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temps où quelques génies y avaient vécu, mais (pour sa possession) une bataille s’était engagée entre Génies et Ghouls et c’étaient les Ghouls qui l’avaient emporté. Subitement, on ne sut si la femme du roi des Génies s'était évanouie dans les airs ou enfoncée sous terre. Mais elle laissa le fils du vizir dans un grand mécontentement. On donna cette enfant à une servante qui lui servit de nourrice. Au bout des sept jours dont avait parlé la Djannia, elle paraissait avoir un an. Elle croissait la nuit et le jour, (presque à vue d’œil), si bien que sa nourrice avait peur d’elle. Le septième jour après la visite de la mère de l’accouchée, celle-ci et son mari étaient assis dans le jardin qui contenaient le puits, lorsque, tout à coup, ils s’aperçurent qu'une main invisible déposait entre eux une fillette. Ils la prirent, lui regardèrent la tête et trouvèrent que ses cheveux étaient alternativement l’un d’oret l’autre d’argent. Ils éprouvèrent alors une grande joie. Le fils du vizir courut annoncer la bonne nouvelle à son père et à son grandpère. On divulgua la nouvelle de l’enlèvement dont on n’avait plus à faire mystère. La mère de l’accouchée arriva avec un cortège de filles de Génies. On célébra la fête du septième jour avec concerts d’instruments et musique vocale exécutés par les Génies. Des tables y furent servies dont les plats étaient aussi de la prépa^
ration des génies. Puis l’on confia l'enfant à une nouvelle nourrice, tandis que la fille de la Ghoule gardait la sienne.
Celle-ci était à peine un peu plus grande quand elle se prit une nuit à mugir (comme une génisse). On remarqua aussi qu'elle grinçait des dents à la vue des autres enfants. Un jour enfin la nourrice s’ouvrit de ses terreurs à la fille du roi des Génies. «Cette enfant! lui dit-elle. Il est impossible qu’elle continue à dormir avec moi. Elle passe ses nuits à mugir et à grincer des dents. J'ai peur d’elle! » La maîtresse donna l’ordre à un serviteur d’aller chercher son mari, et, quand il fut là, elle lui fit part de ses appréhensions. On résolut de l’enchaîner (par précaution) et c’est ainsi qu'on la réduisit à l’impuissance. Quand on voulut lui apporter à manger, elle déclara : « Je ne prends pour toute nourriture que des œufs et n’en veux qu’un par jour, tout au plus. Encore le mangerai-je avec la tête d’une épingle. » En effet, chaque jour on lui servit un œuf cuit. Elle y trempait la tête d’une épingle et la suçait, et c’était tout.
Le fils d u vizir n’était pas peu surpris de la voir manger seulement un œuf et, (malgré ce régime), grandir et engraisser et prendre des forces plus qu’aucun autre enfant. 11 ne se doutait pas qu’elle descendait trouver sa mère
au fond du puits et que celle-ci lui donnait à manger. Un jour, il alla trouver le vizir et le roi et leur exposa le fait dans tous ses détails. Le roi fit venir le Conseiller. Celui-ci, mis au courant, lui répondit : « Seigneur, il faudrait percer le mystère de ce jardin. Enferme la petite Ghoule seule dans une pièce ; ne lui fais servir qu’un œuf par jour. Ne lui permets jamais de mettre le pied dehors. Au bout d’un certain temps, tu m’enverras chercher et nous verrons ce que nous aurons à faire. » Le magicien partit en recommandant de choisir une pièce qui n’eut aucune ouverture sur le dehors. Le roi envoya aussitôt quelques personnes qui l’amenèrent dans une salle à part et l’y enfermèrent. Vers le milieu de la nuit, on l’entendit grincer des dents et se cogner la tête contre les murs. Le lendemain, on lui apporta son œuf et chaque jour on lui en apporta un sans plus. Au bout de peu de jours, elle devint extrêmement maigre et fut à deux doigts de la mort.
