pour elle une Pomme, lui dit : « Laisse ceci chez moi. » 11 fit ses adieux à la Ghoule, et, remontant à cheval, il rapporta au roi Ben Lekhal le trésor qu'il lui avait donné l’ordre de lui rapporter. Il le lui remit dans la main et le roi affecta d'en être enchanté ; mais sa joie était simulée.

Un jour, le génie Ben Lekhal lui dit : Je veux que tu m’apportes le Flambeau des merveilles et le Bracelet d’or (i). — Bien, mon maître, lui répondit-il. Sur-le-champ, il lui fit ses adieux, monta sur son cheval et revint auprès de la Ghoule. 11 la salua et celle-ci lui •souhaita la bienvenue. — Qu’est-ce qui t’amène ? lui demanda-t-elle. — Petite mère, je suis venu chercher le Flambeau des merveilles et le Bracelet d’or. — Celui qui t’envoie affronter de tels dangers, lui dit-elle, cherche le moyen de

(i) Meçbâh el'adjeb ou meqïâset eddahb,

t’éloigner à jamais. Le Flambeau se trouve dans la demeure d'un Ghoul où il est enfermé. Le Bracelet se trouve dans la demeure d’un autre. Glisse-toi sans bruit dans l’habitation du premier. Si tu y trouves le Ghoul, il fondra sur toi et te dévorera; si tu ne le rencontres pas, fais main basse sur le précieux dépôt et cours à la demeure de l’autre où tu raviras l’autre objet de la même façon. Mais garde-toi de pousser la porte avant d’avoir écouté à distance si quelqu'un est dedans. » Le Prince laissa son cheval chez elle et se mit en route. Il se dissimula comme le font les éclaireurs, jusqu'à ce qu’enfin il arriva à l’habitation du Ghoul. Il ouvrit la porte et entra. Déjà, il emportait le Flambeau qui se trouvait au fond du logis, quand le Ghoul entra. Il empoigna le prince par le bras. « Qu’est-ce qui t’amène chez moi, voleur! » lui dit-il. Là-dessus, il le roua de coups et peu s’en fallut qu’il ne le tuât. Puis, saisissant son épée, il se mit à lui taillader la peau. Alors, le prince se souvint de son anneau qu’il frotta. Les Génies accoururent. « Que veux-tu?» lui dirent-ils. Le Ghoul le tenait toujours. « Portez-moi sur-le-champ chez la Ghoule. » Et aussitôt ils l’enlevèrent et il se trouva chez elle. Celle-ci éprouva du chagrin au point de pleurer sur lui ; puis, elle s’occupa de le soigner.

Revenons à la jeune tille qui était restée chez le roi Ben Lekhal. Ce roi l’avait poursuivie sans trêve de ses sollicitations, mais elle lui avait refusé sa main. « Eh quoi! lui disait-elle, irai-je échanger un lion pour un chien ? » Quand il fut convaincu qu'elle ne consentirait pas, il fit venir auprès de lui certain Génie, d’un âge fort avancé. « J’ai demandé, lui dit-il, Elkaoukeb felkâs en mariage et elle n’a pas voulu de moi. Je veux que tu la métamorphoses en paon. » Sur cet ordre, le vieillard rentrant dans sa demeure, se livra à certaines pratiques de sorcellerie et la jeune fille fut transformée en paon. Chaque soir, elle montait sur le toit du château du roi et poussait ce cri : « Djelbâs, ô Djelbâs! où sont le Rameau de myrte et son amante, Elkaoukeb felkâs? Hélas! après quelques moments d’amour, ils ont perdu tout espoir de soûlas ! »

Cependant, le jeune Prince, dans la demeure de la Ghoule, au fur et à mesure que le temps s’écoulait, revenait de l’état de faiblesse où l’avait laissé la bastonnade qu'il avait reçue, n Petite mère, dit-il un jour à la Ghoule, tu m'as complètement guéri. Je sens que mon mal a pris fin. J’ai l’intention de retourner à l'habitation du Ghoul pour y prendre ce que je me suis engagé à prendre et pour me venger. » — « N’y va pas, lui répondait-elle, tu es encore

souffrant. Si tu prétends être en convalescence, voyons : il te faut soulever de terre ce sac de sel et le porter quelques pas. » Le Prince étendit la main pour le soulever, mais il n’en eut pas la force. « Il faut, lui dit la Ghoule, que tu manges encore ce sac de sel pour arriver à en charger un pareil sur tes épaules. » Quelques jours s’écoulèrent. « Petite mère, lui dit-il, je vais aller chercher ce que je me suis engagé à prendre et tirer vengeance de mon ennemi au pair et au double. » — « Soulève le sac de sel, lui dit-elle. Tu ne partiras que si tu peux le charger sur tes épaules. » Aussitôt, il le prit et, d’une seule main, il le souleva de terre et le porta quelque temps.

Sans attendre davantage, il prit le chemin des deux habitations où se trouvaient le Flambeau des merveilles et le Bracelet d'or. II entra dans chacune d’elles et y prit l’un des deux objets; puis, il revint auprès de la Ghoule qui le revit avec la plus grande joie. « Va-t-en, maintenant, lui dit-elle, emporte-les et ne reviens plus. » Il lui fit ses adieux, et, montant à cheval, il partit .

Quand il fut arrivé devant le roi Ben I.ekhal, celui-ci lui demanda s’il avait apporté le précieux trésor. « Le voici», lui répondit-il en le lui remettant. Ce soir-là, le prince se trouvait devant le château du roi, quand il remarqua

un paon... Que béni soit Celui qui le créa et composa sa beauté! Ce paon criait : « Djelbâs, à Djelbâs! où sont le Rameau de myrte et son amante, Elkaoukeb felkâs? Hélas! après quelques moments d’amour, ils ont perdu tout espoir de soûlas ! » A ce moment, s’élançant, les ailes étendues, le paon vint se percher sur l'épaule du jeune prince. Et il lui parla. « Tu ne me reconnais pas? Je suis ta femme, l'Astre dans le verre. » — « Eh quoi ? lui répondit-il, en partant je t’ai laissée sous une forme et je te retrouve sous une autre. Que t’es-t-il donc arrivé ? » Elle lui conta son histoire et lui signala le vieux Génie qui avait été l’artisan de sa transformation.

