‹ Contes populaires sur les orgesChapitre 15 sur 20 · LE PRINCE QUI VENGEA SES TANTES AVEC LE SECOURS DES GHOULS · texte numérisé non relu

LE PRINCE QUI VENGEA SES TANTES AVEC LE SECOURS DES GHOULS

II était une vieille qui avait trois tilles un peu folles et un enfant en bas âge. Elle habitait au milieu d’un verger qu'elle possédait. Dans le voisinage se trouvait un jardin appartenant à une Ghoule qui avait l’habitude de l’ensemencer de fèves. La vieille femme s'occupait à cueillir les fruits de son verger. Elle allait les vendre et rapportait de quoi manger à sa famille. De temps à autre, elle battait la mesure en frappant des mains et les trois jeunes filles se mettaient à danser la danse du ventre. L’une d’elles aimait à prendre l'enfant dans ses mains. Elle le faisait sauter, puis elle dansait avec lui.

Un jour quelle l’avait ainsi fait sauter et danser à son ordinaire, elle sortit avec l’enfant, sans que ses sœurs s’en aperçussent, et courut tout droit au jardin de la Ghoule où elle entra.

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Elle se jeta au milieu des fèves et les piétina. Elle avisa un âne attaché au tronc d'un figuier et dont le dos était tout écorché par le bât. Elle le détacha. Elle se mit alors h se déchirer les joues avec les ongles et à crier : « On m'appelle maboule, maboule ! Aussi me voilà au jardin de la Ghoule ! » La Ghoule, en entendant ces cris et ces lamentations, sortit pour voir ce que c'était. Le bruit la conduisit tout droit au figuier : « Ma fille, lui dit-elle, qu’est-ce qui t’a amenée dans mon jardin, avec cet enfant? Tu as foulé toutes mes fèves !» — « Je suis venue te demander l'hospitalité. » — « Sois la bienvenue ! » lui répondit la Ghoule.

Elle l’emmena avec elle et la fit entrer dans sa hutte. Elle prit l’enfant et l’emporta dans une autre chambre où elle se retira pour moudre son grain. Elle l'assit devant elle et, tandis que ses bras tournaient la meule de granit, elle le regardait, et de temps en temps grinçait des dents. « Que tu me plais, lui disait-elle, joli enfant gras! Comme la viande humaine est savoureuse, à mon goût ! » Elle se leva ensuite. Elle passa dans la chambre où était restée la la folle. ftQue désires-tu manger? lui demandat-elle, du gâteau qu’on appelle refis, des crêpes qu’on appelle beghrir ( i) ou de la chair d’âne ? »

( i) Voir mes Coûtâmes, Institutions, Croyances, p. 99.

— «De la chair d'âne? dit la jeune fille. Moi manger de la chair d’âne ? » Elle finit par demander des beghrir. La Ghoule lui en fit cuire, les lui servit et elle les mangea.

La nuit, la Ghoule se leva et dévora l’enfant. Le lendemain, quand la folle s’éveilla, elle chercha vainement son frère. Elle n’en retrouva plus qu’une tâche de sang sur le sol battu de la chambre. Elle se tut. Elle ne pouvait dire à la Ghoule : « Où est mon frère?» Il était à craindre qu’elle ne se tournât contre elle et ne la traitât de la même façon. «Petite mère, lui dit-elle, permets-moi d’aller chercher ma mère et mes sœurs. Je reviendrai (avec elles) près de toi. » — «C’est bien, lui répondit la Ghoule. Mais, prends bien garde ! Si tu ne reviens pas, c’est moi qui irai te trouver!» La folle alors lui souhaita la sécurité pendant son absence et partit.

Quand elle entra chez sa mère, elle était encore toute saisie et bouleversée. Mais elle se reprit tout de suite à rire et à danser en battant la mesure avec ses mains. «Ah! maman, lui disait-elle, si tu savais le bon souper que j’ai fait hier soir! » — Où est ton frère? » lui répondit sa mère. — « Il est resté .chez la Ghoule! »

— «Celle-ci, ajouta-t-elle, vous envoie ses salutations. Elle vous tarit dire que ce soir elle veut vous donner l’hospitalité. » — « C’est bien »,

répondirent les trois femmes. Et la vieille, ainsi que ses deux autres tilles, d’un commun accord, décidèrent qu'elles se rendraient à l'invitation de la Ghoule.

Elles partirent donc bientôt de leur verger et gagnèrent le jardin de la Ghoule. Elles entrèrent dans sa hutte et la saluèrent. Elle leur rendit leur salut avec les marques de la joie la plus vive. Quittant tout, elle leur prépara un souper délicieux qu’elles mangèrent ensemble. La mère enfin interrogea la Ghoule. « Où est mon enfant? lui dit-elle. «J’ai une sœur, répondit la Ghoule, qui est venue me voir aujourd’hui. Elle l’a vu et l’a trouvé si gentil qu'elle m’a demandé de l’emporter chez elle pour le garder quelques jours. Elle le rendra après. » On alla se coucher. Au milieu de la nuit, quand la Ghoule fut plongée dans le sommeil, on entendit au fond de son ventre les grenouilles croasser, les serpents siffler, les chiens aboyer et les ânes braire. La mère en éprouva une grande frayeur et aurait bien voulu connaître un moyen de s’échapper. Les filles n’eurent d’autre idée que d’en faire des gorges chaudes. Le lendemain matin, la Ghoule leur dit : « J’ai l'intention de donner un grand dîner. Je veux réunir ma famille, mes amis et tous les miens. Je vais me rendre chez eux pour les inviter. Pour vous, restez ici. » La Ghoule partit. La

mère, prenant avec elle une de ses trois filles, qui était moins folle que ses sœurs, s’enfuit en disant :« Par Allah! un pays où vivent des fous et des Ghouls n’est pas fait pour que j’y demeure ! » Le soir, quand la Ghoule revint, en ramenant ses amis, elle ne trouva plus que deux de ses hôtesses qui d’ailleurs dansaient en se frappant les mains. Quand ils entrèrent, elles vinrent présenter leurs salutations à tous les Ghouls. La maîtresse de maison alla chercher son âne, l’égorgea, l’écorcha, le dépeça et le jeta dans son chaudron. Pendant qu’il cuisait, les Ghouls dansèrent en se faisant vis-à-vis et en entrechoquant leurs rangs. Quand l’âne fut prêt, on le partagea en deux plats. Et ils mangèrent. Après le repas, ils vinrent prendre au foyer des tisons et ils recommencèrent leurs danses en les brandissant ; puis, soudain, ils les avalèrent tout enflammés. Quand ce fut le milieu de la nuit, la maîtresse du logis, se leva et leur dit : « Venez ! nous allons jeter un coup d’œil dans le verger de la mère de ces jeunes filles. » Tous les invités s’y rendirent et même les deux jeunes filles. Mais on n’y trouva que des serpents qui, à l’envi l'un de l’autre, sautaient en l’air. Les Ghouls leur donnèrent la chasse et les mangèrent tous. Ils étaient fort surexcités cette nuit-là. Ils s’exaspéraient en cherchant la vieille femme et sa fille qui s’étaient échappées. Ne les trou- T. II. ,8

vaut pas, ils reprirent le chemin du jardin de la Ghoule, en ayant soin de ramener avec eux les deux jeunes filles. Pendant trois jours, ils se livrèrent à la danse. Le quatrième jour, enfin, ils dévorèrent les deux jeunes filles. Cela fait, tous se séparèrent et la Ghoule resta seule dans son jardin.

Cependant, la mère et la fille qui s’étaient échappées, fuyaient de pays en pays. Elles entrèrent enfin dans une ville où elles s'arrêtèrent. 11 se trouva que le roi de la contrée avait fait le serment de n'épouser aucune fille de la localité, mais bien une étrangère. Le jour même où elles arrivaient, le crieur public proclamait sur l’ordre du roi un avis où il enjoignait à quiconque remarquerait une jeune fille étrangère d’avoir à l’en avertir, car il avait l’intention de la prendre en mariage. Bientôt après cette proclamation, une vieille femme, originaire de cette ville, se présentait devant lui. « Seigneur, lui dit-elle, que me donneras-tu si je te marie avec une jeune fille qui vient tout juste d’entrer dans notre ville ? » — « Je t’enrichirai, lui répondit-il, pour peu que Dieu le permette. » La vieille se rendit auprès de l’étrangère. «Petite mère, lui dit-elle, Allah a répandu sur toi ses faveurs. Le roi demande ta fille en mariage. Il ne tient qu’à toi de la lui donner. » — « Madame, lui répondit l'étrangère, que Dieu

fasse miséricorde à tes père et mère ! Que suisje, pour qu’un roi venant me demander ma fille, j'ose la lui refuser ? » Conduite immédiatement au palais du roi, elle l’eut à peine salué, que celui-ci lui dit : « Je veux prendre chez toi une fille de bonne maison, de race et de renom. » — « Seigneur, lui répondit-elle, je te la donnerais comme servante, si tu le voulais, à plus forte raison comme femme!» Ils s’entendirent, séance tenante, sur la dot et le roi versa une somme convenable. Ils fixèrent la date où il amènerait chez lui la mariée.

