LA PRINCESSE QUI TROUVA UNE AIDE DANS LES GHOULS
On raconte qu’un roi avait une fille... Grâces soient rendues à Celui qui l’avait créée et modelée si belle! Elle était douée d’intelligence, de sagesse et de courage. Personne ne pouvait lui tenir tête dans les tournois ni à la chasse.
Un jour, son père étant allé à la chasse, le cheval qui le portait le jeta au milieu d’un buisson et des épines s’enfoncèrent dans toutes les parties de son corps. Comme, au retour de cette chasse, il était tombé malade, on lui amena un médecin. «Ces épines, déclara celui-ci, ne lui seront enlevées que s’il possède la Perdrix qui vit sur le Pic de l’ombre. » Là-dessus, la femme du roi se leva et dit à sa fille : « Ma fille, si tu veux que ton père guérisse, va lui chercher la Perdrix sur le Pic de l’ombre. » Moulât essâlef(la Belle à la mèche de cheveux), lui dit : « C’est bien ! »
Sans retard, elle monta sur son cheval, emportant avec elle ses provisions, et elle partit. Elle chemina de la ville au désert et du désert à la ville jusqu'à ce qu’elle atteignît la vallée des lions. Elle vit venir à elle le roi des lions. Elle tira son épée et lui fit face. Il voulut battre en retraite, elle lui courut après et le rejoignit. « Où vas-tu? » lui demanda-t-il. « Ma mère, lui dit-elle, m’a envoyée chercher la Perdrix sur le Pic de l’ombre. » — « Ta mère, lui dit-il, t'a-t-elle envoyée avec le consentement de ton père? » — « Oui », dit-elle. — « Hé bien! va droit devant toi. Tu trouveras un pic élevé. Quand tu y seras arrivée, descends de ton cheval et attache-le. Tu remarqueras un endroit sans soleil, où l’on ne trouve que de l’ombre. Tu t’y engageras. Tu y verras des perdrix en grand nombre. Assieds-toi. La Perdrix viendra d'ellemême dans tes mains. » Elle lui fit ses adieux et continua sa route.
Arrivée au pic, elle descendit de cheval, s’enfonça dans l’ombre et s’assit. Sur-le-champ, une multitude de perdrix accoururent autour d’elle. L’une d’elles, une perdrix blanche, dit : « La fille du roi est venue prendre la Perdrix sur le Pic de l’ombre. » Une de ses sœurs parla et lui dit : « C’est sa mère qui l’a envoyée avec le consentement de son père. » Moulât essâlef(la Belle à la mèche) parla à son tour et dit :
« C’est ma mère qui m’a envoyée avec le consentement de mon père. » Là-dessus, la perdrix blanche, prenant son essor, vint se poser dans le giron de la fille du roi. La Belle à la mèche gagna aussitôt l'endroit où était son cheval, monta en selle et, cachant la Perdrix, elle revint directement dans son pays.
Quand elle entra au château, elle trouva son père plus souffrant qu’il ne l’avait été jusque-là. Prenant alors la Perdrix, elle la lui apporta et la posa près de lui. Aussitôt celle-ci se mit à lui arracher avec le bec ses épines. Puis, du bout de la langue, elle déposait une goutte de salive dans chacune des petites plaies que l’extraction des épines laissait béantes. Bref, elle ne fut plus occupée qu’à picorer et ôter ces épines avec son bec. Après quoi, elle pansait chaque plaie. Et l’état du malade s’améliorait.
Un jour (que la Perdrix semblait avoir renoncé à sa besogne), la femme du roi lui demanda : « Pourquoi ne soignes-tu plus ton maître ? » Elle lui répondit : « J’attends l’Aigle du Mont des brouillards. » La reine manda aussitôt sa fille. Moulât essâlef, et lui dit : <■ Je te demande d’aller me chercher l’Aigledu Mont des brouillards ». Sans retard, Moulât essâlef ordonna aux serviteurs de lui amener son cheval. On le lui sella et on le lui amena. Elle monta
T. II
dessus et s’en alla de ville en ville et de solitude en solitude.