Le jeune prince se mit aussitôt à la recherche du vieillard. Quand il l'eut trouvé: «Est-ce toi, lui dit-il, qui as mis l’Astre dans cet état? » — « C’est moi ». — « Je te donnerai deux fois plus que le roi ne t’a donné, mais rends à cette jeune fille sa première forme ». — « Hé bien, lui dit le magicien, apporte-moi l'Œuf d'autruche et la Graine d’entendement (i).» — « Et où dois-je aller les chercher? » — « Où tu as pris le Bracelet d’or et le Flambeau des merveilles. » — « C’est bien ! » lui dit-il.

Il monta sur son cheval et se rendit tout droit

(i) 'Admet en'âma ou habbet elfhâma.

chez la Ghoule. Il la salua. « Comment ? lui ditelle, ils t’ont encore engagé dans une expédition? Que viens-tu chercher?» Le prince lui raconta toute l’histoire par le menu. « Mon enfant, lui dit-elle, ce n’est pas de ces côtés-ci que se trouvent l’Œuf d'autruche et la Graine d’entendement. Il te faut aller les chercher dans le fond de l’Inde . »

Le prince remonta sur son cheval. Soudain, celui-ci lui parla. « Relâche un peu ma sangle, lui dit-il, ferme les yeux et je vais te faire franchir les sept mers. » Il descendit de sa bête et lui desserra la ceinture; puis, il remonta dessus et ferma les yeux. En un clin d’œil, il se trouva dans le cœur de l'Inde. Il entra dans une boutique et demanda au marchand s’il avait de l’Œuf d’autruche et de la Graine d’entendement. « J’en ai bien, lui dit-il, mais c’est une marchandise de grand prix. Nous la vendons au carat. » — « Demandes-en le prix que tu voudras. » Le marchand se leva, prit un Œuf d’autruche et un Grain d’entendement et il les pesa dans une balance. Le Prince lui versa autant d’or que le comporta leur poids au plus juste, puis, il les serra soigneusement et revint auprès de son cheval sur lequel il monta.

Il avait déjà franchi deux mers quand la sangle se cassa et cheval et cavalier tombèrent dans la troisième mer. Il se trouva que ce

cheval était précisément originaire de la troisième mer. Tout à coup il prit la forme des Djânn. (Ils se trouvaient dans la demeure de sa famille). Il salua son père et sa mère. Le vieillard fit asseoir près de lui le jeune prince et un guéridon se trouva servi devant eux, chargé de toutes sortes de mets préparés par les génies. Ils mangèrent tous ensemble. Sur la fin du repas, la mère se leva. — « Tu es fils de roi ? » dit-elle au Prince. — « Sans doute. » — « J’ai l’habitude d’offrir un présent à tous les maîtres de mon fils. » Elle lui fit don d’une épée. « Avec cette épée, lui dit-elle, tu seras le maître des génies. » Le prince s’en ceignit aussitôt. Puis, le génie ayant repris sa forme de cheval, le jeune homme remonta en selle, ferma les yeux et s’envola à travers le ciel.

Il arriva bientôt chez la Ghoule. 11 la salua, soupa et passa la nuit chez elle à lui raconter les péripéties de son voyage. Le lendemain matin, la Ghoule lui dit : « Viens, mon fils, que je te débarrasse de ta vermine. » Il s’approcha d'elle. Pendant qu’elle l’épouillait, les yeux de la Ghoule tombèrent sur l’anneau magique qu’il portait au doigt. A cette vue, elle se frappa le front avec la main. « Ah ! fils de roi, lui dit-elle, quel insensé tu fais 1 Et quoi ? tu possèdes, ô miracle ! un anneau magique et tu t’astreins à supporter tant de fatigues et à bra-

ver les dangers? » — « Oui, lui répondit-il, c’est le sort que Dieu m’a assigné. » (Sur ses conseils), il frotta sur-le-champ son anneau. Les Djânn lui apparurent. « Maître, que veux-tu ? lui direntils. » — « Je veux que Elkaoukeb felkâs soit ici sans tarder et avec elle le vieux (qui l'a métamorphosée). » En un clin d’œil, le vieillard fut là, ainsi que Elkaoukeb sous la forme d’un paon : tous deux descendirent du ciel dans la demeure de la Ghoule. Alors, le prince tira de sa poche le Grain d’entendement et l’Œuf d’autruche et les remit au vieillard. Celui-ci les plaça dans une coupe en cuivre et les mélangea ensemble. Puis, il se mit à prononcer dessus des conjurations. Enfin, il en saupoudra la robe du paon. Soudain, Elkaoukeb reprit sa forme primitive.

« Maintenant, dit la Ghoule au prince, que te manque-t-il ? Tu as l’anneau magique et l’Epée. J’exige de toi que tu soumettes tous les génies et que tu deviennes leur roi. » Sans tarder, il se conforma aux conseils de la Ghoule. 11 frotta son anneau. Les serviteurs de celui-ci accoururent et il partit en guerre contre les génies. 11 les vainquit tous et le roi Ben Lekhal comme les autres. Celui-ci, après une lutte, fit sa soumission au milieu des autres rois des génies. Le roi Eldjelbâs, père d’Elkaoukeb, se rangea lui aussi sous son obéissance.

Sur ces entrefaites, la Ghoule mourut. Le

prince, qui était désormais le roi des Génies, lui rendit les honneurs funèbres. 11 lava son corps, l’enveloppa d’un linceul et l’enterra, (suivant les rites musulmans).

Après cela, il se rendit dans la campagne et se fit bâtir un château comme personne n’en avait jamais fait bâtir ici-bas. Pendant sept jours et sept nuits, les orchestres ne cessèrent de jouer. Et il célébra ses noces avec Elkaoukeb dans des réjouissances telles que personne n’en organisa jamais de semblables ni chez les hommes ni chez les génies, pour l'agrément des chants, des instruments et des ensembles. Le huitième jour enfin, il entra en marié auprès d’Elkaoukeb felkàs.