Dès lors la mère s’occupa de tailler des effets pour sa fille (et de lui faire son trousseau). Le roi fit appeler les maçons. Quand ils furent devant lui, il leur dit: « Je veux que vous me bâtissiez, sur le bord de la mer, un château qui n’ait pas son pareil dans le monde. » — « Que Dieu bénisse notre entreprise ! » répondirent-ils. Ils se rendirent aussitôt (dans leurs cabinets) pour dresser le plan de ce palais. Puis, ils se mirent à l’ouvrage et y travaillèrent deux mois et plus. Quand l’œuvre fut terminée, ils vinrent en remettre les clefs au roi qui leur paya ce qu’il leur devait. Alors il envoya les femmes de ses vizirs et des hauts fonctionnaires de la cour pour attacher le henné à la fiancée. Le lendemain on la conduisit à la demeure de son mari. Pendant sept jours et sept nuits, la musi-

que joua. La veille du huitième jour, le roi entra dans la chambre nuptiale. 11 passa avec elle de nombreux jours, et elle conçut de lui. Les mois de grossesse achevés, elle mit au monde un garçon. Le porteur de la nouvelle reçut le présent que méritait une pareille nouvelle. On vint féliciter le roi de la ville et de la campagne. La ville se para et prit son air des jours de fête. Pendant sept jours, la nouba joua. On n’oublia pas de célébrer le septième jour de la naissance du prince. Après quoi, on le remit à la nourrice. Quand il fut plus grand, on lui donna un précepteur qui lui enseigna la lecture et les belleslettres. Une fois qu’il y fut passé maître, on lui apprit l’art de la guerre.

Cependant il était devenu homme et il ne s’occupait guère qu’à courir sur son cheval dans les rues de la ville et à écraser les passants. Or la femme de son oncle paternel ne pouvait le sentir. Un jour, elle le prit à partie et lui dit : « Qu’as-tu donc ? Pourquoi passer ton temps à galoper sur ton cheval et à écraser les passants ? Tu es comme un chien enragé ! Cependant, quand on a pour mère une mendiante à moitié folle... Puisque tu te piques tant de bravoure, va donc délivrer tes tantes maternelles qui sont restées chez la Ghoule !» — « Moi ! répondit-il, mes tantes maternelles sont chez une Ghoule? » — « Va donc questionner là-

dessus ta grand’mère. » Il se rendit auprès de celle-ci sans retard, a Tu vas tout me confesser, lui dit-il, ou je te tue ! » Elle s’y refusait. Il alla chercher un sabre : « Dis-moi tout ou je te tue! » Elle finit par lui raconter leur histoire, et lui exposa ce qui lui était arrivé, à elle et à sa fille, depuis le commencement jusqu’à la fin. Alors le jeune homme fil un serment solennel et dit : « Je jure par Allah le magnifique, je ne remettrai pas les pieds dans ce pays-ci sans ramener mes tantes maternelles de chez la Ghoule ! » .

On lui prépara des vivres. Il revêtit ses armes. Il monta sur son cheval. Il fit à tous ses adieux. Enfin il se mit en marche. Il traversa tant de pays qu’il sortit des terres de son père. Enfin, la nuit le surprit sur la lisière d’un bois. Il y entra, y attacha son cheval et s’assit pour manger. Et voilà que deux perdrix passèrent dans les airs au-dessus de sa tête. L'une d’elles disait à l’autre : « Si le fils du roi est bien inspiré, il grimpera sur cet olivier, pour y passer la nuit. » Sa sœur lui donnait la réplique: « Et pourquoi donc ?» — « Parce que je crains pour lui qu’un lion ne vienne bientôt et ne le mange. » — « Et son cheval ? Que peut-il faire pour le mettre en sûreté ?» — « Il n’a rien à craindre pour lui. A son lever, demain matin, il le retrouvera à sa disposition. » Ainsi averti, le prince monta sur T. II. i8-

l’arbre sans s'occuper de son cheval. Vers le milieu de la nuit, un lion vint en poussant des rugissements qui firent retentir la forêt. Le prince jeta un coup d’œil au dessous de lui. Il ne sut si son cheval s’était envolé ou avait disparu sous la terre. Le lion, s’approchant de l’arbre, vint se frotter au tronc. Il passa la nuit à s’y gratter les flancs. Le prince la passa dans les alarmes. Mais aux approches du jour, le fauve se retira. Quand il descendit de son arbre, le prince vit tout à coup son cheval près de lui. Il sauta en selle et continua sa route.

Il voyagea de ville en ville et de désert en désert tant qu’un jour il fit la rencontre d'une vieille accroupie dans sa hutte. Il descendit de cheval et la salua. La vieille l’interrogea et lui demanda : « Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Qui cherches-tu ? » — « Je suis fils de roi, » lui dit-il, Et il lui raconta ce que lui avait dit sa tante paternelle et comment elle lui avait fait honte de ses tantes maternelles restées chez les Ghouls. « Je vais les chercher, les délivrer de la Ghoule, tuer celle-ci et je reviendrai. » — « Ecoutemoi, lui dit-elle, mon enfant. La Ghoule que tu vas attaquera trois fils. Prends bien toutes tes précautions. A la fin, tu triompheras. Qu’Allah ne te fasse faire que de bonnes rencontres ! »

Il reprit sa marche à travers les solitudes et il la poursuivit longtemps. Il arriva enfin dans

le jardin d’une Ghoule. Il entra. I! la surprit en train de moudre du grain. Ses mamelles traînaient à terre. Il se jeta sur elles et les téta.- « Par Allah! s’écria-t-elle, si tu n’avais pas tété Aïssa et Moussa (i), je faisais de ta chair une bouchée, de ton sang une gorgée, et tes os craquaient sous ma dent, comme le tonnerre au firmament. Où te rends-tu? continua-t-elle. Tu es bien jeune. Qu’es-tu venu faire dans le pays des Ghouls et des épouvantes? » Ils en étaient là, quand deux jeunes Ghouls entrèrent. Ils se mirent à faire mine de sauter l’un sur l’autre, à danser en se faisant vis-à-vis et à grincer des dents. « Allez-vous-en. Sortez d’ici, leur cria la Ghoule. Celui-ci est votre frère maintenant. » Ils sortirent, mais pour aller tout droit au cheval qu’ils flairèrent. Ils reprirent leur sauterie. Et déjà ils regardaient par où ils allaient l’entamer, quand leur mère sortit et leur dit : « Allez chercher quelque autre chose. Tout ceci n’est pas pour vous! » Ils s’en allèrent alors et ne reparurent plus.

La Ghoule rentra et reprit la poignée du moulin à bras. Soudain, ils entendirent un grand bruit et des tintements de sonnettes. Des gens venaient. En approchant de la hutte : « Cela

(i) Sic et non comme d'ordinaire « la mamelle d'Aïssa et de Moussa.

fleure l'habitant des qçours et des bourgs, dirent-ils. Quelque arabe s’est glissé au logis. » Et l’on vit entrer deux Ghouls gigantesques. Ils se mirent à renifler. « Allez-vous-en ! leur ditelle. Eloignez-vous d’ici ! » Ils grincèrent des dents et, quand ils en eurent assez, ils partirent.

« Maintenant, lui dit la Ghoule, il faut que tu me dises la vérité. Quelle est la raison qui t’a conduit dans notre pays ? » 11 lui raconta son histoire avec la femme de son oncle paternel dans tous ses détails. « Je vais chercher mes deux tantes maternelles et mettre à mort la Ghoule. » — « Pour ce qui est de tes tantes, lui dit la Ghoule, j’ai bien peur que tu n’en retrouves aucune. Et, quant à celle qui les a dévorées, je ne sais trop si tu en viendras à bout. Mais assieds-toi et passe chez moi la nuit. Mes fils aînés vont venir. » Il s’accroupit, résolu à passer la nuit chez elle. Elle lui immola un mouton, lui fit du couscouss, lui en remplit un grand plat en bois, qu’elle plaça devant lui. Il mangea tant qu’il eut faim puis il se recula. La Ghoule appela les deux petits Ghouls qui en un clin d’œil eurent vidé (l’immense) plat. « Lève-toi, dit-elle ensuite à son hôte. Tu vas faire un tour avec moi. » Elle le conduisit devant une roche creusée, c’est-à-dire dans les flancs de laquelle on avait pratiqué une galerie, ils s’y engagèrent et pénétrèrent dans une cave

souterraine jonchée d’ossements et où l’on respirait une odeur nauséabonde. « Ce sont des ossements, ma mère! s’écria-t-il. Comment se trouvent-ils là ? » — « Mon fils, lui dit-elle Zemzâm, mon mari est maquignon, et il achète des chevaux pour les revendre. S’il lui en meurt un, il l’enterre ici, ne voulant pas le jeter aux lions. » Le prince qui savait qu’il était chez des Ghouls, comprit bien qu’il avait devant lui des ossements humains mêlés à des carcasses de bétes de somme. La peur se glissa en lui. Il ne pensait qu'au moyen de sortir de la caverne et de prendre la fuite. Enfin, la Ghoule le tira de ce lieu.

Elle le conduisit à une hutte en branchage située dans la forêt : « C’est ma mère qui habite ici, lui dit-elle. — « C’est bien! » répondit-il. Quand ils entrèrent, ils la trouvèrent occupée à manger une vache à elle seule. « Va lui téter la mamelle », recommanda la Ghoule à son hôte. Il le fit, la salua. Il remarqua sa bouche barbouillée de sang figé. « Assieds-toi et mange, mon fils, lui dit-elle. Je me suis fatiguée à chercher du feu. Je n’en ai point trouvé. » Quoiqu’il eût peur d’elle, il s’approcha et fit semblant de manger, mais il ne mangeait que du bout des dents. « Comment, demanda-t-elle à sa fille, cet habitant des qçours et des bourgs est-il venu chez toi ?» — « Il passait, lui ré-

pondit-elle, il était exténué. Il m'a fait pitié. Je l’ai invité à déjeuner, puis à souper, mais demain il s’en ira. » Elle se garda de lui confier qu’il était venu pour reprendre ses tantes et tuer une Ghoule.