Et voilà qu’elle aperçut au loin une hutte. Elle y dirigea ses pas. Elle y trouva une Ghoule gigantesque et noire comme du goudron. Ses yeux brillaient comme des lampes. Ses mamelles reposaient sur le sol comme des outres de lait. Ses oreilles étaient comme des éventails, ses mains comme des fourches et ses jambes comme des mâts. D'une envolée, la Belle à la mèche vola jusqu’à elle. Elle lui téta les mamelles. La Ghoule s’écria : « Ah ! traîtresse ! ah ! fille du roi! Par Dieu! si tu n’avais pas tété la mamelle de 'Aïssa et de Moussa, je faisais de ta chair une bouchée et de ton sang une gorgée et tes os craquaient sous ma dent comme le tonnerre au firmament. » Elle ajouta : « Qu’est-ce qui t’a conduite, ma fille, dans nos parages? » — « Je suis venue, lui répondit la Belle à la mèche, chercher le Seigneur des aigles que je dois rapporter du Mont des brouillards. » — « Reste ici lui dit la Ghoule. Tu passeras la nuit chez moi et demain le bon Dieu te tirera d’embarras. » Moulât essâlef coucha cette nuit-là chez la Ghoule. Cette Ghoule était vieille, ayant plus de cent ans. Elle avait cependant une fille en bas âge. Elle se leva, fit son souper et fit souper son hôtesse. Après le souper, elle éleva la voix pour renseigner Moulât essâlef sur la manière
dont elle pouvait attraper l’Aigle. Elle lui donna un filet et lui remit un gros morceau de viande. Elle lui dit : « Demain, quand tu seras sur les lieux, tu mettras ce morceau de viande dans un plat que tu poseras à terre. Tu t’éloigneras ensuite pour te cacher. Quand il aura senti la viande, l’Aigle sortira et se mettra à crier, disant : « O toi qui as apporté ce morceau de viande, montre-moi ton visage. Je veux te rendre riche pour peu que Dieu l’ait décrété. «Garde-toi de lui répondre. Il viendra de lui-même auprès du filet dans lequel il s'engagera. Au moment où il y entrera, tu courras fermer le filet sur lui. Tu le hisseras sur ton cheval et tu reviendras me trouver. « Moulât essâlef lui dit : « C’est bien ! ». Enfin cette nuit-là elle coucha chez les Ghouls. Le lendemain, elle prit le filet et le morceau de viande avec elle sur son cheval et alla de l’avant. Elle cheminait en criant :
« Epaissis tes brumes, artisan des brouillards! N’as-tu pas vu le Seigneur des aigles, qui habite au Mont des brouillards?» (t)
Elle ne cessa de pousser ce cri en cheminant que lorsqu'elle fut près du Mont des brouillards. Elle s'y engagea, tendit son filet, y mit le morceau de viande. Elle remarqua que cette
(t) Edbâb ïa debbâb ma cheftchi sid el 'oqûb essâken fi djebl e dbâ b.
montagne portait une forêt qui semblait faite de brume. Les arbres, leurs feuillages, la terre n’étaient que brouillards. Enfin elle se cacha. L’Aigle apparut. Il se mit à crier : « Toi qui m’as apporté ce morceau de viande, montremoi ton visage que je te rende riche pour peu que Dieu l’ait décrété. » Mais il eut beau crier, personne ne lui répondit. Alors il se posa pour manger l’appât, mais le filet se referma sur lui. La Belle à la mèche était sortie vivement de sa cachette et l’emportait. Elle le mit sur son cheval, y monta elle-même et rejoignit la Ghoule devant qui elle le déposa. La Ghoule se leva, le dégagea du filet, le mit dans une cage en fer et le remit à la princesse. Celle-ci le chargea sur sa monture, dit adieu à la Ghoule, et, franchissant les déserts où de loin en loin on trouve des hommes et ceux où l'on n’en trouve pas du tout, elle arriva enfin dans son pays.
Quand elle fut entrée dans le palais et qu’elle eut salué ses père et mère, elle déposa la cage aux pieds de la reine. Ils éprouvèrent une grande joie de la voir revenir bien portante et triomphante. Mis en présence de la perdrix, l’Aigle lui parla. Il lui dit : « Petite Perdrix, tu m’as perdu. T’ai-je rien fait pour m’en avoir voulu? » (i) La Perdrix lui répondit : « Je ne
(i) la ljdjîla ljedjdjeltîny ouacli ’amelt lck bacli eblî— tîny.
t'ai point vendu. Je ne t’ai point vendu. Prends t’en à la princesse si tu es perdu. » L’Aigle, lui donnant la réplique, continua : « Ma chair n’est plus qu'un remède; mes os ne sont dans mon corps que comme le noyau dans la datte. Que me reste-t-il maintenant de ma force d’antan ? » (i) La Perdrix répartit : « Tu peux enquêter, discuter : c’est la fille du roi seule qui t’a capturé! » Depuis lors, chaque jour et matin et soir, l'Aigle et la Perdrix échangèrent ces paroles, et le roi, qui les écoutait, prenait grand plaisir à leur dialogue et peu à peu guérissait.
Une autre fois l'Aigle apostropha la Perdrix et lui dit : « Charmante perdrix, l'orgueil des perdrix! Sur le Pic de l'ombre qui donc te prit ? Celle-là était envoyée par sa mère avec le consentement de son père. » La Perdrix lui répliqua et lui dit : « Que tu me plais, Aigle, seigneur hautain qui nous est venu d'un pays lointain. L’on ne t’a porté (et logé) que dans une cage en fer forgé! » L’Aigle reprit :«Tu boites pourtant, Perdrix, qu'as tu donc? Aurais-tu passé la vallée des lions ? » La Perdrix riposta. « Aigle, pourquoi donc as-tu l'aigrette rabattue ? Te plaindrais-tu d’être venu de chez l’ogresse gou-
(i| Lalimi doua ou 'admi noua, ouacli ebqat Ii men qououa.
lue ? » L’Aigle dit : « Hélas ! ma maîtresse m’a capturé, la Ghoule m’a livré, mais, une fois près de toi, mon œil m’a consolé. »
A la fin, (le roi ne guérissant pas), Moulât essâlef eut l’idée de couper le cou à l’aigle. Elle allait le retirer de sa cage pour l’égorger, lorsqu’il parla. « Maîtresse, lui dit-il, tu es venu me trouver, sans doute pour m’égorger. Par Allah ! je t’en supplie, ne me tue pas, ne me touche pas, avant d’avoir apporté ici un œuf d’autruche ('admet en'am) de la montagne des Ténèbres (edlam). Après nous pourrons causer (elklam). » Alors, lui laissant la vie, elle se retira assez ennuyée.