Les jours s’écoulèrent et Eçrend ben eloureud éprouva l’envie de revoir ses parents. Il se fit porter par ses génies dans la ville où régnait son père. Elkaoukeb était avec lui. Celle-ci fut accueillie par les servantes du château et par sa belle-mère avec des transports de joie. De son côté, le roi fit pavoiser la ville et publier par le crieur public que le roi régalait pendant sept jours ses sujets. On festina en l’honneur du prince pour célébrer son heureux retour et son avènement à l’empire des génies. Quelques jours après, le roi, son père, mourut. On lui fit de somptueuses funérailles, auxquelles assistèrent en foule les hommes et les génies; puis on

l'enterra dans l’enceinte de son palais. Quatre jours après, on posa sur la tête d’Eçrend ben eloureud la couronne de son père. De leur côté, les génies, affluant par tous les défilés du pays, vinrent lui offrir la couronne de leurs rois. Ce fut l’occasion de nouvelles fêtes qui durèrent sept jours.

Elkaoukeb mit au monde d’abord une fille de toute beauté que l’on appela Bostâna et, par la suite, un garçon si bien doué que nulle femme n’enfanta jamais son pareil. Les génies célébrèrent leur naissance et les comblèrent de cadeaux. Ils appelèrent ce dernier Elbedr. Le roi, de son côté, frotta son anneau et commanda à ses génies de construire un palais avec des jardins magnifiques peuplés d'oiseaux et remplis de chants où ses enfants devaient passer leurs jeunes ans. Le palais fut aussitôt élevé. 11 était entouré de bocages qui contenaient tout ce qui se peut désirer en fait d’oiseaux, d’eaux courantes et autres agréments. Et Eçrend ben eloureud vécut dans l’abondance et dans la joie, ainsi qu’Elkaoukeb felkâs, jusqu’au jour où vint les chercher le Roi de la mort auquel personne ne peut échapper.

[Conte par Mustafa ben Sidi Hallou, blidéen).

LA GIIOULE SECOURABLE.

On raconte qu’un roi voulait se marier. Il fit publier par le crieur que, le roi ayant l’intention de prendre femme, il était ordonné à tous ceux qui avaient une vierge chez eux, de passer avec elle, tel jour, sous les fenêtres du palais. La proclamation fut entendue de tous les gens du pays. Aussi, au jour fixé, il défila en cet endroit un tel nombre de personnes que seul Allah eût pu les compter. Parmi toutes les jeunes filles, il y en eut trois qui se distinguèrent au premier rang. L’une d’elles dit : <; Si j’épouse le roi, je lui nourrirai toutes ses troupes avec un seul plat de couscouss. » — La seconde dit : « Pour moi, si j’épouse le roi, j’habillerai toutes ses troupes avec la laine d’une seule toison. » — La troisième dit : « Pour moi, si j’épouse le roi, je lui donnerai une tille dont un cheveu sera d’or et l’autre d’argent et un garçon de même, ayant un cheveu en or et l’autre en argent. » Là-dessus, le roi fit savoir

T. II

aux autres jeunes filles qu’elles eussent à rentrer chez elles, tandis qu’il retenait ces trois-là, les faisait introduire par les servantes dans sa maison, leur assignait à chacune un appartement et s’informait de la demeure de leurs parents pour aller faire officiellement sa demande.

Ceux-ci lui imposèrent les conditions que l’on a l’habitude d’imposer aux rois. On rédigea les actes de mariage. Le roi fit pavoiser la ville. Pendant sept jours on fit bombance à ses frais. Le huitième jour, il fit son entrée de marié dans la chambre de celle qui s’était vantée de nourrir ses troupes. La semaine des épousailles passée, le roi dit à la jeune femme: — « Préparemoi le plat dont tu as parlé. » Elle se leva et roula du couscouss qu’elle fit cuire ensuite à la vapeur. Quand elle eut fini, elle dressa son plat en le bourrant de sel. Le roi donna l'ordre à ses soldats d’avancer et de manger. Mais, à peine avaient-ils porté une poignée de grains à leur bouche, qu'il se hâtaient de les cracher. Le roi, à qui elle en avait servi sans sel, n’y comprenait rien. A la fin, il alla lui-même puiser à la gamelle en bois des soldats, et, dès qu’il en eut goûté une bouchée, il la rejeta. Cependant la jeune femme lui répétait: «Voici le couscouss : goûte celui-ci. » — Le roi ne souffla mot ; seulement, il ordonna d’enlever le plat et de le jeter aux poules.

Ensuite, il fit savoir aux habitants de la ville que, pendant sept jours, ils pouvaient venir prendre part à son (second) festin de noces. La veille du huitième jour, il entra dans la chambre nuptiale. Quand ils eurent passé la semaine des épousailles, il apporta une toison de laine à sa femme. Celle-ci la lava, la carda et la fila. Alors, elle dit au roi : « Fais venir tes soldats. » Ils défilèrent devant elle et elle attacha un bout de laine filée de la grosseur d’une bague au doigt de chacun des soldats du roi. « C’est là ta façon d’habiller mes troupes ? » lui dit le roi.

Il donna l’ordre au crieur public d’annoncer son troisième repas de noces et voulut que l’on parât la ville. La fête dura sept jours; puis, il entra en marié dans la chambre de celle qui avait promis d'enfanter garçon et fille. Ils vécurent longtemps dans les plaisirs et la liesse. Le roi en vint à ne plus paraître dans la salle du trône. Il était si épris de sa nouvelle femme, que, lorsqu’il ne la voyait plus, il tombait en syncope, et, quand il l’avait sous les yeux, il restait en contemplation.