Sur ces entrefaites, arriva un chien colossal... La grandeur est à la disposition d’Allah ! Dans sa course on voyait la masse de ses muscles rouler d’un côté et de l’autre. Des filets de bave lui pendaient de la gueule. Le sol tremblait sous ses pas. Le prince le regardait avec stupéfaction. Il vint droit à la hutte, -et, trouvant la vieille devant sa vache qu’elle déchiquetait, il s’accroupit près d’elle et prit part au festin en grondant. Et quand il eut fini de manger, il vint se coucher sur le sein de la Ghoule dont le prince était l’hôte. « Allons ! lui dit-elle, salue ton frère, l’adamite. Il est mon hôte ! Il a tété la mamelle d'Aïssa et de Moussa. » Le chien aussitôt lui présenta ses salutations, la bouche encore pleine de sang. Et la Ghoule dit au prince : « Ferme les yeux ! » puis, « Ouvreles! » Il vit alors celui qu’il avait vu chien transformé en Ghoul. C’était même un Ghoul des plus monstrueux. Ses yeux brillaient comme des lampes. Il humait l'odeur de l'homme et grinçait des dents. « Assez! lui cria sa mère, va-t-en. Sors un peu pour te ressaisir. » Il obéit à cet ordre. Il sortit et revint ayant re-

pris son ancienne forme. Et la Ghoule, se levant et invitaut son hôte adamite à en faire autant, ils retournèrent tous les trois à leur cabane.

Au coucher du soleil, la Ghoule prépara le souper de son hôte qui mangea seul. Ils causèrent. « Que disent de nous les adamites? lui demanda la Ghoule. Dis-nous la vérité. Ne crains point. Je jure par 'Ai'ssa et Moussa que tu n’as rien à craindre. » — « Ils disent, raconta le prince, que vous mangez la chair humaine et celle de l’âne et du chien; que vous n’avez pas de répugnance pour les bêtes tuées sans les rites de l’immolation ; que vous tirez les ca- , davres humains de leurs tombeaux pour les dévorer; que vous dormez dans les cavernes, que vous y vivez, que vous y accouchez; que votre aspect est horrible à voir.... »

Comme il parlait de leur laideur, il vit la Ghoule se transformer. Elle prenait une beauté éblouissante, telle qu’en vain on en chercherait une pareille sur la surface de la terre. « Tout ce que tu as dit jusqu’ici est vrai, lui dit-elle. Mais quand vous critiquez notre beauté, vous nous calomniez. » Elle appela ses enfants en bas âge. Ils accoururent. Ils étaient hideux à voir. Elle les fit tenir debout devant elle et les aspergea de quelques gouttes d’eau ; et, aussitôt, il se répandit sur toute leur personne une beauté

telle qu’on l'aurait vainement cherchée ailleurs. Le prince n'en fut pas peu surpris.

Enfin, elle dit à son hôte : « Si mes fils te mettent en présence de la Ghoule, quelle récompense me donneras-tu? » — « Que demandestu? » — « Je veux cent vaches et cent brebis. » — « Je te les donnerai rien qu’à cause des railleries de ma tante maternelle, (que tu m'auras permis de faire cesser). Mais je t’en promets davantage. » Soudain, ils entendirent un grondement semblable à celui d’un tremblement de terre. Il s’y mêlait des tintements de clochettes. On approchait de la hutte en reniflant l’air, en frémissant comme le cheval qui s’ébroue et en grognant comme le sanglier. Avant d’entrer, on poussa un cri formidable qui fit trembler les montagnes : « L’odeur de l’habitant des qçours et des bourgs! Quelque arabe s’est glissé au logis! » Alors, la Ghoule sortit. Elle avait la forme humaine et tout l’éclat d’une beauté introuvable. « Taisez-vous, dit-elle à scs fils. L’hôte qui est chez moi est votre frère. 11 est venu vous demander secours. » (Les fils de la Ghoule entrèrent). Ils saluèrent le prince et lui souhaitèrent la bienvenue. Puis, ils prirent place à côté de lui et l’interrogèrent. « D’où viens-tu? Où vas-tu? » La mère prit la parole.

« 11 est venu vous trouver pour que vous lui serviez de guides et que vous l’accompagniez. Ses

tantes maternelles sont restées chez la Ghoule qui habite dans le jardin aux fèves. Si vous trouviez ses tantes, il faudrait les lui ramener et aussi celle chez qui elles sont. Mais, si vous ne trouvez pas les tantes, amenez cette dernière toute seule. » L’un d’eux répondit : « S'il s’agit du jardin de la Ghoule aux fèves, il ne s’y trouve aucune fille d’homme. La Ghoule y vit solitaire. Maintenant, si c’est la propriétaire du jardin aux fèves que tu veux tenir, elle sera bientôt entre tes mains. » (A la nouvelle de la mort de ses tantes), le prince éprouva une grande contrariété. Enfin il leur dit : « Si vous le voulez bien et que vous n’y voyiez aucun inconvénient, apportez-moi la propriétaire du jardin aux fèves, même seule. »

Nous avons oublié de dire que le jardin de la Ghoule était connu parce qu’il avait le privilège de produire des fèves tout le long de l’année et de n’en manquer en aucune saison.

Le Ghoul (qui venait de parler) s’adressa à sa mère : « Lesquels de mes frères, lui demanda-t-il, vais-je prendre avec moi? » — « Prends avec toi, lui dit-elle, Sennoud, Bennoud et Oukkal elkboud (le dévoreur de foies). » 11 appela aussitôt ses jeunes frères (qui vinrent à l’appel de leur aîné). « Pour toi, dit-il au prince, reste ici et attends. » Ils présentèrent à leur mère leurs souhaits de sécurité (lui firent leurs adieux) et ils partirent.

T. II

ig-

Après avoir passé d’un désert à un autre, ils arrivèrent au jardin de la Ghoule. Elle donnait ce soir-là une soirée avec festin, suivi de la danse modérée qu’on appelle chtîh et et de la danse effrénée qu’on appelle rdih. Les Ghouls s’accroupirent non loin du jardin et attendirent, ne voulant pas encore entrer. Leur chef attendait le milieu de la nuit, l’heure où toute chose pousserait son cri dans le ventre des Ghouls invités. Quand le moment fut venu, il entra en laissant ses frères dehors. Il avait eu soin de prendre l'apparence d'un mendiant. Il s’accroupit. Mais les Ghoules, l’ayant remarqué, le signalèrent : « Un étranger s’est mêlé à nous! » se dirent-elles. Elles se levèrent et se jetèrent sur lui comme des chiens sur un intrus. Il poussa alors son cri d’appel : « Sennoud! Bennoud! Oukkal el kboud ! » En un clin d’œil, ceux-ci furent à ses côtés. Lui-même, dans un tremblement qui secoua tout son corps, reprit sur-le-champ sa figure de Ghoul et de Ghoul colossal. Et, engageant la lutte, il empoignait les Ghoules, qu'il brisait en deux dans ses mains. Et ainsi de tous les Ghouls qui se trouvaient dans le jardin aux fèves, il les partagea tous en deux et ne laissa que la Ghoule aux fèves. Ils s’en saisirent, la garrottèrent et, avec leur prisonnière, s’en retournèrent chez eux, à travers plaines et monts. Elle eut beau se démener

comme une possédée, le Ghoul la remit entre les mains de sa mère : « Mère, lui dit-il, nous t’apportons la Ghoule que demande ton fils, celui qui a tété ton sein. » Et ils la lui laissèrent garrottée, étendue sur le flanc, comme une bête de boucherie qu’on va égorger. Elle appela le prince : « Mes enfants m’ont apporté, lui ditelle, celle qui a mangé tes tantes. » Il s’approcha d’elle et la considéra.

Cette nuit-là, il coucha encore chez la Ghoule, sa protectrice. Elle lui égorgea un mouton et lui servit un plat de couscouss, et elle lui dit : « Avance et mange, jeune homme. Et maintenant garde le silence, abrège tes discours. Nous t’avons remis, sans qu’il n’y manque rien, ce que nous nous étions engagés à te remettre. A toi maintenant de tenir tes engagements, à savoir : cent vaches et cent brebis que tu me donneras chaque année. Si jamais tu m’oubliais, je te rendrais impossibles la nourriture, la veille et le sommeil. Et porte à ta mère mes meilleures salutations. Voilà ce que tu devais entendre de moi, jeune homme. » Elle appela ensuite ses enfants, Sennoud, Bennoud et Oukkal el kboud qui accoururent sans retard. Et l’un d’eux lui tendit un coffret dont il lui fit cadeau en lui disant : « Si jamais tu as besoin de quelque chose, prends de ce que contient ce coffret, fais-en brûler une pincée et tu nous ver-

ras à tes côtés à l’instant même. » La mère, à son tour, s’arracha sept cheveux de la tète et lui dit : « Si jamais tu te trouves dans l’embarras, fais flamber un de ces cheveux et je serai près de toi avec Sennoud, Bennoud et Oukkal el kboud. » Ils passèrent cette nuit-là ensemble. Et la Ghoule gisait garrottée, ne pouvant que les regarder, mais grinçant des dents, renâclant et geignant avec les sourds grognements de l'âne qui va braire.

Le lendemain matin, ils se levèrent pour se préparer au départ.

A vrai dire, le prince, (quand il s’était lancé dans cette entreprise), n’avait jamais osé espérer qu’il s’en tirerait. 11 avait fait le sacrifice de sa vie. (Tout jusqu'ici lui avait réussi au-delà de ses espérances. Mais ce n’était pas fini. Comment un homme aurait-t-il transporté ce monstre dans un pays éloigné ?) Quand le moment du départ arriva, la Ghoule dit à ses fils : « Oukkal el kboud, tu vas te charger delà prisonnière. Toi, Sennoud, tu porteras le prince. Enfin, toi, Bennoud, tu t’occuperas du cheval. » Le prince fit ses adieux à sa protectrice et les voyageurs partirent.