Elle alla trouver son père et lui dit : « Pardonne-moi. 1! me faut faire un voyage d’un an ou deux. Je n’ai pas encore trouvé le médecin qui doit te guérir. » — « Comment, lui dit son père, peux-tu me laisser malade et partir en voyage ?» — « Je ne sais qu’une chose, lui répondit-elle, c’est que je pars. » — « Va donc, lui dit son père, avec le salut. » Sur-le-champ, elle mit ses provisions sur son cheval, souhaita le salut à ses père et mère, monta sur son coursier, et voyagea de ville en ville, franchit les déserts semés d’oasis et les solitudes inhabitables, se dirigeant vers la chaumière de la Ghoule.
Quand elle y fut entrée, elle salua la
Ghoule et s’assit. « Ma fille, lui dit-elle, qu’est-ce qui t’amène ? » Elle lui raconta le propos de l’aigle. « Ma fille, lui dit-elle, celui qui t’envoie cherche à te faire couper le cou. » —
« Pour mon père, lui dit Moulât essâlef, j’affronterai volontiers la mort. » — « Quand dois-tu te rendre à la montagne des Ténèbres? Car, avant de t’y rendre, il faut te procurer un verre de lait et une cervelle de chacal. Et ce lait doit être du lait d’ogresse. Garde-toi de l’étourderie; •agis avec sagesse! Et cette cervelle de chacal doit venir d’un chacal de Syrie. Et maintenant, brisons là, je te prie ! »
Moulât essâlef coucha cette nuit-là chez la Ghoule et prit le repas du soir avec elle. Cette Ghoule avait des caves (sous sa hutte)- Elle dit à Moulât essâlef : « Demain je recevrai ma sœur, la fille de mon frère, ma tante paternelle et le fils de mon frère, El Mcheghgheb, (le Brandon de discorde). Mais (ne crains rien), tu n’auras qu'à te réfugier dans une cave ainsi que ton cheval. » Moulât essâlef passa cette nuit-là avec la Ghoule et sa fille. Le lendemain, l’ogresse fit entrer le cheval dans un souterrain et de même Moulât essâlef.
Tout de suite les Ghouls dont elle avait parlé arrivèrent. La Ghoule se leva et égorgea en leur honneur deux taureaux. Elle apporta ensuite le chaudron et fit cuire toute cette viande.
Elle leur servit un grand plat chargé de couscouss. En un clin d'œil il l’eurent vidé. Après cela, El Mcheghgheb, parla et dit à la Ghoule> maîtresse de la case : » Ma tante, fille de mon oncle paternel, sers-nous l’adamite (qui est chez toi). » Elle lui dit : .< Tu as mangé et tu es rassasié. » — « La chair humaine vous nettoie le cœur (i) », lui répondit-il. Il ajouta bientôt (le cri des Ghouls) : « Je sens l'habitant des qçours et des bourgs : un Arabe s’est glissé céans ! » La maîtresse de la case se mit à supplier les Ghouls, ses hôtes, tant qu’elle se les rendit tous favorables. « Eh quoi ! leur dit-elle enfin, elle a tété la mamelle de 'Aïssa et de Moussa ! Et puis, c'est pour son père qui est malade qu’elle est venue (jusqu'ici) chercher un remède. » — « Sans doute, lui dit El Mcheghgheb, du moment où tu lui as donné l’aman, nous le lui donnons aussi. Mais nous voudrions la voir. » La Ghoule descendit à la cave, pour l’inviter à monter. Elle la trouva tremblant de peur. « Tu n’as rien à craindre ! » lui dit-elle. Moulât essàlef parut. Elle salua tous les Ghouls. Mais, en les voyant, telle était leur hideur qu’elle s’évanouit et tomba sur le sol. Enfin elle reprit ses sens. Elle revit (sur elle) ces yeux qui
(i) iemsah elgelb : expression qui s'applique à la salade.
flambaient comme des lampes. En un mot ils offraient un aspect horrible. Elle passa la soirée à écouter leurs entretiens. Enfin El Mcheghgheb prit la parole : « Ghoules! Ghoules ! dit-il, je n’y tiens plus ! Je vais chercher un adamite pour le manger. » Alors il commença à grincer des dents. Il se secoua. Il mit des ailes et s’envola dans les airs. A peine avait-on eu le temps de cligner l’œil qu’il était de retour. Il apportait un enfant... Grâces soient rendues à celui qui le créa et le modela si beaul 11 l’apportait tout étranglé. Dès que les Ghouls qui étaient assis avec Moulât essaie!' aperçurent le cadavre, ils furent pris d’un tremblement. Aussi, quand El Mcheghgheb eut touché terre et eut repris sa forme de Ghoul, tous se groupèrent autour de lui et ils dévorèrent (si avidement) que bientôt il ne parut plus ni os ni chair. Moulât essalef en avait les sueurs froides d’horreur. Elle se leva, elle rentra dans son souterrain. Elle appela la Ghoule qui lui avait donné l’hospitalité : « Ghoule, ma petite mère, lui disaitelle, viens voir un peu ta fille. » Elle lui répondait : « Ma fille, ma petite fille, je suis ta mère et ceux-ci sont tes frères et sœurs. » Enfin la Ghoule descendit à la cave. Moulât essalef lui dit : « Je veux m’en aller. J’ai peur que mon père ne meure. » — « Tu n’as rien à craindre! » lui dit la Ghoule.