Un jour enfin, sa grossesse fut manifeste. Les deux autres femmes du roi, quand elles s’aperçurent que leur compagne était enceinte, en conçurent un profond dépit. Filles se dirent l'une à l’autre : « Il n’est qu’un expédient qui puisse nous être utile, ç’est de faire venir la

Settout et de remettre dans ses mains nos intérêts. » Elles la mandèrent sur-le-champ et celleci arriva. « Donne-nous un conseil, lui direntelles. Au temps où le roi en était encore à nous épouser, nous nous sommes flattées de talents que nous n’avions pas et nous avons été convaincues de mensonge. Sa troisième épouse a déclaré qu’elle aurait avec lui un garçon et une fille portant cheveu d'or et cheveu d'argent. 11 pourrait bien se faire que sa promesse se réalisât. Nous attendons de toi que tu prennes tes dispositions pour le jour où sa parole se vérifiera, c’est-à-dire pour le jour de ses couches. » — « Vous pouvez être tranquilles, leur répondit la Settout. Ce n’est pas une affaire et tout se passera comme vous le souhaitez et mieux encore que vous ne le souhaitez ». Là-dessus, les deux jeunes femmes la baisèrent sur la tête et lui donnèrent quelque argent. « Quand elle sera près d’accoucher, mandez-le moi et ne craignez rien : c'est chose déjà faite. » Et elle les quitta.

Les deux (jalouses) ne furent plus occupées qu’à observer son ventre et à supputer ses mois. Quand les douleurs la prirent, elles envoyèrent chercher la Settout. Celle-ci arriva la tête ceinte d'un turban vert, (comme les descendants du Prophète), et portant au cou un chapelet à gros grains. Elle vint heurter à la

porte du palais. « Je suis la sage-femme, ditelle aux servantes. Je viens accoucher la femme du roi. » L'esclave l’introduisit auprès de sa maîtresse. La Settout portait sous ses voiles une cassette où était enfermé un petit chien qui venait de naître. « Ce ne sera rien, s’il plaît à Dieu, dit-elle en entrant. Ma fille s’en tirera heureusement. Grâce à toi, en revanche, Dieu donnera naissance à une nombreuse postérité. Tu vas peupler la maison du roi. Courage et bonne humeur! Ce n’est que le premier enfantement qui coûte. »

Enfin, la reine, suspendue à la corde, accoucha. Elle mit au monde un enfant d’une beauté à faire bénir Celui qui le créa et le produisit au jour. Ses cheveux étaient alternativement d'or et d’argent. La Settout se hâta de le cacher. Elle tira le petit chien de la cassette quelle avait apportée et le mit au lieu et place du nouveau-né. Elle déposa celui-ci, avec une bourse d’or, dans la même cassette. Elle la ferma enfin et la remit à son fils avec l’ordre d’aller la jeter de suite à la mer.

Cependant le roi était aux écoutes, impatient d'entendre les cris de joie des femmes et de recevoir l’exprès qui devait le renseigner sur le sexe du nouveau-né et sur l’état de la mère. Ce fut la Settout qui se présenta devant lui.

« Que ta journée soit heureuse, roi du siècle!

T. II

lui dit-elle. Aujourd’hui, Dieu ne te comble pas de ses faveurs à l’occasion de cette grossesse. Ce sera pour une autre fois, s’il plaît à Dieu. » — « Hé! sage-femme, qu’est-il donc arrivé ? » — «Hélas! Seigneur, voici ce que ta femme vient de mettre au monde. » Et elle lui montra le petit chien qu’elle avait apporté dans la cassette. Le roi en resta interdit (d’horreur;. 11 se frappa la tête (de désespoir). « Il n'y a de force ni de puissance qu’en Dieu, le Très-Haut, l’Infini! » répétait-il. Il n’avait pourtant jamais soupçonné la présence ni d'un homme, ni d’un chien, ni d’un chat dans ses appartements. « Seigneur, lui dit enfin la Settout, il te faudrait donner l’ordre aux servantes du palais de creuser un trou et d’y enterrer ce petit chien. » Le roi donna cet ordre et l’on enfouit le chien. Et il prit soin de payer à l’accoucheuse le prix de ses services.

Cependant, la jeune mère, la pauvrette, n’avait aucune idée de ce qui se passait, dans l’état de prostration où elle était plongée. La sage-femme revint à ses côtés, affectant de s’empresser autour d’elle, de la masser et de lui préparer le cordial (d'usage). Elle l’interpella enfin: « Comment as-tu fait ton compte? lui dit-elle. Voilà une chose qui jamais ne s’est produite chez aucune femme. Certes, il y a bien des années que je soigne des femmes en couches,

mais jamais je n’en avais vue une mettre au monde un petit chien! Nous avons dû l'enterrer pour éviter le scandale. Enfin! l’important c’est que tout aille bien pour toi. Tu es jeune : il faut espérer que Dieu te consolera en t'en donnant un autre. » Et, s’adressant aux coépouses de la malheureuse : « Gardez-vous, leur dit-elle, de laisser s’ébruiter ce secret. » — a Eh quoi? lui répondirent-elles, crois-tu que nous allons le divulguer ? Cette chère petite n’est-elle pas censément notre sœur? » Elles avaient affecté, d’ailleurs, pendant tout le temps de ses couches, de prendre intérêt à son état. Mais, à la fin, quand elles furent hors de la vue de l’accouchée, elles glissèrent à la Settout une bourse remplie d’or.

Cependant la caisse qui contenait le nouveauné et la bourse, entraînée par le courant vers des plages lointaines, tombait entre les mains d’un pêcheur de profession. Il se trouva, en effet, qu’un pêcheur, s’étant rendu à son travail et ayant jeté son filet, en voulant le lever, amena une boîte. « Dieu, pensa-t-il en la voyant, veut-il me libérer de mon rude métier ou bien m’envoie-t-il de quoi acheter quelque douceur à ma femme qui vient d’accoucher? » Il ouvre la caisse et y trouve un enfant d’une beauté à faire bénir Celui qui l’a créé et produit au jour, avec des cheveux alternativement d’or