Alors on alla chercher le conseiller, à qui le roi annonça le dépérissement de la petite Ghoule. « Maintenant, dit le conseiller, tu vas la tirer de sa prison, mais non sans l’avoir attachée à une longue chaîne. Et tu disposeras des gardes qui observeront où elle ira ». Le roi donna l’ordre en conséquence de la faire sortir de sa cellule et de la tenir attachée au bout
d’une longue chaîne. La nuit, il aposta des hommes choisis parmi les plus intrépides avec ordre d’observer si elle entrait quelque part ou si quelqu’un venait lui apportera manger. Ils veillèrent jusque dans la seconde moitié de la nuit. Alors ils virent la petite Ghoule se mettre en mouvement. Elle grattait la terre avec les mains. Quand elle en eut enlevé une certaine quantité, elle souleva une dalle. Bientôt la dalle était remise en place. Les gardes accoururent à cet endroit. Ils constatèrent que la petite Ghoule était entrée (dans un souterrain), mais n’en restait pas moins rivée à sa chaîne. Tandis qu’un certain nombre d’entre eux demeuraient pour la surveiller, d’autres allèrent frapper à la porte du fils du vizir. Ils le ramenèrent bientôt avec eux. Leurs armes à la main, ils descendirent dans le trou béant. Ils y surprirent la petite Ghoule et sa mère avec je ne sais qu’elle espèce de bête étendue devant elles, en train de mordre à belles dents dans la viande saignante. Mais la mère, en apercevant des hommes, s’enfuit. La petite Ghoule resta seule. Ils la firent remonter et le ramenèrent tout droit dans sa cellule où ils l’enfermèrent de nouveau.
Le lendemain, on alla chercher le conseiller que l’on amena auprès du roi. On lui raconta comment la petite Ghoule était descendue dans le caveau souterrain et ce qui s’en était suivi. « O
roi, dit le conseiller, cela ne fait pas de doute, vous vous emparerez de sa mère cette nuit. Tu feras sortir la petite Ghoule de sa cellule, en ayant soin de lui raccourcir sa laisse. Tu doubleras le nombre des gardes apostés. Un premier groupe aura l’œil sur l’orifice du puits; un autre se tiendra à une certaine distance de l'ouverture du souterrain ; le reste gardera la petite Ghoule d’un peu loin. » En effet, ces dispositions ayant été prises, il capturèrent la mère cette nuit-là. Elle eut beau remplir le jardin de ses beuglements semblables à ceux du chameau, on la prit, on la garrotta avec des chaînes et on l’enferma dans une chambre devant laquelle on posa des gardes pour veiller sur elle.
Le lendemain on dépêcha chez le conseiller quelqu’un qui lui conta comment l’affaire s’était passée. Il dit au roi : « Seigneur, je t’ai guidé de mes conseils. Maintenant c’est à toi de prendre une décision. Veux-tu la mettre à mort? Veux-tu lui conserver la vie?» Le roi se leva et donna une certaine somme d’argent au conseiller qui se retira.
Le roi songeait à réunir son conseil pour discuter s’il devait ou non mettre à mort les deux Ghoules. Tandis qu’il s'entretenait de cette question avec le fils du vizir qui se trouvait dans la salle des audiences royales, voilà que deux
colombes descendirent du plafond. L’une était verte et l’autre blanche. Elles tournèrent quelque temps dans la salle tandis que tous les membres du conseil les suivaient des yeux, interdits et muets. La colombe verte vint se poser sur la tête du vizir et poussa des iouiou stridents. Quant à la colombe blanche elle s'arrêta sur la tête du roi. Le fils du vizir savait bien que ces deux colombes s’étaient montrées à lui dans le qçar du roi des Génies, son beau-père, et il les reconnut. Enfin, elles s’envolèrent par la porte du conseil et se dirigèrent vers le château qui était dans le jardin, (demeure du fils du vizir). Là, hérissant leurs plumes, elles se secouèrent et furent prises d’un tremblement de tout leur corps. Et elles
se changèrent en deux jeunes filles . Grâces
soient rendues à celui qui les créa et les modela si belles ! Les deux colombes n’étaient autre que deux filles du roi des Génies.
On envoya un exprès au roi et au vizir pour les prier de venir. A leur arrivée au jardin, ils saluèrent les visiteuses auxquelles ils offrirent l’hospitalité. Le fils du vizir vint quelque temps après et elles lui firent leurs salutations. Et l’une des deux Djanniat (fées ou filles des génies) parla. Elle dit à la jeune mère : « Aïn ettîr, je t’avais recommandé de ne pas boire de l’eau du puits, car tu pouvais t’en repentir. » Aïn
ettîr garda le silence. La jeune fée prit alors dans sesbras Leqah elbostan. Elle lui mit dans la main une baguette d'or. Elle l’aspergea ensuite de l’eau d’une fiole. Et l’enfant, se mettant en marche, alla droit à la pièce où l’on avait enfermé la grande Ghoule. Elle l’en tira et la conduisit près du puits. Tous les gens du château, du moins de race humaine, avaient les yeux fixés sur Leqah elbostan, (si petite), menant toute seule la Ghoule (à sa fantaisie), et ils restaient immobiles d’étonnement. Quand elle l’eut amenée près du puits, l’enfant la frappa d’un coup de la baguette d’or qu’elle avait à la main. Et la Ghoule fut métamorphosée à l’instant en bloc de pierre (i). Et cette pierre garda la forme toujours reconnaissable des Ghouls. A ce moment on entendit éclater des ululations de joie sans nombre au fond du puits. Et la jeune fée qui était venue sous la forme d’une colombe verte, prenant l’enfant sur son bras, la rapporta au palais, au milieu des démonstrations de joie et des transports d’allégresse. Le vizir voulut aussi étreindre sa petite-fille et l’embrasser et le roi l'imita. Ils passèrent cette nuit-là à deviser en toute quiétude d’esprit.