Le père du prince, cependant, était rongé d'inquiétude depuis le départ de son fils. 11 avait dépêché force gens à sa recherche. On avait fouillé les villes, les vallons, les forêts. 11 en était

arrivé à le pleurer comme mort, et son entourage s’attachait à lui faire oublier son deuil. Un jour, le toit de son palais s’entr’ouvrit tout d'un coup. Un Ghoul en descendit tenant dans ses bras le prince, son fils, et ce Ghoul avait une mine effroyable. Aussitôt après, le toit s’écarta une seconde fois : c’était Oukkal el kboud qui arrivait avec la Ghoule aux fèves. Sur ces entrefaites, les gardes du palais entrèrent et annoncèrent aussi qu’un être hideux et gigantesque se tenait à la porte du palais, un cheval à la main. Le prince prit la parole. « C’est bien! dit-il aux gardes. Laissez-le et ne vous inquiétez pas de lui. » Bennoud alors, attachant le cheval, força la porte du palais et fit son entrée, à son tour, dans le prétoire du roi. Les trois Ghouls alors se secouèrent. Un grand tremblement les agita de la tête aux pieds et bientôt ils apparurent sous la forme de jeunes hommes charmants dans le rayonnement d’une beauté à la perfection de laquelle rien n’aurait pu s’ajouter. Ils déposèrent la Ghoule aux pieds du roi. Celle-ci avait gardé au contraire sa figure de Ghoule, avec ses cheveux qui retombaient sur sa face, ses mains semblables à des fourches, ses ongles comme les griffes des grands félins, ses pieds dont les doigts semblaient autant de tisons, ses dents qui ressortaient comme les canines des chiens enragés,

ses yeux, enfin, comme des scorpions. Aussi le roi ne sortait-il plus de l'ahurissement où, depuis que son toit s'était entr'ouvert, le plongeait un spectacle que jamais il n’avait vu et dont jamais il n’avait entendu parler.

Le jeune prince, cependant, était venu se placer devant son père. Quand il l’eut salué, le père éprouva une grande joie. Ils tombèrent dans les bras l’un de l'autre. « Mon père, lui ditil, j’ai à vous raconter une histoire fantastique que vous pourriez écrire avec de l’encre d'argent et d’or. J’ai à vous raconter une histoire qui, dans legenre fantastique même, est étrange, à faire blanchir la barbe des jeunes gens. Ah! depuis combien de temps je suis parti! » Il ajouta : « Cette Ghoule! Ah! la bizarre aventure!... Ceux-ci sont Sennoud, Bennoud etOukkal el kboud. La Ghoule est la maîtresse du jardin aux fèves, celle qui a dévoré mes tantes maternelles. » — « C’est elle? dit le roi. Je veux la tuer et en tirer vengeance. Mais raconte-moi pourquoi tu as entrepris ce voyage. » 11 lui fit alors le récit de son altercation avec la femme de son oncle paternel. Il lui dit l’opprobre de sa famille qu’elle lui avait jetée à la face dans ce défi : « Va chercher tes tantes maternelles chez les Ghouls! » Il finit par ces paroles : « Mon père, toi qui sièges dans la salle du trône et portes la couronne, il faut me donner cent

vaches et cent brebis que je vais envoyer à 1£ Ghoule, dame des Ghouls, qui habite entre trois montagnes. » — « Je remercie Allah, dit le roi, de ce que tu m’es rendu sain et sauf. Si tu veux lui en donner davantage, tu le peux. » Et il ordonna aux esclaves d’amener un troupeau d'autant de tètes à la porte du palais. Le roi fit de plus abattre des moutons et préparer un grand couscouss. Il amena les Ghouls dans ses appartements et leur servit un immense plat chargé de viande qu’ils dévorèrent tout entier. Puis, faisant leurs adieux au roi et au prince, les Ghouls poussèrent devant eux leur troupeau et s’en allèrent.

La Ghoule cependant restait garrottée, étendue sur le flanc, au milieu de la salle du trône. On la souleva et on la transporta dans un réduit où on l’isola. Tous les jours, on abattait pour elle quelque animal et on le lui apportait à manger. Un jour que le roi siégeait dans la salle de ses séances, son fils entra et se présenta devant lui. « Je viens, lui dit-il, te demander ton avis sur un point. J'ai envie de faire promener la Ghoule dans toutes les rues de la ville. Puis, faisant creuser une fosse devant la porte de mon oncle paternel, je la remplirai de bois et je brûlerai le monstre. » — « Lais ce que tu voudras, mon fils », lui répondit le roi. Rentrant alors chez lui, il donna l’ordre à la vieille

négresse de lui apporter un de ces brasiers en terre qu’on appelle nâfekh. Il ouvrit le coffret dont les Ghouls lui avaient fait présent. 11 jeta dans le brasier une pincée de la poudre qu'il contenait. A l’instant, les Ghouls furent auprès de lui. Il jeta alors des cheveux de la Ghoule dans la braise et leur mère se trouva sur le champ avec eux. Il se leva aussitôt et leur égorgea un mouton et leur fit préparer plusieurs plats de couscouss. Il les leur apporta lui-méme quand ils furent à point. Puis, il dit à la mère d’Oukkal el kboud : « J’ai l’intention de jeter la Ghoule dans une fosse, d’entasser du bois sur elle et d’y mettre le feu. Je te demande de m’assister en ce moment avec tes enfants. » — « Non, lui dit-elle. Je vais aller chercher mes amis et ils s’en partageront les morceaux, (comme on répartit les membres d’un bœuf pour l’achat duquel on s’est cotisé). » (i) — « Comme tu voudras », lui dit le prince. Elle disparut aussitôt à ses yeux. Ses fils avaient revêtu la forme humaine. Soudain, la ville s’emplit de Ghouls. Les habitants furent pris de frayeur à la vue de ces monstres hideux. « Gardez-vous, leur avait recommandé la mère d'Oukkal el kboud, de faire aucun mal. Celui d’entre vous qui grincerait des

(i) C'est rouzi'a ou qor'a ; voir Coutumes, Institutions, Croyances, page 8g.

dents, ou renâclerait, ou grognerait serait traité comme la Ghoule aux fèves. » Ils enlevèrent donc celle-ci et la portèrent devant la maison de la tante paternelle du prince. La mère d’Oukkal el Kboud vint alors : « Arrivez, cria-t-elle à ses trois enfants, avec vos massues au poing. »

Ils vinrent se ranger auprès d’elle. « Lâchezla maintenant, leur dit-elle. Détachez ses liens, faites-lui faire le tour de la ville. » C’est ce qu’ils firent. Et cependant ils la frappaient de leurs massues. Et la mère de Bennoud vociférait et disait :« Ghoule, appelle maintenant les Ghoules, avec lesquelles tu as mangé les deux filles « maboules ». Tire-toi aujourd’hui de ce mauvais pas. » Et les Ghouls qu’avait amenés la mère de Bennoud battaient la mesure en frappant dans leurs mains et disaient : « Hé! la Ghoule ! la Ghoule, maîtresse du jardin aux fèves, toi qui croquas les folles, ton sang coule maintenant à torrents ! Hé ! la Ghoule ! la Ghoule, qui habitas les montagnes élevées. Hé! la Ghoule ! la Ghoule ! ton sang tombe maintenant en ondées! » La promenade terminée, on la ramena devant la maison de la tante du prince; on l’allongea sur la terre; et, brandissant leurs massues, ils dansèrent sur elle jusqu’à ce qu’ils l’eurent tuée. La femme du frère du roi fut témoin de tout son supplice. Cependan le roi fit enlever le cadavre, ne voulant pas que

T. II

les Ghouls la mangeassent devant la porte de son frère. Ils l'emportèrent donc en dehors de la ville, la dévorèrent et s’en rassasièrent fort convenablement à leur gré.

Cela fait, le roi fit appeler son frère. «J'ai à te parler, lui dit-il. Dieu ne m'a donné qu’un enfant en ce monde. Pour quel motif ta femme l’a t-elle pris en haine ? Pourquoi lui a t-elle reproché ses tantes maternelles de façon à le mettre en demeure d'affronter le pays des Ghouls et des épouvantes? Aujourd’hui, je te le dis en toute vérité : rien ne pourra m’empêcher de la faire mourir !» — « Elle est à toi, lui dit son frère. Fais-lui ce que tu voudras. » Sur ces paroles, le roi fit venir son fils. « Ta tante paternelle est à toi, lui dit-il. Si tu veux, tu peux la mettre à mort. Si tu le veux, donne l’ordre au bourreau de lui couper le cou. » — « Mon père, lui dit-il, j’aime mieux la livrer aux Ghouls. » Le prince cria: « Sennoud ! Bennoud ! Oukkal el kboud! » Ils accoururent. « Je veux que vous alliez prendre, leur dit-il, ma tante paternelle. Vous lui ferez faire tout le tour de la ville. Puis vous l’entraînerez dans la campagne et vous la mangerez. » Ils se rendirent aussitôt à sa maison d’où ils l’arrachèrent, poussant le cri des lamentations, se déchirant le visage et en larmes. Ils la promenèrent dans toute la ville, lui firent franchir les portes et la crucifièrent. Ils

se jetèrent alors sur elle et la dévorèrent. Après quoi, les Ghouls dirent au prince : « Nous voudrions nous retirer. » Ils lui firent leurs adieux. Il leur donna quelques moutons et bœufs et ils s’en allèrent. Le prince alors alla voir sa mère. II la trouva au comble de la joie. Et tous restèrent sous la protection et la sauvegarde d’Allah .