et d’argent. Il y trouve aussi une bourse remplie d’or. « Grâces soient rendues, s’écrie-t-il, à Dieu qui me gratifie de cette aubaine. L’enfant s’élèvera en même temps que le mien. » Justement ce jour-là même il lui était né un fils. Il prit la caisse et s’en revint tout joyeux chez lui. «Créature d'Allah, dit-il à sa femme, l’enfant qui nous est né a voulu apporter avec lui son pain. Il s’est même fait suivre d’un petit frère. » La jeune mère fut enchantée de voir la bourse et aussi de voir le nourrisson. Elle se mit à lui donner le sein comme à son propre enfant. Quant au pêcheur, il chôma quelques mois durant, jusqu'au moment où il se dit : « Enfin, pourquoi ne retournerais-je pas à la pêche comme je faisais jadis? « Revenons à la femme du roi dont nous avons conté les couches. Elle conçut bientôt pour la seconde fois. Dès que ses rivales s’en aperçurent, elles en éprouvèrent tant de dépit qu’elles envoyèrent aussitôt quérir la Settout. « Elle est encore enceinte! » lui dirent-elles. « N’ayez pas peur, leur répondit la Settout. Comme a passé la chèvre passera sa sœur. » Elle voulait faire entendre par là qu’elle saurait faire au second enfant le même sort qu'au premier. Elle se donna l’air d’être venue par hasard près des appartements de la reine. Elle entra chez elle. Celle-ci se leva, la salua et lui montra du

plaisir à la revoir. « S’il plaît à Dieu, lui dit la Settout, tu t’en tireras cette fois-ci avec bonheur et à ton avantage. Dieu te donnera la joie de remplir la maison (du roi) et nous serons tous fiers de toi. » Là-dessus elle fit à tout le monde ses adieux et sortit.

Le jour où les douleurs la prirent, le roi envoya chercher la sage-femme. Elle vint. Elle fit tous les préparatifs que comporte un enfantement. Elle avait eu soin d’apporter une cassette où elle avait caché une petite chienne. Enfin la reine mit au monde une fille. Grâces soient rendues à Celui qui la créa et la fit naître avec tant de beauté! Prestement, la Settout lui substitua la petite chienne ; puis, elle déposa l'enfant dans la cassette, y mit une bourse d’or, en ferma le couvercle et donna des ordres pour qu’on courût la jeter à la mer. Alors seulement, elle fit transporter l’accouchée sur son lit.

Le roi cependant attendait les cris de joie (de la délivrance) et l’exprès qui devait venir lui annoncer le nouveau-né. Ce fut la Settout qui vint le trouver avec la petite chienne dans les mains. Elle entra dans son appartement avec l’air d’un profonde déception. — « Que faut-il en penser ? lui dit-elle. Regarde de quelle confusion cette femme te couvre ! Sa première grossesse t’a valu un chien et sa seconde te vaut la petite chienne que voici. Décidément, tu n’as

qu’une chose à faire : c'est de l’isoler dans un cachot. » Le roi en était si navré qu’il se frappait la tête de désespoir. 11 donna l’ordre de jeter sa femme dans une prison, sans considération pour ses couches récentes. La pauvrette y entra en pleurant, tandis que ses deux co-épouses se livraient à la joie la plus vive. Elles firent don à la Settout d’une bourse d’or, assez lourde pour lui faire entendre qu’elles se sentaient enfin débarrassées.

(Faisons) retour à la fillette qui avait été mise dans la caisse avec une bourse d’or et jetée à la mer. Celle-ci la poussa de parage en parage tant qu’elle arriva dans les mains du pêcheur qui déjà avait recueilli la caisse de son frère. Il pêchait en effet, quand il tira un filet et y leva une boîte. Il l’ouvrit et y trouva une petite fille d’une beauté qui faisait bénir Celui qui la créa et la mit au monde. Elle avait des cheveux d’or et d’argent alternativement. 11 trouva une bourse d’or avec elle. Justement ce jour-là même il lui était né une petite fille. Le pêcheur emporta la caisse et courut chez lui . Il était loin de la maison qu’il appelait sa femme : « Hé ! la maîtresse du logis !» — « Créature d’Allah, lui dit-il, notre nouveau-né apporte aussi son pain . Voici une caisse que j’ai recueillie à la mer. Elle contient une fillette dont la chevelure est mi-partie d’or, mi-partie d’argent, et, avec elle,

une bourse d’or. Il te faudra la nourrir en même temps que ta fille. » — Ils remarquèrent que les deux enfants trouvés avaient les mêmes traits et que la petite fille ressemblait beaucoup au garçon. A partir de ce jour, ils nourrirent et élevèrent ces quatre enfants ensemble jusqu’au moment où ils furent grands et ils s’appelaient tous entre eux frères et sœurs. Plus tard le pêcheur envoya les garçons à lecole et ils y apprirent à lire et à écrire, ainsi que toutes les sciences sans exception.

Mais, un jour qu’une querelle s’était élevée entre les enfants du pêcheur et ceux du roi, le fils du pêcheur dit au fils du roi : «Vous n'êtes point nos frère et sœur, mais la mer vous a jetés sur notre rivage. Vous avez été seulement élevés chez nous. » A ces mots, le frère regarda la sœur et la sœur regarda le frère et des larmes coulèrent de leurs yeux. — « Viens, ma sœur, lui dit-il. Au nom d’Allah ! Prenons cette route et allons-nous en devant nous ! » — Ils quittèrent ce pays. Ils entrèrent dans un autre, puis, le laissèrent aussi. Enfin, ils arrivèrent dans la ville capitale où leur père régnait.

Ce jour-là précisément le crieur annonçait par la ville que le roi demandait un secrétaire. Le jeune homme s’avança vers le crieur. « Je remplirais bien cette charge, lui dit-il, si le roi voulait m’agréer. » On courut avertir le roi qu'il

y avait là deux jeunes étrangers, garçon et fille, et que le jeune homme déclarait pouvoir remplir la charge vacante. Le roi les fit venir. Ils entrèrent dans le palais. Le jeune homme s'approcha pour présenter au roi ses hommages, tandis que la jeune fille restait à distance enfermée dans ses voiles. Le roi ordonna qu’on leur fît une place dans l’intérieur du palais pour que son secrétaire y habitât avec ses femmes. Leur appartement se trouva dans le corps de logis où leur mère était enfermée. Il y conduisit sa sœur et il le trouva tendu de soie et de riches tapis. 11 sortit ensuite en ayant soin de fermer à clef derrière lui.