T. II
Elle remonta, la laissant dans la cave. Et s’adressant à El Mcheghgheb, elle le priait. .« Je te demande, lui disait-elle, de me procurer un chacal de Syrie. » — « 11 va être ici à l’instant », lui répondit-il. Il mit ses ailes et, s’élevant dans les airs, il prit la direction de l’Orient, saisit un chacal et l’apporta tout droit chez la Ghoule. Après quoi, il reprit sa forme de Ghoul. La Ghoule égorgea le chacal et l’écorcha avec ses ongles. Elle lui enleva la cervelle qu’elle mit dans un nouet. Elle mit en réserve son sang dans une fiole longue. Sa chair fut dévorée par les ogres. Après quoi, apportant la cervelle et le sang, la Ghoule prit un verre dans sa demeure et descendit trouver Moulât essalef. « Tiens ce verre dans ta main, lui ditelle. Je vais y traire du lait de mes mamèlles. » La jeune fille tint le verre et la Ghoule y fit couler de son lait.
Elle remonta ensuite, et, s’adressant à El- Mcheghgheb, elle le priait : « Ghoul, lui disaitelle, Seigneur des Ghouls, je ne voudrais pas pourtant te demander des folies. » — « Dis-moi ce que tu veux », lui répondit-il. — « Je désire que tu te rendes à la Montagne des Ténèbres et que tu nous en rapportes des œufs d’autruche. Après quoi, tu ne répondras plus à mes demandes. » — « Dis à ta protégée de monter », dit El Mcheghgheb.
Celle-ci vint aussitôt et s’accroupit devant le Ghoul. « Tige de jasmin, lui dit-il, les veux-tu tout de suite ou peux-tu remettre à demain ? » « Il me les faut incessamment. » — « Hé bien! si tu veux que je te les apporte, il faut que tu me fasses une promesse qu’il te faudra tenir, car si tu te parjurais, tu aurais à craindre pour ta vie. » — « Parle », lui dit-elle. — « Ce que j’exige, c’est que, s’il te naît jamais un enfant, garçon ou Hile, tu me le livres. A cette condition, ton désir est dès maintenant réalisé. » — « C’est convenu ! » lui répondit-elle.
Sur-le-champ, le Ghoul sc secoua et il s'imprima de telles secousses que la terre en fut ébranlée. Il se mit ses deux ailes et s’éleva dans les airs. Il se dirigea vers la montagne des 'Ténèbres où il parvint à la nuit. 11 entra dans "une grotte pour y coucher. Le lendemain, il se "mit à parcourir la montagne et voilà qu’une ‘autruche l'apostropha du haut des airs. « Que cherches-tu chez nous, seigneur Ghoul? » lui dit-elle. — «Autruche! lui répondit-il, reine des autruches! Descends que je te dise un mot. Je te donne ma parole (de te respecter) sans restriction. » L’autruche, s'abaissant peu à peu, vint enfin se poser sur soi? épaule. Il la saisit alors par les deux ailes. — « Maintenant, lui diti 1 , il faut nous donner deux œufs d’autruche; après quoi, je te ferai mes adieux. » — « Viens
avec moi », lui dit-elle. Et elle le conduisit à un nid et lui donna deux œufs que le G h oui mit dans sa poche. Mais le Ghoul continua à tenir l’autruche; il ne la lâcha point. La nuit venue, il se secoua et tout son corps fut agité de si violentes secousses que les (échos des) montagnes en retentirent. 11 se mit ses deux ailes et s’envola dans les airs. Et on ne le vit plus que chez la Ghoule. 1! mit ce qu’il apportait devant Moulât essalef. Et la Ghoule fut enchantée de voir ces entreprises menées à bonne fin. Moulât essalef prit possession de tout cela, salua ses hôtes, remonta sur son cheval et reprit la route de son pays.
Arrivée chez son père, elle salua ses parents qui furent heureux de la revoir bien portante et triomphante. Ils admirèrent beaucoup ce qu’elle leur rapportait, (surtout quand ils virent) la perdrix, l’aigle et l’autruche réunis passer la journée à causer ensemble. Un jour, le roi fit appeler le médecin. — « Je voudrais, lui dit-il, que tu examines mon corps pour voir s'il n’y reste pas d’épines. » Le médecin s'approcha de lui, observa toutes les parties de son corps et lui dit : — « 11 te faudrait, ô roi, de la cervelle de chacal pour t’en oindre le corps. En outre, il faudra absorber du lait d’ogresse et du musc de gazelle que tu auras soin de bien mêler ensemble. » Le roi manda auprès de lui Moulât
essalef et lui dit : « Ma fille, je te demande de me procurer une gazelle de telle espèce. » — « C’est bien », lui répondit-elle. Sur-le-champ, elle partit, captura la gazelle et l’apporta. Elle l’égorgea, l’écorcha. Pratiquant alors une fente dans l’os frontal de la bête, elle en approcha un verre et le musc coula du front dans le verre. Cela fait, la jeune fille apporta le lait de l’ogresse qu'elle versa sur le musc et les mêla. Le médecin frotta ensuite le roi avec la cervelle du chacal et toutes les épines qui avaient pénétré dans sa chair et s’y étaient enfoncées en sortirent. Le roi était guéri tout à fait. Il se rendit au bain, revêtit les insignes de la royauté, se rendit à son tribunal, comme c’était son habitude, et il y rendit la justice.