Un jour le vieux roi tomba gravement malade. 11 rassembla autour de lui les membres de son conseil de gouvernement et ceux de son tribunal de justice et, devant eux, il fit à son fils ses dernières recommandations. « Mon fils, lui ditil, après cette maladie, je ne sortirai d’ici que pour gagner mon tombeau. Je te recommande de juger avec équité. Je me suis montré trop complaisant pour ta rancune dans tes démêlés avec ta tante et dans d’autres circonstances. Il te faut être bon et indulgent pour tes sujets. » Quelques jours après, le roi mourut. Son fils fit annoncer la date de ses obsèques dans toutes les cours. Enfin on l’ensevelit. Le septième jour qui suivit, le prince s’assit sur le trône de son père.

Il régnait depuis quelque temps déjà lorsque, un jour qu’il était accroupi dans son château, il vit passer sur sa tête deux colombes. L’une d’elles dit à sa sœur : « As-tu remarqué que le jeune roi ne s’est pas encore marié. Ah ! s’il pouvait prendre pour femme 'Aïcha bent

etsloudj ettâïra felmroudj, ('Aïcha, fille des neiges qui voltige sur les prés verts). Tout autre mariage le ferait descendre de son rang. » Et, en prononçant ces paroles, elles lui lancèrent une pomme. 11 se hâta de l’enfouir dans sa poche. Mais la fièvre le prit. Il se rendit auprès de sa mère et lui dit : « Mère, j’étais en parfaite santé et voilà que j’ai été pris soudain d’une fièvre violente. » A cette nouvelle, les gens du divan accoururent pour voir ce qui lui était arrivé. « Faites-moi venir, leur dit-il, le Conseiller, le Mdebbeur, sur le champ. » On l’envoya chercher. Quand il eut salué le roi, celuici lui dit : « Je t’ai mandé pour que tu m’expliques un dialogue que j’ai entendu. J’étais accroupi dans mon château quand deux colombes passèrent sur ma tête. L’une d’elles parla à sa sœur et lui dit : « Ah ! si le jeune roi pouvait épouser 'Aïcha bent etsloudj ettaïra felmroudj. » « Ces colombes, dit le conseiller, sont des djanniât, des filles de génies. Elles se sont perchées sur le faîte d’un mur élevé. Elles se sont montrées à toi sous la forme de colombes; et elles t’ont trouvé, mon seigneur et roi, un peu simple. Cette 'Aïcha, fille des neiges, qui habite les villas des champs, qui demeure en face d’allées d’arbres et de vignes ; (écoute bien, ô roi, et prends tes mesures; préte-moi l’oreille, ô roi, et garde le sens de mon dis-

cours); cette jeune fille aime les divertissements, la musique et les chants. Sa poitrine est d’ivoire; son palais de cristal. (Elle n’est point sèche) et l’on voit trembler sa chair (quand elle marche). O toi qui sièges dans la salle du trône, la couronne sur la tête, sa demeure est en briques émaillées et en marbre. Le bandeau de ses cheveux est comme la plume de l’autruche. Tu jurerais qu'elle est la lune dans la nuit où son disque est parfait. Sa vue excite l’amoureux et accroît son désir et son délire. » Et le vieux Conseiller ajouta. « Je te recommande, ô roi, de ne point t’ouvrir à tes sujets. Je te recommande, mon fils, de ne te confier à personne mais de garder pour toi ton souci. L’amoureux doit savoir patienter et ne point se ruer devant lui en aveugle. Si tu entreprends quelque chose, consulte les gens de bon conseil et perspicaces. » Tout le monde sortit alors: membres du conseil du roi, membres de son tribunal, conseiller intime enfin, tous prirent congé de lui.

Sa mère fut bientôt à ses côtés. Il lui fit connaître les discours que lui avait tenus le vieux conseiller sans en rien omettre. « C’est le moment, lui dit sa mère, de tirer le coffret dont t'a fait présent Oukkal el kboud et de brûler un des cheveux de la Ghoule. Tes amis les Ghouls accourront près de toi et ils aviseront. »

Il prit donc une pincée de poudre dans le coffret ainsi qu’un cheveu de la Ghoule, et jeta le tout dans le foyer. En un clin d’œil, Oukkal el kboud et sa mère furent auprès de lui, sous la forme humaine. Quand ils l'eurent salué, lui et sa mère, ils lui dirent : « Que désires-tu ? La fortune te viendra d’orient ; la fortune te viendra d’occident ; et, quoi que ce soit que tu désires, tu l’auras dans tes mains à l'instant, n Alors, il leur rapporta les propos de la colombe et leur rendit compte de la consultation du vieux conseiller en détail. « Je me charge de te la conduire ici, de ma propre main! » s'écria Oukkal el kboud .

Aussitôt, le roi se sentit délivré de son mal. Oukkal el kboud le chargea sur ses épaules, et, en unclind’œil le déposa au milieu du jardin. Là, il prit congé de lui et s’en alla. Le jeune roi était assis auprès d’une fontaine. L’onde était pure comme l'or. Accourez, venez-voir cette merveille : l’onde était pure comme le plus pur cristal, si pure qu’au milieu de la fontaine on voyait le djann Ghozal, le génie de la source, (i) Le roi, saisi de crainte, ne soufflait mot. Soudain,

( i ) Elmâ çâfi kidzheb... ouarouâh tchouf hadel a'djeb... elmâ çâfi kizlâl... ouelguelta fi ouestha ghzâl. Ma traduction a été faite après consultation du narrateur. Ghozal ou Ghzâl est bien le « genius fontis ».

un pigeon lui parla : « Tu es venu, toi qui coiffes la couronne et revêts le caftan, toi qu’on appelle Seigneur Sultan, tu es venu chercher la maîtresse du jardin, celle dont la beauté ne se retrouve nulle part, la belle à la paupière alourdie de langueur. Dis-moi, que vises-tu ? Es-tu venu ici avec des intentions perfides ou bien en hôte? Si tu es venu chercher la noble 'Aïchn, fille des neiges, tu ne la verras pas venir à toi, lors même que tu parcourrais le monde. Elle ne marche que sur les carreaux émaillés et dans des babouches. » Puis le pigeon ajouta : « Tu peux louer Dieu de la perfection de sa beauté; et, par Allah, tu ne verras pas la grâce de cette charmeresse, sans qu'elle captive ta pensée et te laisse rêveur, t’appuyant aux murs, les yeux perdus, comme les fous. » Le roi lui répondit: « Hélas! pigeon, tu me fais rabattre de mes espérances, et tes discours criblent mon cœur de pointes. Mais ce n’est pas ma peine qui doit inspirer ma réponse. Mon cœur a beau être dans la torture, je te recommande, ô pigeon, de présenter à la belle mes meilleurs souhaits et de lui porter mes paroles. » Alors, le roi fit ses ablutions avec l’eau de cette fontaine. Il accomplit le rite de la prière et y ajouta des invocations particulières à l’adresse d’Allah Très-Haut Puis il s’endormit. Et voilà qu’il se trouva dans un château.,.

Grâces soient rendues à Celui qui le créa et en combina les beautés! Les murs n’étaient qu’or et argent. L’on trouvait dans son jardin des pommiers, des pêchers, des grenadiers, du jasmin, du jasmin d'arabie, des lys. Il ressemblait au paradis que garde Ridouàn, avec ses noisetiers, ses pistachiers et ses cassies. Il ne s’en trouve point de si beaux dans le monde. Les arbres portaient haut leurs cimes ; les oiseaux babillaient; les eaux couraient. Et, tandis que l’eau circulait à leurs pieds, jasmins d’Arabie

et lys perdaient la tète . Charme tes loisirs, ô

riche, et peine, pauvre hère ! Voilà ce dont jouit celui qui a du bien et qui sait se tirer d’affaire ! A ce spectacle, le roi restait saisi d’admiration. Soudain vint se poser à la portée de ses mains une petite table chargée de mets. Il mangea jusqu’à ce qu’il fut rassassié et se rinça les mains. Puis on lui servit le thé. Et tout ce qu'il goûtait décelait l’art des génies. Enfin tous ces objets furent enlevés de devant ses yeux.