La Settout eut tôt fait d’établir leur identité. Elle alla trouver les co-épouses. <■ Le souci, leur dit-elle, que nous avions écarté se présente derechef. » Elles entrèrent aussitôt en fureur. Elles se mirent à lui baiser la tête, à la supplier de se charger de cette affaire et d’aviser au moyen de bannir du pays le fils du roi. A la fin, la Settout les quitta et alla frapper à la porte de la jeune fille. Elle l’appela et entretint conversation avec elle à travers la porte. « Est-il possible, lui dit-elle, que ce soit ton frère qui t’emprisonne ainsi ? Que ferait donc un ennemi ? Dis-lui de te laisser la porte ouverte : tu pourras te promener dans le palais.» En effet, son frère^ à peine de retour, elle lui dit: « Je ne veux plus

que tu m’enfermes. Laisse-moi me distraire un peu. » « Cela, jamais ! lui déclara son frère. Tu n’auras pas la clef. » Quand il fut sorti, la Settout vint lui demander ce qu’il lui avait répondu. « Il s’y est refusé », lui dit-elle. — « Eh bien, je vais t’ouvrir un bon avis. Quand il rentrera pour se coucher, dérobe-lui la clef. Tu me la lanceras et je l’apporterai chez un serrurier qui en fabriquera une pareille. Je te la rendrai aussitôt. » En effet, quand le jeune homme vint se coucher, sa sœur prit en secret la clef et la fit passer à la Settout qui la lui rendit quelques instants après.

Quand le frère sortit, il ferma derrière lui la porte, comme c’était son habitude, et il se rendit au palais pour son service. La Settout alors arriva. Elle ouvrit avec la fausse clef et s’introduisit auprès de la jeune fille. — « Comment ? lui dit-elle, une fille comme toi, si jolie, ne pas prendre l’air, ne pas fréquenter les filles de son âge, ne pas s’asseoir en leur compagnie pour se divertir ? Ecoute, ajouta-t-elle alors, mon conseil. Tu vas faire la malade. Quand ton frère te demandera ce que tu as, tu lui diras : Frère, si tu m’aimes, tu iras me chercher les Pommes de Senteur et l’Eau qui rend la vie (i). » Làdessus, la Settout quitta la jeune fille. Elle se

(i) Etteffâh ennvfouli ou eimâlli irodd errouli.

T. II. i5

rendit auprès des femmes du roi et leur dit : « C’est fait : le Prince a pour jamais vidé le pays. »

Quand son frère rentra, la jeune fille se prit à geindre. « Qu’as-tu donc? » lui demanda-t-il. — «Je suis souffrante et, si tu m’aimes, tu iras me chercher les Pommes de Senteur et l’Eau qui rend la vie. » — « Ce n’est pas difficile », lui répondit-il. Il se rendit aussitôt chez le roi pour lui demander la permission d’aller chercher à sa sœur ce qu’elle désirait. Ce fut à grand’peine que le roi consentit à son départ. Ï1 chargea des provisions sur son cheval, monta dessus et partit.

Il traversa maintes contrées, où il ne faisait qu'entrer et sortir, tant qu’enfin il aperçut une Ghoule qui moulait du grain et qui avait rejeté ses mamelles derrière le dos. Il courut à elle, s’empara de l’un de ses seins et le téta. « Ah ! tu m’as prise en traître, s’écria-t-elle. Par Allah ! si tu n’avais tété la mamelle de ’Aïssa et de Moussa, j’aurais fait de ta chair une bouchée, de ton sang une gorgée et tes os auraient craqué sous ma dent comme le tonnerre aufirmament. » Elle lui dit ensuite : « Que désires-tu, fils de roi ?» — « Je suis à la recherche du pays qui contient les Pommes de Senteur et l’Eau qui rend la vie. » — « Ceux qui t’ont envoyé, lui dit-elle, cherchent à te faire périr. » Finalement, elle lui désigna l’endroit où il devait les trouver.

« Quand tu seras entré, lui dit-elle, tu auras soin de fermer les yeux en cueillant les Pommes sur leur pommier. De même, en puisant l'Eau, garde-toi de la regarder. Tu te retireras en courant. Si quelqu’un t’appelle, ne te retourne pas, mais reviens directement auprès de moi. » Pour abréger, il trouva l’endroit, arracha les Pommes et puisa l’Eau. Il allait se retirer quand le Génie (du lieu) l’appela. 11 ne se retourna pas et rejoignit la Ghoule sans retard. Celle-ci prit pour elle deux de ces Pommes et quelques gouttes de l’Eau ; puis, elle lui dit : « Va porter le reste à ta sœur et prends garde de revenir une autre fois. » Il revint chez sa sœur. «Voici ce que tu as désiré, lui dit-il, en lui remettant les objets. » Et il se rendit chez le roi pour lui présenter ses hommages.

Quelques jours se passèrent. Les femmes du roi envoyèrent chercher la Settout. « Est-ce là ce que tu nous avais promis ? lui dirent-elles. Tu nous avais débarrassées de lui et le voilà reparu! » — « Je vais revenir à la charge, leur dit-elle, et cette fois-ci je l’engagerai dans une aventure plus périlleuse que la première. » Elle se rendit chez la jeune fille. « Ton frère, lui dit-elle, t’a-t-il apporté les Pommes de Senteur et l’Eau qui rend la vie? » — « Oui. » —

« Il te manque quelque chose qui siérait à merveille à ton appartement. Dis-lui donc de

t’apporter le Basilic qui claque et l'eau qui ulule (i)». A peine ce vœu formulé, le frère se rendit chez le roi pour obtenir un congé. Celuici ne le lui accorda qu’à grand’peine. Le jeune homme sella son cheval, le chargea de provisions et reprit sa course de pays en pays jusqu’à ce qu’il arrivât auprès de la Ghoule dont il avait tété la mamelle. « Comment, c’est toi? » lui dit-elle. — « Je viens chercher le Basilic qui claque et l’Eau qui ulule. » — « Ceux qui te jettent dans ces entreprises, lui dit-elle, cherchent à te faire périr. » Enfin, elle le renseigna et lui dit comment il devait procéder. « Tu hâteras le pas, lui dit-elle. Tu t’empareras vivement du Basilic et de l’Eau et tu sortiras en courant. Viens alors me trouver ». Il alla donc, entra, emporta le Basilic et l’Eau, et revint auprès de la Ghoule. Il reprit chez elle son cheval et partit. Et il chemina jusqu’à ce qu’il remit entre les mains de sa sœur le Basilic qui claque et l’Eau qui ulule. Le roi, (au courant de l’entreprise), avait déjà perdu tout espoir de revoir son secrétaire.