Un jour que le roi était assis au milieu de sou conseil, un homme se tint debout devant lui et, baissant le front et y portant la main, il le salua comme c’est l’usage des rois. Il lui dit : « Seigneur, je te demande la main de Moulât essalef. Je veux prendre chez toi une fille de bonne maison et de bon renom. » — « Ta demande est agréée », lui répondit le roi. Ils s’entendirent sur les conditions, la dot et les autres points. C’était le fils du vizir, jeune homme éloquent, pondéré et brave. Sa beauté n’avait pas sa pareille chez les jeunes gens de son âge. 11
s'appelait Teffah el bostàn (la pomme du verger).
Quand le roi eut donné sa fille au fils de son vizir, il alla trouver la mère de la jeune fille et lui dit : « J’ai uni notre fille au fils du vizir, qu’en dis-tu? » — « Que cette union soit heureuse, lui dit-elle, et pour lui et pour elle! » — « Je voudrais, lui dit-il, que tu avertisses notre enfant. » Elle alla donc lui faire cette communication. Elle la trouva jouant avec la perdrix, l’aigle et l’autruche. Elle lui dit : « Ton père t’a donnée en mariage à Teffah elbostân. » — « Ma mère, lui répondit-elle, ce que mon père a fait à mon insu ne peut être qu'heureux et agréé de moi. » Elles se mirent à tailler dans les étoffés d’or, à faire des caftans et à préparer un trousseau complet de mariée. Le roi donna l’ordre de faire prendre à la ville sa parure des jours de fête, ce (qui fut fait. Le crieur public proclama : « Ecoutez, fidèles d'Allah ! Et qu’AJlah vous fasse entendre ceci pour votre bien ! Il vous sera offert un festin chez le roi pendant sept jours et sept nuits, aux accords des instruments. » La veille du huitième jour, le marié entra dans la chambre nuptiale. Et il s observèrent les sept jours du t'arouîs (pendant lesquels le marié reste enfermé avec l’épousée).
Un jour la mariée dit à son mari : « Fils du vizir, je voudrais que tu me fisses bâtir un château comme nul n’en bâtit jamais ni n’en
bâtira. Il enfermera dans son enceinte un jardin. Tu y construiras aussi un bâtiment pour la perdrix, l’aigle et l’autruche. Ce palais devra être en marbre de couleur (marmâr) et en marbre blanc (erkham). Qu’on le construise et qu’on l’élève et que, (des fondements au faîte), il soit d'un travail achevé. Fais hisser un drapeau à son sommet. Et conforme-toi aux désirs que je viens d’exprimer. » Son mari lui répondit : « Tes paroles sont agréées. » Sur le champ il fit mander des maçons passés maîtres en leur art. Ils lui bâtirent un palais en moins de temps que personne n’en mit jamais pour en construire. Elle y installa la perdrix, l’aigle et l’autruche. Puis le fils du vizir habita son palais et Moulât essalef fut parfaitement heureuse.
Allah Très-Haut voulut qu’une nuit Moulât essalef conçut. Quand les mois de la grossesse furent accomplis, elle mit au monde un garçon. Grâces soient rendues à Celui qui le créa et le modela si beau! Le « bechchâr » alla porter la nouvelle au vizir et à son fils qui lui donnèrent la gratification que comporte pareille nouvelle. Le nouveau-né avait les joues comme des fleurs épanouies, les yeux battus et languissants, les sourcils comme la boucle de la lettre noun, le front charmant. Pendant sept jours et sept nuits petits ou grands, tous les habitants de la ville
mangèrent du gâteau de la naissance, (de la tommina), tandis que les musiques jouaient. On fit de grandes réjouissances. Le septième jour, on l’appela Nedjmet lîla, (Etoile de la nuit). On le remit ensuite à sa nourrice et aux servantes attachées à sa personne. Quand il fut grand, on le confia à un maître pour qu’il fît ses classes, apprît à lire, à écrire et le reste. Enfin, il apprit toutes les sciences ainsi que tous les arts de la guerre. Cependant la mère concevait une seconde fois et, ses mois accomplis, donnait naissance à une fille... Grâces soient rendues à Celui qui la créa et la façonna si belle ! Pendant sept jours et sept nuits, la musique retentit, et l’on se livra à de grandes réjouissances. Le septième jour, 011 l’appela Ghnîdja, (Bouton de fleur). On la donna ensuite à sa nourrice et à ses femmes. Quand elle fut grande on la confia à un maître qui lui enseigna l’écriture et toutes les sciences.
Un jour que le roi était assis dans son divan, les gardiens des portes vinrent lui dire : « Un groupe d’individus se tient auprès de la porte. Nous n’avons pas voulu les laisser entrer. » — « Revenez sur vos pas, leur dit le roi, et amenezmoi leur chef que je lui parle. » Ils introduisirent un vieillard, qui, inclinant le front et y portant la main, salua tous les membres de l’assemblée. « D’où venez-vous? lui demanda le roi,
que désirez-vous? » — « Seigneur, lui dit le vieillard, nous avons quitté notre pays pour venir nous établir ici. Pour moi, je suis un homme d’àge et de science et je compte parmi les savants de l’Islam. » — « Soyez les bienvenus », lui dit le roi.
Or ces gens avaient le teint noir, comme les Hartaniïn, (ou hommes de couleur des oasis). Ils s’établirent dans le pays, avec trois femmes Hartaniïn également. Chacun prit un métier. Le plus vieux ouvrit un beau matin une école. Le roi y envoya son petit-fils pour qu’il continuât ses études. Un jour le vieux roi mourut. On lui fit des funérailles pompeuses et on l’enterra. Quelque temps après le vizir mourut à son tour. Ce fut son fils, Tetî'ah el bostân, qui s'assit sur le trône dans le prétoire royal.