Deux jeunes filles se présentèrent devant lui. Que grâces soient rendues à Dieu qui les créa et composa leur beauté! Et ces jeunes filles n’étaient autres que celles qui, sous la forme de deux colombes, étaient venues le trouver dans son château et avaient conversé ensemble devant lui. « Sois le bienvenu, lui dirent-elles, Seigneur des rois ! Tu es donc venu nous trou-

ver? » — « Lève-toi! » ajoutèrent-elles. Et, le plaçant entre elles deux, elles montèrent avec lui. « Seigneur du monde, lui dirent-elles, viens voir le rameau de saule. » Enfin, elles l’introduisirent dans une salle telle qu’il n’y a passa pareille dans ce bas-monde. Et il aperçut sur une estrade d’or une jeune fille... Grâces soient rendues à Celui qui la créa et composa sa beauté! Nulle ne pourrait lui être comparée dans la demeure des mortels. Ses cheveux, comme nul n’en posséda jamais, descendaient au-dessous de sa ceinture. Sa bouche ressemblait à l’anneau de notre Seigneur Soleiman. Ses joues épanouies étaient comme des coquelicots; et son cou se dressait comme la tige d’un lys. Elle lui adressa la parole et lui dit : « Sois le bienvenu, soulagement des âmes! » — « Sois la bienvenue, joue de la pomme ! » — « Ah ! dit-elle, que le miel est doux pris au rayon! » — « Ah ! dit-il, que le vin est bon dans les coupes! » — « Ah ! dit-elle, comme la compagnie est agréable, quand c’est celle des gens de cœur! » — «Ah! dit-il, que certaines liqueurs seraient délicieuses, si elles étaient permises! » Soudain, il se trouva accroupi sur une estrade d’or en face d’elle. Elle poursuivit : « Quel heureux dessein t’amène auprès de nous ?» — « J'ai entendu parler de ta beauté et de ta grâce et de çe charme que t’a donné ton Maître, et je

suis venu te conjurer par l’anneau de Soleiman et ce qui s’y trouve gravé. Quel est ton nom, ô beauté parfaite, dont le front s'orne de cheveux rabattus? » — « Mon nom, lui dit-elle, est 'Aïcha, et ce n’est pas à toi, ô roi, de ressentir tant d’admiration pour moi ! » — « Je suis venu, lui dit-il, te demander la main, avec l’intention de t’amener avec moi dans mon pays. » — « Bien! dit-elle, seulement j’y mets comme condition que tu me remettras les clefs de tes villes et celles de ton trésor : elles constitueront ma dot. » — a J’accepte la condition, lui répondit-il. Veux-tu que je les apporte ici ?» — « Non, ditelle. » Et elle fit un signe de la main.

En un clin d’œil, le jardin se peupla d’une foule compacte qui en remplit les moindres coins. Et tous ces hommes s’assirent. Puis un vieillard extrêmement âgé fit son entrée et vint prendre place sur un siège d’or. Deux autres vieillards le suivirent qui ressemblaient au premier. Celui-ci était le père de 'Aïcha. Les autres étaient ses oncles paternels. Ils s'assirent aussi sur des sièges d’or. Le roi se leva et s’avança vers eux, et il les salua et ils lui souhaitèrent la bienvenue avec la plus grande cordialité. Enfin il leur dit : « Je voudrais prendre chez vous une fille de bonne maison et de bon renom. » — « Dieu bénisse ce mariage ! lui dirent-ils. Nous te la donnons. » Et ils la lui

donnèrent en stipulant la condition que lui avait imposée 'Aïcha Bent etsloudj. Alors le père et les deux oncles se levèrent de leurs sièges. Deux colombes blanches vinrent soudain prendre place dans la compagnie. Elles se secouèrent et se transformèrent en deux vieillards. Ils se firent dicter les conditions stipulées et rédigèrent l’acte de mariage. Et aussitôt après, le roi ne sut plus s’ils avaient disparu dans l’air ou sous terre.

La mariée se leva et revêtit un costume que jamais femme ni génie ne revêtit. Puis les génies vinrent et l'emportèrent, elle et son palais et son mari, et ils déposèrent le tout pendant la nuit dans le pays du roi. Le lendemain matin, tous les habitants, à leur lever, restèrent ébahis. Le roi alla chercher sa mère, la conduisit dans le nouveau palais et l'assit devant sa jeune femme. La mère était au comble du bonheur et elle voulut s’établir avec eux tous dans le palais des génies. « Que Dieu, mon fils, lui dit-elle te fasse trouver en elle une source de bénédictions ! » Puis, comme il sortait, la mère le suivit : « Mon fils, lui dit-elle, prends le coffret et brûle un peu de poudre. Il faut que tu aies près de toi dans cette fête, Oukkal el kboud et Sennoud et Bennotid. Ils t’ont fait tant de bien! Brûle aussi un cheveu de leur mère. » C’est ce qu’il fit, et ils vinrent tous, beaux comme on ne l’a jamais

été. De son côté, 'Aïcha bent etsloudj, sur un signe de sa main, fit venir auprès d’elle des jeunes filles qui portaient vêtement d’or sur vêtement d’or. Pendant sept jours et sept nuits, les génies firent entendre des concerts d’instruments et des chants. Des mets furent servis à tous les gens du pays devenus les hôtes du roi. La ville était parée, et les Ghouls étaient mêlés aux hommes sous la forme humaine. La veille du huitième jour, le roi entra dans la chambre nuptiale. Le lendemain on n’aurait plus trouvé une seule des filles des djânn qui avaient été les filles d’honneur de la mariée. Les Ghouls s’attardèrent plusieurs jours; quand vint le jour de leur départ, le roi leur donna des bœufs et des moutons, de quoi suffire à leur appétit pendant un mois. Et il resta avec 'Ai'c h a ben etsloudj, rendant scrupuleusement la justice et obéi ponctuellement de ses sujets. Et ils vécurent tous deux ensemble sous la protection d’Allah et sous sa sauvegarde jusqu’au jour où les visita le roi de la Mort.

[Conté par Mustapha ben Sidi Hallou, Blidéen, qui le tenait de sa mère Blidéenne).

LA GHOULE ASSIMILEE.

On raconte d’un roi qui vivait au commencement du temps qu’il avait un vizir jouissant d’une grande autorité. Homme de décision et de mesure, ayant la perspicacité qui démêle (les causes) et la raison qui juge les situations d’une vue sûre, il était le meilleur des conseillers. Chacun de ses mots valait un denier. Or ce vizir avait un fils, — grâces soient rendues à celui qui le créa et qui composa sa beauté ! — dont la mère était la propre fille du roi. Joli adolescent, plein de séduction à la fois et de raison, dont la voix ressemblait à celle du rossignol, ayant parole alerte, intelligence preste. Un épi de poils ornait sa joue imberbe. (Comme un bijou), il portait l’estampille... d'une lentille (i) 11 était comme poinçonné d’un grain de beauté.

(i) ou 'ala kheddou khâna ou tâb'âtou cliâma. La khana me semble le grain de beauté surmonté de poils ; la cliâma, le grain de beauté sans poils, d’ordinaire bleuâtre. Ces deux mots sont souvent confondus.

Son père l'aimait d’une façon extravagante. S'il l'eût perdu de vue une heure, il fût tombé en syncope. Le roi, son grand-père, le chérissait (tout autant). Enfin le nom de cette rare perfection était passé en proverbe dans la bouche des rois : « Ton fils est-il donc le fils du vizir?» Ce mot était devenu un dicton.

Le jeune homme n'avait d'autre passion que celle des bosquets et des oiseaux. Un jour qu’avec ses camarades il s'était rendu en partie de plaisir dans un jardin, (après la nuit passée) et le soleil se levant, ses compagnons le quittèrent et il resta seul avec le nègre attaché à sa personne. Tout à coup, il s'évanouit et tomba dans un sommeil léthargique. Le nègre, un moment paralysé par la surprise, le soulevant enfin dans ses bras, l'emporta au palais et l’étendit sur son lit. Tout le monde accourut autour de lui : mère, sœurs, père et grands parents. On fit venir les médecins. Ils l’examinèrent, le tournèrent et le retournèrent, mais aucun d’eux ne put diagnostiquer son mal. On eut l’idée de s’adresser à un autre praticien. Quand il l’eut visité et bien vu, celui-ci déclara : « Ce jeune homme n’a rien, si ce n’est le mal d'amour. »

Le roi fit venir (le Conseiller), le Mdebbeur. « Conseiller, lui dit-il, j’ai besoin de te consulter pour mon enfant. J'ai un garçon, fils de ma fille, que je chéris beaucoup. Il n’a d’autre plai-

sir que de vivre perpétuellement dans les bosquets. Il y avait toujours été sous la protection et la sauvegarde d’Allah, quand, dernièrement, il est tombé évanoui. Son nègre me l’a rapporté au logis dans ses bras. J’ai eu beau appeler les médecins, aucun d’eux n’a reconnu son mal. Tous déclarent qu’il n’a rien. Je suis fort perplexe et ne sais que faire. » — « Si cet enfant, dit le Conseiller, a la passion des bosquets, ce ne sont pas les médecins qui découvriront sa maladie. Vois si quelque magicien, (quelque hakinr), ne saurait pas éclaircir son cas. » Le Conseiller parti, le roi envoya chercher un magicien qu’il avait à son service. Sous ses conjurations, l’eau soudain se gelait. Soufflait-il sur une montagne, elle se liquéfiait. Soufflait-il sur un torrent, il se desséchait. Le magicien accourut à la salle d’audience du roi. Le roi lui fit le même récit qu’au Conseiller. « C’est toi, lui répondit le magicien, qui m’as raconté l'affaire. Mais ce que je veux, c’est approcher de la personne de ton fils; c’est, avec mes oreilles, l’entendre lui-même exposer les faits.» — « Dieu bénisse ton idée! lui répondit le roi; et il se leva sur-le-champ amenant avec lui le magicien. Quand il entra dans la chambre du malade, il y trouva quelques personnes qui lui tenaient compagnie. « Excusezmoi, leur dit le magicien. Je vous serais bien reconnaissant de sortir un instant. » — « Parfai-

tement ! » lui répondit-on. Le roi lui-même fut obligé de suivre les autres, de sorte qu’il ne resta que le malade et le magicien en tête à tête. Celui-ci, tirant son cahier de formules magiques, se livra à des calculs et marmotta et bredouilla des incantations. Enfin, s’adressant à son malade, il lui dit : « Tu étais d’abord assis dans le verger. A la fin tu es resté seul avec le nègre. A ce moment est passée près de toi une fille des Génies, qui s'appelle Œil d’oiseau ('Aïn ettir). Elle a passé entre tes deux sourcils, tel l’éclair ravisseur (i). Sa beauté ne se retrouverait ni dans la race humaine ni dans celle des génies. Tu l’as vue ; et tu ne l'as vue que l’espace d’un clin d’œil ; et c’est à ce moment précis que ta défaillance s’est produite. i) Alors il lui écrivit du grimoire entre les sourcils et il récita des conjurations. Sur le champ le malade sortit de son évanouissement. 11 semblait n’avoir jamais été indisposé. Le magicien lui dit : « Que demandes-tu, fils du vizir? » Il lui répondit : « Ce que je veux, c’est Aïn ettir! » — « Hé bien! lui dit le magicien, dis à ton père de faire faire une caisse en ivoire avec un couvercle en cristal. Quand elle sera prête, je viendrai te trouver. » Là-dessus, le fils du vizir sortit de la chambre en compagnie

(i)Elbreq elkhâtef, expression toute faite.

du magicien. Et sa vue causa une grande joie à toute sa famille, au vizir, son père, ainsi qu’au roi .