Les femmes du roi allèrent trouver la Settout. « Où en est ta promesse de nous débarrasser du prince ?» — « Cette fois-ci, leur dit-elle, je

(i) Elljbeq elli iseffeq ou el mâ lli iouelouel ; iseffeq veut dire proprement battre des mains.

lui ménage une affaire d’où il ne reviendra pas. C’en est fait de lui! » Elle se rendit chez la jeune fille. « Ton frère t’aime décidément, lui dit-elle, puisqu’il t’a procuré le Basilic qui claque et l’Eau qui ulule. » — « Hélas! dit la jeune fille, voici que le Basilic ne claque plus et que l’Eau ne ulule plus. » — « Quand ton frère rentrera, lui conseilla la Settout, dis-lui que le Basilic déclare ne plus vouloir claquer et l’Eau ne plus vouloir ululer que lorsqu’ils auront auprès d’eux leur seigneur l’Aigle Vert. » Quand son frère vint, elle lui tint ce propos. Aussitôt, il alla commander une cage d’argent et de perles, avec des barreaux d’or. Il demanda au roi la permission de s’absenter. II prit des provisions et la cage, et, montant sur son cheval, il se rendit auprès de la Ghoule.

Quand il fut arrivé, il la salua. « Qu’est-ce qui t’amène ici? lui dit-elle. Tu viens encore chercher la mort ?» — « Je viens chercher l’Aigle Vert. Sans lui, le Basilic m’a déclaré ne plus vouloir claquer et l’Eau ne plus vouloir ululer. » Or la Ghoule avait deux enfants, une petite Ghoule et un petit Ghoul. « Ceux qui t’engagent dans ces entreprises, lui dit-elle, cherchent à te faire périr. Mais je vais te faire accompagner du petit Ghoul, mon fils. L'Aigle que tu cherches, ajouta-t-elle, se rencontre entre deux montagnes. Prends ta cage et mets-

y un verre de lait et un verre de liqueur fermentée. Emporte-la ainsi. Dépose-la au milieu du jardin. Ouvres-en la porte. Adaptes-y un crochet qui, au moment où l’Aigle entrera, laissera la porte retomber sur lui. Quand le soleil sera sur son déclin, tu t'embusqueras avec mon fils, le petit Ghoul, dans une caverne. L’Aigle viendra bientôt se percher sur un dattier et il criera : « O toi qui as apporté cette cage, viens que je te voie : je veux t’enrichir, si Dieu permet que tu t'enrichisses. » Ne te rends pas auprès de lui, ne regarde pas de son côté. 11 entrera alors dans la cage. 11 boira au verre de liqueur. Il tombera ivre-mort. Tu -t’empresseras de fermer la porte de la cage avec soin. Alors l'Aigle Vert te parlera. « Tu m’as pris en traître, te dira-t-il. Rends-moi la liberté et je te donnerai des richesses autant que Dieu t'a permis d’en avoir.» Mais prends la cage, monte à cheval, fais-toi suivre du petit Ghoul. Des voix t’appelleront : ne tourne pas la tête. Enfin accours directement auprès de moi. »

Les choses se passèrent comme la Ghoule l’avait dit. Il prit la cage et, montant à cheval, il revint tout droit chez la Ghoule. « Maintenant va-t-en en paix, lui dit-elle. Mais, si tu reviens une autre fois, ne compte plus sur ma protection. » Il partit et arriva dans son pays. Quand le roi apprit son retour, il fit tirer le

canon en signe de réjouissance. « Voici longtemps que je ne t’ai vu, lui dit-il, je languissais loin de toi. » Le Prince rentra ensuite chez lui et remit à sa sœur la cage avec l’Aigle dedans. Et le Basilic se mit à claquer, et l'Eau à ululer et l’Aigle Vert à chanter.

Bientôt après la Settout vint visiter la jeune fille. « Ton frère t’a donc apporté l’Aigle Vert? »

— « Oui ». La Settout écouta l’oiseau chanter; puis, elle lui parla : « Tu es bien gai ! Eh quoi ! tu chantes sans avoir près de toi ta maîtresse! Quel plaisir peux-tu trouver au chant quand ta maîtresse est loin de toi? » — « Tu as raison », répondit-il. Il cessa de chanter. Le Basilic se tut comme lui, et l’Eau aussi. Quand le frère rentra : « Comment vas-tu? » dit-il à sa sœur.

— « Mon frère, le Basilic s’est tu et l’Eau de même et l’Oiseau Vert aussi ! » Le prince alla trouver l’oiseau :« Pourquoi restes-tu muet? »

— « Je ne puis chanter sans Lalla Loundja. Je m'abandonne à la tristesse et garde le silence quand je pense à Lalla Loundja, restée seule dans le monde. Je ne chanterai plus, répéta-til, que lorsqu’elle sera ici avec moi. »

Sans plus tarder, il sangla son cheval, et monta dessus. Il se rendit tout droit chez la Ghoule. « Qu’est-ce qui t’amène? » lui dit-elle.