A cette occasion, le maître d’école donna congé à tous les écoliers, sauf à Ghnîdja et à son frère, Nedjmet 1 î 1 a , qu’il ne laissa point partir. Il leur disait : « Visages de la perfection, je tiens à ce que vous rapportiez ce propos. Dites à votre mère : « Pourquoi-as-tu oublié ton pacte, à face du croissant? » A partir de ce moment, le maître d’école répéta tous les jours cette phrase aux deux enfants. Ceux-ci la rapportaient textuellement à leur mère qui répondait : « Qui donc a fait un pacte ? Et qui donc s’est parjuré ? Qui s’engage par un pacte de nos jours, surtout T. II. 17-
parmi les gens de cour? » Et les enfants, sans comprendre ce qui sc cachait sous ces propos, les portaient de l’un à l'autre.
Ce maître d'école n’était autre que le Ghoul El Mchcghgheb, qui jadis avait procuré l’autruche à Moulât essalef et à qui elle avait donné sa parole. Un jour enfin, le maître écrivit un billet qu’il lui envoya par l’intermédiaire de Ghnîdja. Il y avait écrit : Le salut après le salut. J'exige de toi que tu accomplisses ta promesse. C’est moi qui t'ai apporté les œufs d’autruche. Toi-même, ma tante maternelle et sa fille, vous êtes mes témoins dans la prétention que j’élève ici. » Moulât essalef comprit que c’était El Mcheghgheb qui avait pris la forme d’un adamite pour venir lui réclamer un de ses enfants. Elle entra au
bain avec
sa
fille,
la 1
ava, lui m
it des habits
neufs.
Puis
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dit :
« Va salue
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Le
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entre tes
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a se rendit
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maître
et lui
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mot
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our-
•là,
il renvoy
a tous ses
élèves,
, et la
jeune fille resta seule (dans la classe). Il lui dit : « Ghnîdja, que désires-tu ?Pour le moment, ferme les yeux. » Elle les ferma : il la prit dans ses bras et fit trois pas. Puis il lui dit : « Ouvre les yeux. » Elle les rouvrit et elle se vit dans un pays ou régnaient seules la cigale et la soif, sans un seul oiseau volant, sans un cavalier marau-
dant. Et elle se mit à cheminer auprès du Ghoul à travers les solitudes désolées, elle qui avait connu tant de splendeur. A un moment, il s’évanouit à ses yeux. Elle resta toute seule sur la route. Soudain elle remarqua une hutte qui se montrait dans le lointain. — « Par Allah ! se dit-elle, il faut que je gagne celte habitation et que je voie ce qu’elle contient. » Elle se dirige vers elle, y entre : elle y trouve une vieille Ghoule édentée, épouvantable à voir, âgée d’environ deux cents ans, impotente, incapable de se lever ni de marcher. Elle se jette sur sa mamelle et se hâte de la téter. « Ah ! traîtresse ! lui dit la Ghoule, ah ! Ghnîdja ! par Allah ! si tu n’avais pas tété la mamelle d’Aïssa et de Moussa, j’aurais fait de ta chair une bouchée et de ton sang une gorgée et tes os auraient craqué sous ma dent comme le tonnerre au firmament. Eh ! qu’est-ce qui t'a poussée, mon enfant, à affronter le pays des Ghouls, la terre des épouvantes ?» — « Ma mère, lui réponditelle, tel est le sort que notre Maître m’a assigné. » — « Reste avec moi, ici, lui dit la Ghoule. Je te traiterai comme ma fille et il ne te manquera rien. » Cette Ghoule était précisément la mère du Ghoul El Mcheghgheb. Tout à coup, El Mcheghgheb parut et avec lui sa tante paternelle, la Ghoule, qui avait caché Moulât essalef dans sa cave, et encore d’autres Ghouls. Ils
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saluèrent la vieille Ghoule et prirent place. El Mcheghgheb s’adressa à Ghnîdja. Il lui dit : « Je te prends pour femme. » — « Que Dieu bénisse notre union! » répondit-elle. Ensuite il prit aussi piour femme la jeune Ghoule, fille de celle qui avait donné l'hospitalité à Moulât essalef. Et il déclara vouloir entrer dans leurs deux chambres nuptiales la même nuit. Et c’est ce qu’il fit.
11 entra bien dans les deux chambres nuptiales, mais, quand il fut sur le seuil de la case où devait l’attendre Ghnîdja, il regarda à droite et à gauche : il ne la trouva pas. Cette nuit même, un djânn l’avait enlevée, et, l’emportant à travers les airs, l’avait déposée sur la montagne des Ténèbres. Le Ghoul El Mcheghgheb en resta immobile de stupeur. Dans sa rage, il montrait les dents, et il beuglait du rauque beuglement des chameaux. Sa tante paternelle, qui accourut dans la case, en étouffait de colère. Elle se mit à s’égratigner le visage et à pousser des cris de deuil. Les Ghouls s’attroupèrent autour d’eux, débouchant par tous les cols et défilés. Ce fut une nuit mémorable pour les scènes de désespoir auxquelles se livrèrent les Ghouls. El Mcheghgheb ne savait plus s’il était sur terre ou sous terre. Il se roulait sur le sol, puis il s’élançait dans les airs, pour retomber et se livrer à de nouvelles convulsions, tant et si bien qu’il en mourut. Ses congénères le
pleurèrent, se déchirèrent les joues; puis, s’accroupissant en cercle autour de son cadavre, ils le mangèrent. Alors, tous les Ghouls firent un serment : « Désormais, dirent-ils, il n’y aura ni quartier ni grâce pour les adamites. En quelque endroit que nous rencontrions un homme, son sort sera d’être mangé, qu’il ait tété la mamelle ou non. » Ils le jurèrent tous. Et chaque Ghoul regagna son habitation et y vécut en sécurité.