Le jeune homme se rendit auprès de son grand-père. « Grand-papa, lui dit-il, voudrais-tu commander pour moi une caisse en ivoire dont le couvercle soit en cristal ?» — « Mon enfant, lui répondit le roi, je ferais pour toi de plus importantes commandes. Grâces soient rendues à Allah de ce qu’il t’a guéri, de ce que tu t’es levé ! Ainsi va ce bas-monde et tout ce qu’il contient ! » Le roi manda un ébéniste. Il lui commanda une caisse en ivoire avec un couvercle en cristal. Elle fut bientôt achevée; et, dans la salle des audiences, l’ébéniste vint la remettre au roi qui lui paya largement le prix de son travail et fit porter la caisse au palais. On envoya chercher le magicien. Il vint et examina l’ouvrage. Le fils du vizir était avec lui. « Va trouver ton père, lui dit-il, demande lui d’envoyer un homme qui portera cette caisse dans le verger. » 11 vint immédiatement un homme qui emporta la caisse et la déposa dans le verger. Alors le magicien et le fils du vizir s’y rendirent aussi ensemble. Le magicien ouvrit la caisse et se mit à y réciter des formules magiques. Enfin il dit au fils du vizir. « Je vais m’en aller. Pour toi, tu laisseras la caisse ouverte. Tu chanteras en t’accompagnant de ton

T. II

instrument, comme tu le fais d’habitude. Tu verras venir une jeune fille... Grâces soient rendues à Celui qui la créa et la modela si belle! Et, de fait, elle l’emporte en beauté sur toutes les filles des génies. Tu ne lui parleras pas ; tu ne la regarderas pas. Mais, dès qu’elle sera entrée dans le coffre, tu le fermeras sur elle. » Le magicien parti, le fils du vizir, qui était resté seul, prit son instrument et chanta comme il aimait à le faire. Vers le dernier tiers de la nuit, Œil-d'oiseau se montra. Elle eut beau attacher scs regards sur le fils du vizir pour l’induire à lui parler, il s’obstina à ne pas la regarder, à ne pas lui adresser la parole. Alors, sans s’en apercevoir, elle entra dans le coffre et fut bien étonnée de s’y voir prise quand le fils du vizir, se levant brusquement, en rabattit sur elle le couvercle.

Le lendemain, le fils du vizir, courut tout droit chez le magicien, jusque dans sa demeure, lui annoncer qu’CEil-d’oiseau était prisonnière dans le coffre. Venant aussitôt avec lui, le magicien voulut la voir. Il la trouva dormant comme dans une alcôve d’or. Mais, tout à coup, le coffre disparut. S’était-il envolé ? Avait-il été englouti par la terre? On n’aurait pu le dire. A ce coup, le fi lz du vizir s'affaissa et tomba sur le sol évanoui. (Recroquevillé par la douleur), son corps y restait courbé en demi-cercle

comme une faucille. Il n’avait conscience d’être ni au fond du firmament ni au fond de l’océan (i). Il fallut que le magicien, tirant une fiole d’or, l’aspergeât de quelques gouttes pour qu’il reprît ses sens.

« Ferme les yeux! » lui dit-il alors. « Ouvreles! » lui commanda-t-il ensuite. Il les rouvrit et se trouva dans un jardin solitaire, sans autre habitant que des oiseaux qui chantaient. Mais bientôt deux jeunes filles s’avancèrent et leur apportèrent deux chaises d'or sur lesquelles ils s’assirent. Et une table vint se placer devant eux, couverte de toutes sortes de plats. Ils mangèrent jusqu’à ce qu’ils fussent rassasiés. De temps à autre, le magicien avait soin d’asperger son commensal de quelques gouttes de la fiole d’or pour dissiper la crainte ou l’ahurissement qui l’envahissaient. Ensuite apparut une colombe verte comme l'herbe qui vint se poser d’abord sur la tête du magicien puis sur celle du fils du vizir. Enfin, elle prit son vol et alla se percher sur une branche d’arbre et elle cria : « Aïnettîr! Aïnettîr! On vient te chercher. C’est le fils du vizir! » Mais aucune voix ne lui répondit.

« Ferme les yeux ! » dit le magicien à son compagnon. « Ouvre-les! » ajouta-t-il aussitôt. Il

(i) Ma \nref rouhon là fesraà ou là felmâ.

les ouvrit et se trouva dans un qçar d’or où se pressait une multitude de jeunes filles que nul n’aurait pu compter si ce n’est Allah Très-Haut. Elles accoururent toutes au devant d’eux pour les saluer. Et leur presse enlevant le fils du vizir, elles vinrent l’asseoir sur une estrade d’or. Elles leur apportèrent ensuite à tous deux des coupes d’or. Le jeune homme prit la coupe et but. Mais il ayait beau boire, jamais il n'était désaltéré et le verre ne désemplissait point. Il fallut que le magicien mit le doigt dans sa coupe pour qu’il ne sentît plus la soif (i). Une table vint se placer devant eux, chargée de mets et de boissons. Ils mangèrent jusqu’à ce qu’ils fussent rassasiés. Ensuite toutes les jeunes filles se levèrent et apportèrent au fils du vizir un vêtement comme personne n’en revêtit jamais. Et la colombe verte se montra. Elle se posa sur la tête du magicien, ensuite sur celle du fils du vizir. Puis elle cria: « Aïnettîr ! Aïnettîr! Viens au devant du fils du vizir! » Mais aucune voix ne lui répondit.

« Ferme les yeux ! » dit le magicien à son compagnon ; « Ouvre-les ! » Quand il les eut rouverts, ils se trouvèrent dans un jardin où de toutes parts retentissaient des ululations de

(i) Cf. la coupe enchantée dans le conte du Prince Falel fhoul qui tua 36o Gliouls, page qo.

joie. Pourtant le fils du vizir ne voyait personne qui poussât ces iouiou. Ses oreilles seules les percevaient. Enfin, des chaises en or leur furent présentées et ils s’assirent; une table leur fut servie avec tous les mets et toutes les boissons, et ils mangèrent. Quand la table fut enlevée, la colombe verte poussa un cri du haut d’un arbre : « Aïnettir! Aïnettîr! demain tu partiras avec le fils du vizir! Mais ne bois pas de l’eau du puits, tu pourrais t’en repentir ! » A ces mots, éclatèrent de nouveau les cris de joie d’une multitude de femmes invisibles.

«Ferme les yeux! » dit le magicien à son compagnon; « Ouvre-les!» Quand il les rouvrit, il se trouva dans un palais bâti alternativement d’une brique d’or et d’une brique d’argent. Un grand nombre de vieillards tous âgés d’environ deux cents ans y siégeaient sur des chaises d’or Tous avaient étalé devant eux un registre. Tous avaient la barbe blanche, le teint blanc, et ils portaient vêtements blancs sur vêtements blancs. Leur président, s’étant levé, fit signe au magicien et au fils du vizir de s'asseoir. A l’instant deux chaises vinrent se poser près d’eux et ils s’y assirent. Les vieillards se levèrent alors l’un après l'autre et chacun vint frotter avec sa main droite le visage du fils du vizir, et, chaque fois, son visage resplendissait d’un éclat nouveau et

T. II

prenait une beauté plus éblouissante. Quand tous eurent passé à leur tour, leur président se leva et frappa sur le mur comme on frappe à une porte. Le mur aussitôt s’entr’ouvrit et laissa sortir une table d'or chargée de toutes sortes de mets et de toutes sortes de boissons et tous ces mets et toutes ces liqueurs étaient de ceux que le fils du vizir n’avait jamais goûtés ni vus. (Quand ils eurent mangé), la table s’enleva toute seule et rentra dans le mur qui se referma et redevint comme il était. A ce moment, le vieillard qui avait frappé au mur disparut. Envolé ? englouti ? le fils du vizir n'aurait pu le dire. Un autre vieillard prit sa -place. Il était vêtu d’un caftan vert et marchait ployé en deux. Il vint frotter le visage du fils du vizir et regagna son siège. Alors il frappa au mur. Il en sortit un grand plateau en or couvert de friandises. Elle mur se referma. Ils mangèrent à satiété et le plateau, se mettant en mouvement de lui-même, rentra dans le mur. Alors le vieillard au caftan vert dit au magicien : « Vous êtes venus demander la main de ma fille Aïnettîr? » — « Oui, roi des génies », répondit le magicien. — « Que votre demande soit bénie! » Alors les vieillards prenant leurs registres se mirent à y écrire, puis ils les fermèrent et les posèrent et élevèrent les paumes de leurs mains vers le ciel pour s’associer aux

vœuxque le président formula pour lesépoux(i).