— « Le Basilic s’est tu, ainsi que l’Eau et l’Aigle Vert, Celui-ci m’a déclaré qu’il ne chanterait

— 2ÔO —

que lorsqu’il aurait auprès de lui Loundja, la belle aux dents espacées. » — « Cette Loundja, lui dit la Ghoule, dort pendant trois mois et reste éveillée trois mois. Tu la trouveras en ce moment endormie. Mais, dans trois jours, elle serait sortie de son sommeil. Quand tu arriveras près d'elle, tu rencontreras un château. Entres-y. Tu y verras une dalle de marbre que tu soulèveras. En dessous, s’ouvrira une cave avec des escaliers. Tu y descendras. Tu t’enfonceras dans le souterrain jusqu’à ce que tu te trouves devant un pavage en faïence. Tu n’y marcheras que sur la pointe des pieds. Aie soin de ne pas en appuyer la plante : il s’effondrerait sous toi et tu tomberais dans le vide. Veilles-y. Quand tu seras au bout du parquet carrelé, tu auras devant toi la demeure de Loundja. Pénètres-y. Tu la surprendras plongée dans le sommeil, les cheveux dénoués. Enroule les tresses de ses cheveux autour de ton poing et ne la lâche plus. Elle te suppliera, si elle se réveille, de la laisser aller, te promettant de t’enrichir autant qu’Allah a permis que tu t’enrichisses : garde-toi de la lâcher. Tu la mettras debout avec ménagement. Quand elle sera sur pied, tenant toujours sa chevelure, tu la chargeras sur tes épaules et l’emporteras dehors. En sortant du souterrain, tu trouveras une épée suspendue à ta selle. Monte avec elle sur ton

— 2bi

cheval et quitte ce lieu. Les génies te crieront : « Veux-tu laisser notre maîtresse Loundja! Nous te comblerons de richesses. » Ne tourne pas la tète de leur côté. Mais rends-toi directement à l’endroit où tu as pris l’Oiseau Vert. Tu y trouveras l’étui de son bec (i). Penche-toi et prends-le. Veille, dans ce mouvement, à ne pas abandonner la chevelure que tu tiendras. Enfin, tu franchiras les Sept torrents. Dans chacun d’eux t’attendront sept armées de génies. Frappe ton cheval avec le fourreau de l’Epée. Il prendra des ailes et volera. Tu passeras ainsi les Sept torrents. Viens alors me trouver directement. »

Les choses se passèrent comme l’avait dit la Ghoule jusqu'au moment où il vint la trouver. — « Tu t’en es bien tiré», lui dit-elle. (Il la remercia). « Qu’Allah te récompense en te comblant de biens ! Qu’il te conserve tes enfants ! Qu’il me fournisse l’occasion de te rendre les services que tu m’as rendus ! » 11 lui fit ses adieux et il partit. Loundja était posée devant lui et il la tenait toujours par les cheveux. Il la fit entrer ainsi dans sa demeure. Enfin il la descendit de cheval. Ce ne fut que plus tard qu’elle se réveilla. Quand elle eut ouvert les yeux : « Tu m’as enlevée par surprise, ô fils de

(i) Eghlâf qemqoumoui

T, IL i i>-

roi ! » lui dit-elle. Elle reprit : « J’exige que tu m’épouses selon les prescriptions de la Loi et de la Tradition. » Ils rédigèrent leur acte de mariage en se conformant à la doctrine de notre Seigneur Moïse, que sur lui soient la bénédiction et le salut ! Ils passèrent les fêtes de leurs noces dans la plus grande liesse et le plus parfait enchantement. Enfin il entra dans la chambre nuptiale.

Quelque temps après, Loundja dit à son mari : « Je te prie d’inviter le roi et ses vizirs : nous allons leur offrir une collation intime à laquelle seuls ils prendront part. » Le fils du roi sortit pour faire ses invitations. Alors Loundja tourna un anneau qu’elle avait, appelant les Génies, lesquels se présentèrent aussitôt. « Ce que j’attends de vous, leur dit-elle, c'est que vous me construisiez un château qui soit tendu de tapis et couvert d’arabesques d’or et d’argent. Je veux aussi une collation composée de toutes sortes de mets exquis. » Bientôt, le château se trouva bâti et les plats servis dans de la vaisselle d’or et d’argent. Cependant le prince était allé trouver le roi et ses vizirs et leur avait dit : « Venez. » Ils arrivèrent. Ils admirèrent l’édifice et le menu qui étaient également nouveaux pour eux. Tout cela les plongeait dans l’étonnement. Ils mangèrent et burent, et, quand ils furent sur leur départ, le fils du roi parla à son

père. «Ne sors pas », lui dit-il. Le roi resta donc quand les autres se retirèrent. Alors sa bellefille entra. Elle le salua. On s’assit et Loundja, s’adressant au roi, lui dit : « Tu n’as pas d’enfants ?» — « Je n’en ai pas, dit le roi. Pour toute postérité, il est né chez moi deux petits chiens. » — « Dans notre petit pays, fit Loundja, il y eut une belle noce : un homme épousait sa sœur... » Le roi l'interrompit. — «Comment se peut-il que l’on épouse sa sœur? » — « Et toimême, lui répondit Loundja, dis-moi comment il se peut qu’une femme enfante des chiens ? » Alors, elle se tourna vers son mari et vers sa belle-sœur. « Levez-vous tous deux, leur ditelle, saluez votre père. » Ils se levèrent de leurs places et embrassèrent leur père et tous les trois pleurèrent à l’envi l’un de l’autre.

Loundja donna l’ordre que l'on partageât la Settout en deux. Elle fit crucifier les deux coépouses à la porte de la ville. Elle tira la mère des deux jeunes gens de prison et la conduisit à l’étuve. Puis, elle tourna son anneau et se fit apporter par les Génies une toilette de reine qu’elle offrit à sa belle-mère. Alors celle-ci vint saluer ses enfants; et ils restaient enlacés, pleurant à qui mieux mieux. Ensuite, elle vint saluer son mari, qui implora d’elle son pardon. Enfin, il s’assirent, augustes comme des rois donnant audience, tandis que le Basilic claquait,

que l’Eau ululait et que l'Oiseau Vert chantait, vivant dans un bonheur parfait jusqu’au jour où ils partirent pour la miséricorde d’Allah.

[Conté par Fatma bent Eldjennâdî, blidéenné).

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