Revenons à Ghnîdja. Elle avait été enlevée par un roi des Djânn nommé Cheguebgueb. Il lui avait bâti au milieu de jardins un palais où les djânn avaient montré leur art. Et en tète à tête avec elle, devant une petite table, où s’étalaient des gourmandises, il lui disait : « O Ghnîdja, figure du croissant, par le nom de celui qui te créa et t’éleva au-dessus de la perfection, je t'ai sauvée des Ghouls, j’ai établi ta demeure (dans une vallée) entre deux montagnes!... O toi dont les yeux sont ceux de la gazelle et dont la jambe est ornée d’anneaux ! » Et elle lui répondait : « O Cheguebgueb, tu as beau claquer du bec, et, quand tu parles, parler en lettré : hélas ! j’ai laissé ma mère et mon père le cœur navré! »(i)
Cependant le roi Toffah elbostân ayant cherché sa fille et ne l’ayant pas trouvée, questionna
(i) La conversation entière est en prose rimée.
sa femme, Moulât essalef : « Où est notre fille? » « — Je l’ai vue ce matin, mais elle n’a pas paru ce soir. » — « 11 faut te débrouiller pour la retrouver où qu'elle soit et la ramener du fond du ciel ou de la terre. Tu dois savoir où elle est. » Moulât essalef jura qu’elle ne l’avait pas vue et ne savait pas où elle était allée. Le roi s’assit dans la salle de son Conseil et réunit ses conseillers. « Je vous demande, leur dit-il, de voir où se trouve ma fille et d'appliquer votre sagacité à la découvrir. Elle est partie à l’école avec son frère. Quand les enfants sont sortis de classe, son frère est revenu, mais elle n’est point rentrée. » — « Seigneur, lui dirent-ils, en pareil cas, il faut avoir recours à quelqu’un qui connaisse l’astrologie ou la géomancie. » Ils envoyèrent chercher immédiatement deux devins, l'un habile dans la science des astres, l’autre expert à tracer des lignes dans le sable. On les introduisit dans la salle du conseil royal. L’astrologue se livra à ses calculs et le géomancien à ses observations. Enfin, ils dirent au roi : « Ta fille se trouve dans la montagne des Ténèbres auprès du roi des DjânnCheguebgueb. » Le roi s’adressa aux fonctionnaires qui l’entouraient : « Je vous charge, leur dit-il, d’aviser au moyen de l’en ramener. »
En s’entendant imposer la tâche de ramener la princesse, les grands de la cour se trouvèrent
bien embarrassés. Après le conseil dissous, et le roi une fois retiré dans ses appartements, ils se réunirent pour délibérer sur la situation. Tout à Coup, ils se souvinrent d’un hakim, enchanteur fameux. Ils allèrent le chercher séance tenante. Celui-ci fit des calculs. « Je me charge de la ramener, déclara-t-il. Mais je veux toucher mon salaire. » On s’entendit avec lui sur le nombre de dinars qu’il exigeait. 11 sortit alors et se rendit dans son laboratoire, (ou salle des sciences occultes) (i), où il se mit à marmotter des formules magiques et à murmurer des conjurations. A la longue, un génie finit par paraître sous la forme d’une fumée. Cette fumée se condensa et devint semblable à une colonne. L’enchanteur lui dit : « Je te demande de m’amener la fille du roi. Si tu ne le fais pas, j’allumerai le feu dans ton corps. » Le génie parla et dit : '< Conformément à tes ordres, elle se trouvera cette nuit dans la demeure de son père. »
Au moment fixé, le roi (qui dormait) s’étant réveillé en sursaut, trouva sa fille près de lui.
1 1 se leva (sur son séant). Sa femme en fit autant. La jeune fille salua son père et sa mère. Alors,
- abandonnant leur couche, ils se livrèrent à des -transports de joie. On réveilla les servantes. Le
(i) bit el Ijilimaf
— Beu •
palais s’emplit de cris. L.es membres du divan accoururent pour féliciter et complimenter le roi. Le lendemain, le roi donna l’ordre de parer la ville. Ses sujets vinrent lui faire leurs compliments sur le retour de sa fille, ramenée auprès de lui par un génie. Ensuite il offrit un grand festin en l'honneur de son enfant retrouvée. Et les affamés furent repus; et il vêtit ceux qui étaient nus; et il relâcha les détenus. Et il n’oublia pas l’enchanteur qu’il combla de dinars et d’écus.