Alors le roi des génies, père d’Aïnettîr, s’adressant au fils du vizir, lui dit : « Ferme les yeux ! et ensuite : « Ouvre-les! » Quand il les rouvrit, il vit que les chaises précédemment occupées par les vieillards l’étaient maintenant par des jeunes filles dont nul ne savait le nombre qu’Allah Très-Haut. Chacune d’elles avait à la main une rose en or. Elles tenaient aussi des fioles en or qui contenaient toutes sortes de parfums. Et sur leurs genoux était plié un riche costume avec tous ses accessoires. Aïnettîr trônait au milieu d’elles sur un siège d’or. Et, à ses pieds, on remarquait le coffre d’ivoire au couvercle de cristal. Le vieillard heurta au mur et il en sortit une foule de plateaux en or couverts de toutes sortes de pâtisseries. Tout le monde mangea à satiété et les friandises se multipliaient dans les plateaux au fur et à mesure qu’on les mangeait. On avait posé devant Aïnettîr un plateau auquel seule elle pouvait toucher. Quand on eut fini de manger, le roi des génies se leva. Il fit don à sa fille d’une pierre précieuse, (d’un iaqout) (2), qu’il lui passa

(1) Voir Coutumes, Institutions, Croyances, p. 54.

(2) Le mot iakout s’applique à la plupart des pierres précieuses de couleur, particulièrement le rubis, le saphir.

au doigt et lui offrit un vêtement somptueux qu’il déposa dans le coffre d’ivoire. Et chacune de ses compagnes, se levant alors à son tour, vint auprès d’Aïnettir et remit dans ses mains sa rose d’or et rangea dans le coffre d’ivoire le vêtement qu’elle lui offrait. Toutes lui ayant ainsi fait leur cadeau, on vit se lever deux des plus belles jeunes filles. . . Grâces soient rendues à Celui qui les créa et composa leur beauté! L’une d'elles se plaça à la droite d’Aïnettîr, l’autre à sa gauche et elles la conduisirent en face du fils du vizir. Quand elles les eurent mis ainsi en tête à tête, elles poussèrent leurs cris de joie. Et le vieillard au caftan vert, ayant appelé près de lui les deux mariés, leur mit ses mains sur les yeux. Quand il les ôta et leur rendit la vue, sans avoir rien senti ni s’être aperçu de rien, ils se trouvèrent dans le qçar du fils du vizir, dans le jardin où il avait vu pour la première fois Aïnettir; et ils avaient avec eux le coffre d’ivoire qui contenait les cadeaux de noces des filles des génies et le magicien les accompagnait.

Mais revenons au roi et au vizir, son gendre et père du jeune marié. Ils avaient envoyé, de tous côtés, à la recherche de leur enfant et la famille le pleurait. Mais lorsque, comme nous l'avons dit, il se retrouva dans le jardin, un homme s’empressa de porter la bonne nouvelle

au roi et au vizir. Sur-le-champ, ils quittèrent la salle des audiences royales. Tous les membres du conseil les suivirent. Les fonctionnaires, en l’apprenant, coururent aussi au jardin. Le père et le grand-père entrèrent dans le qçar, saluèrent leur enfant et éprouvèrent une joie immense. Mais ils ne pouvaient assez s’étonner de l’éclat nouveau de sa beauté et des charmes qui s’étaient ajoutés à ses charmes, ainsi que des habits magnifiques qu’il portait. Ils s’avisèrent alors de la présence du magicien qu’ils saluèrent et ils comprirent que leur fils avait visité en compagnie du magicien quelque château des génies. Le jeune homme sortit alors et présenta ses salutations à tous les dignitaires qui étaient venus le féliciter.

Jusque-là personne n’avait aperçu Aïnettîr. Mais bientôt les femmes accoururent aussi ; la mère et les sœurs du jeune homme, après l’avoir salué, se réfugièrent dans les appartements intimes du château. Elles y trouvèrent une jeune fille éblouissante comme le soleil, vêtue de monceaux d’or, et couverte d’émeraudes, de rubis et autres pierres précieuses. Elles la saluèrent, lui souhaitèrent la bienvenue et furent enchantées d’elle. Mais elles restèrent interdites quand elles détaillèrent la beauté qu’Allah Très-Haut lui avait donnée et le riche costume qu’elle portait.

Cependant, la foule qui était venue complimenter le fils du vizir se retira et il ne resta que la famille. Alors le magicien rendit compte au roi de ce qui leur était arrivé dans les châteaux des génies, de ce dont ils avaient été témoins, enfin des cadeaux que son fils avait reçus. Le roi donna l’ordre de parer la ville. Mais, tandis que tous ensemble ils se livraient à la joie, deux colombes entrèrent dans le palais. L’une était verte et l’autre blanche. Elles descendirent sur la tête du magicien et elles roucoulèrent. Et le magicien comprit ce qu'elles disaient. Elles pénétrèrent alors dans les appartements intimes, et, se posant sur la tête d’Aïnettir, elles recommencèrent à roucouler et celle-ci comprit ce qu’elles disaient. Ces colombes les invitaient à fixer le jour de la noce parce que les habitantes des châteaux, compagnes d’Aïnèttir, tenaient à assister à la noce de la fille du roi des génies. Le magicien en conséquence demanda au roi et au vizir d’en hâter les préparatifs. Trois jours après, tout était prêt. Aussitôt le jardin se remplit de jeunes filles... Grâces soient rendues à celui qui les créa et composa leur beauté! Le roi, qui avait fait prendre à la ville sa parure des jours de fête, avait invité les principaux de ses sujets et les rois (voisins), il commanda au crieur de proclamer par la ville que le roi tiendrait table ouverte à tout venant pendant sept

jours ; que, aux sons des instruments tenus par les filles des génies et aux accents de leur voix (surhumaine), des tables chargées de victuailles seraient servies et des plateaux circuleraient avec des pâtisseries; que mets et friandises seraient l’œuvre des génies; qu’enfin ce festin durerait sept jours et sept nuits. (Après toutes ces réjouissances), la veille du huitième jour, le marié entra dans la chambre nuptiale. Le huitième jour, le jardin était désert. Il n’y restait plus ni un homme ni un génie. Seulement deux colombes, l’une verte et l’autre blanche, venaient chaque jour y roucouler leurs chants (amoureux). Elles n’y manquèrent pas sept jours durant, puis elles disparurent. Alors, les sept jours nuptiaux accomplis, le fils du sultan sortit de sa chambre. Il se rendit à la salle des audiences de son grand-père, le salua ainsi que son père et les gens du conseil. Une nuit, la fille du roi des génies conçut. Le temps de la grossesse passée, elle mit au monde une fille... Grâces soient rendues à celui qui la créa et qui composa sa beauté ! (Elle naquit avec une chevelure) dont chaque poil était d’or ou d’argent alternativement. Et sa naissance mit le comble au bonheur de tous.

Or il y avait dans le jardin un puits au fond duquel habitait une ghoule. Celle-ci avait accouché (vers la même époque) et avait mis au

monde également une fille d’une beauté incomparable. La fille du roi des génies eut le tort de sortir de sa chambre avant la fête du septième jour en laissant son enfant seule (i). La Ghoule du puits, se glissant dans cette pièce, mit sa propre fille à la place de celle du fils du vizir et emporta celle-ci avec elle.

Quand, le septième jour après la naissance, on voulut procéder à la première ablution de l'enfant, îles matrones) s'aperçurent de la substitution. Ce n’était pas l’enfant du fils du vizir ! On avait assez remarqué ses cheveux alternativement d’or et d’argent. D’ailleurs la constitution intime du petit être n’était point celle des filles de race humaine. Ce fut parmi les femmes une grande consternation. Elles résolurent de n’en rien dire au fils du vizir ni au roi. L’on célébra la fête du septième jour, (comme si de rien n’était), et l'on donna de fait au petit monstre le nom que l’on donnait d’intention à l’enfant dérobée, qui fut appelée le Bourgeon-du-verger (Leqâh elbostân). Mais la pauvre enfant n’avait pas eu sa fête du septième jour.

(i) Encore aujourd'hui une jeune mère musulmane ne laisserait pas son nouveau-né seul. 11 doit être gardé contre les entreprises des génies, surtout la substitution. par une personne d’âge mùr. Un enfant de 4 à 5 ans n’est pas un gardien suffisant.

(Dans sa douleur), la fille du roi des Génies appela à son secours son père et sa mère. De son côté, le fils du vizir, ayant regardé dans ce jour sa fille, sentit son cœur se détourner d'elle. (Frappé lui même de ce sentiment de répulsion), il dit à sa femme : « Cette enfant n’est pas la mienne. Je veux que tu me confesses sur-lechamp la vérité. Que s’est-il passé? » Ils en étaient là, lorsque, (à l’appel de sa fille), la femme du roi des Génies survint accompagnée d’une suivante : « Pourquoi nous appelles-tu?» lui demanda-t-elle. — « Quand ma fille est née, raconta la jeune mère, elle avait des cheveux qui alternativement étaient l’un d'or, l’autre d’argent. Elle est toute différente aujourd’hui. Or je suis sortie de la chambre avant le septième jour, en la laissant seule. » — « Eh, quoi ! lui dit sa mère, ne sais-tu pas qu’il est dangereux de laisser seul le nouveau-né avant le septième jour ? Ton jardin est plein de servantes et d’amies dévouées à la famille de ton mari. Ne peux-tu pas confier ton nourrisson à l’une d’entre elles ?» — « J'ignorais, ma mère, répondit-elle, j’ignorais. » Mais la femme du roi des Génies, se tournant vers le fils du vizir : « Ta fille sera ici dans sept jours », lui dit-elle.

Ni le fils du vizir ni son père ne se doutaient que le puits qu'ils avaient dans leur jardin servait d’habitation à une Ghoule. Il y avait eu un

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