Un jour, le roi siégeait dans son divan au milieu de ses ministres et autres dignitaires, quand un gardien vint lui dire : « Seigneur-roi, il y a quelqu’un à la porte qui prétend avoir quelque chose à te dire. » — « Est-il de notre pays ou est-ce un étranger?» demanda le roi. « Seigneur, c’est un étranger, mais à certains signes, on peut conjecturer qu’il est de race royale. » — « Dis-Iui d’entrer. » Le gardien revint auprès de l’étranger et lui dit : « Entre. » Introduit auprès du roi, il le salua du front et de la main, suivant l’usage des cours, prononça la formule du salut sur lui et ses ministres, puis, pliant les genoux, il s’accroupit en face du roi. « Sois le bienvenu, lui dit le roi, d’où vienstu et que veux-tu? » — <■ Je veux, lui dit l’étranger, prendre chez toi une fille de bonne maison et de bon renom. » — « Puisse cette union être
bénie! répondit le roi. Mais je te demande de patienter trois jours pendant lesquels tu seras mon hôte. Je veux consulter ma fille. » — « A la bonne heure! » dit le prétendant et il se retira. Un des ministres prit la parole et dit : « Seigneur, la bonne foi n’existe pas. Tu n’as pas oublié l’étranger qui vint ici et se fit passer pour maître d'école. A la fin, il se trouva que c’était un Ghoul. Ce qu’il convient, ô roi, c’est d'installer ton hôte dans la partie du palais la plus voisine de l’endroit où tes files de chevaux dorment entravés, et près de tes parcs à moutons et à bœufs. Quand il aura soupé, tes serviteurs iront préparer sa couche dans la chambre haute qui fait face à la corde où on attache les bêtes de somme. Et on aura soin de le laisser seul. »
Le soir venu, le roi lui dépêcha quelques-uns de ses serviteurs pour l'inviter à souper à sa table. Pendant le repas, iis causèrent, tantôt développant tantôt condensant leur pensée, et le roi ne vit rien dans son hôte qui confirmât les soupçons qu’avaient conçus les gens de son conseil, à en juger du moins d’après sa conversation et son esprit. Quand le roi voulut aller se coucher, il le fit accompagner par ses serviteurs jusqu’aux bâtiments voisins de l’endroit où l’on établait ses bêtes. Après quoi, les serviteurs se retirèrent. Le lendemain matin, ils revinrent pour le réveiU
1er. Mais auparavant ils passèrent par les parcs au bétail. Il manquait un bœuf et un mouton et des traces restées sur le sol prouvaient qu’on les avait dévorés sur place. Les domestiques revinrent auprès du roi et lui rapportèrent le fait. « Ne retournez pas dans cet endroit », leur recommanda le roi. Puis il ordonna aux membres de son conseil de se réunir avant l’heure habituelle. Ils s'assemblèrent sur le champ. Le roi leur exposa que le prétendant n'était certainement pas un homme, puisqu'il était capable de dévorer ainsi bœufs et moutons. Les vizirs, à ce récit, se hâtèrent d’envoyer chercher l’enchanteur qui accourut. « 11 faut, lui dirent-ils, que tu amènes ici un individu qui se trouve dans notre ville, dans le palais, dans tel appartement.» — « C’est bien! leur dit-il, mais j’exige mon salaire. » — « N’aie pas peur! Permets-nous seulement de vérifier si c’est un homme ou un ghoul. Amène-le en notre présence, pieds et poings liés avec des chaînes, et le roi te donnera tout ce que tu lui demanderas. » Il entra dans son laboratoire et murmura ses incantations et marmotta ses conjurations, tant que la fumée s'éleva devant lui. Ensuite elle prit la forme d’une colonne semblable à un mat. « Maintenant, lui dit l’enchanteur, tu vas reprendre ta forme originelle ou je te brûle séance tenante. » Alors un ghoul parut
11 était garrotté avec des chaînes. Et soudain les membres du conseil royal le virent devant eux, couché sur le flanc comme une bête de boucherie. C’était un ghoul d’un aspect épouvantable. Sa tête ressemblait à un grand chaudron, (qâzân), Ses cheveux retombaient en désordre sur son visage. Tous les gens qui étaient dans la salle, pris de panique, s’enfuirent en courant et laissèrent seuls l'enchanteur et le roi. « Qui es-tu ? » lui demanda l’enchanteur. — « Je suis, Seigneur, un Ghoul. Je vous confesse que je suis venu pour emporter la fille du roi. El Mcheghgheb jadis l’emmena. Un djânn la lui ravit. El Mcheghgheb en conçut tant de peine que la fièvre le prit. L’.amour lui fit perdre la raison et il mourut. Voilà pourquoi je suis venu la reprendre et venger El Mcheghgheb. » — « Ah! dit le roi, tu es venu prendre ma fille ! Eh bien! moi je te brûlerai ! » — «Et pourquoi me brûlerais-tu ? Je suis le neveu de cette Ghoule qui demanda comme un service à El Mcheghgheb d’aller chercher pour ta femme des œufs d'autruche dans la montagne des Ténèbres. Nous lui fîmes grâce alors et nous ne la mangeâmes point. » — « Je ne vois dit le roi, qu’une chose : c’est que je te ferai brûler. » Et le roi ordonna à ses domestiques de creuser un fossé en forme de silo et de le chauffer comme un four. Quand ils l’eurent fait, il commanda à des gens de bonne volonté
d'y porter le ghoul. Mais, ils ne purent le soulever. Le roi fut obligé d’avoir recours à l’enchanteur. Celui-ci le fit transporter et jeter dans la fosse par des génies. L’enchanteur alors se mit à murmurer des incantations et à marmotter des conjurations. Le Ghoul devint d’abord fumée ; puis cette fumée se condensa et prit la forme d’une colonne. La colonne enfin s’écroula au fond de la fosse embrasée en reprenant la forme d’un Ghoul. Et les habitants de la ville accoururent de tous les côtés et de tous les points pour jouir de ce spectacle.
( Conté par Khdîdja d'Orléansville, d'après son mari Bon Medien, du Riff marocain).