(i) On signale des Ghoules métamorphosées en pierre à Blida : i° à Sidi Ali Gaïour, 2° à Sidi Moussa ben Naceur.
Le lendemain, comme ils étaient tous accroupis sur des nattes dans le château du petit-fils du roi, ils entendirent tout à coup des cris de joie, de vibrants iouiou, qui sortaient du puits. Les jeunes fées dirent à Ai'n ettîr : « C’est ton père qui arrive accompagné de tes oncles paternels et maternels ». En effet, ils n’eurent pas le temps de se lever qu’ils virent apparaître les nouveaux venus. Le premier qui fit son entrée, fut le roi au caftan vert. Tout le monde se leva pour le saluer. Puis il posa la fille de sa fille, la petite Leqah elbostan, sur ses genoux et il la baisa. «Tu es devenue bien grande ! lui dit-il. Eh quoi ! l’on en est déjà à tuer des Ghouls et à les changer en pierres ? » L’enfant, à partir de ce moment, ne voulut plus quitter le vieillard au caftan vert, son grand-père.
Quand ils eurent longtemps causé, tantôt se donnant carrière, tantôt tournant court dans leurs propos, ils eurent envie de se promener dans le jardin. Quand ils sortirent, des iouiou éclatèrent, des cris nourris, sans nombre, poussés par je ne sais combien de femmes ou de filles. Le roi des hommes et ses vizirs n’en revenaient pas. Jamais ils n’en avaient entendu sortir de ce puits. « Que signifient ces cris de joie? » demandèrent-ils. Mais le vieillard au caftan vert, s’adressant à ses Génies (invisibles), leur dit : « (C’est bien!) Le temps sourit. Vous
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m'avez rasséréné le cœur. Vous en avez chassé tout souci, toute rancœur. J’aime vos ululations de joie, ô mes filles et mes sœurs. (C’est bien!) Vous faites une ovation à votre vieux roi au caftan et à la fille de sa fille, Leqah elbostan, la petite à la longue tresse nattée et ornée d’un ruban, (qui deviendra) une jolie fille au charme troublant. » Et, s’adressant à ses hôtes, il leur dit : « Ces (djânniat) manifestent leur joie de voir la Ghoule châtiée et pétrifiée. » — « Vous répondez à la question que nous nous posions, roi des Génies. »
Prenant alors une poignée de terre, le roi des Génies prononça dessus quelques mots à voix basse, puis il la jeta dans le puits. A l’instant, il en sortit une foule de jeunes femmes d'une beauté incomparable. Nul n’en aurait compté le nombre qu’Allah Très Haut. Tout de suite elles se mirent à présenter leurs salutations au roi au caftan vert, puis à tous ceux, hommes et génies, qui se trouvaient dans le jardin. Ensuite elles étendirent des tapis de haute laine dans lesquels se reconnaissait la main des génies et tout le monde s'accroupit. De petites tables basses chargées de mets vinrent se placer devant les convives qui se rassasièrent. Et des plateaux de pâtisseries leur succédèrent. A ce moment, le roi des Génies appela sa petite-fille qui vint auprès de lui.
Il lui dit : « Ma fille, Lepah elbostan, qui par moitié appartiens à l’humanité et par moitié aux Djânn, qui, lorsque tu naquis, fus ravie par les Ghilan, je te prie de nous faire la description de quelque tableau plaisant. » Aussitôt l’enfant improvisa la description de leur jardin. « Les portes de notre jardin ont des vantaux d’or et des montants en pierre à fusil. Les arbres de notre jardin bourgeonnent. La rose épanouie et le lys y foisonnent. Le jasmin et la fleur d’oranger l'embaument. Les eaux claires partout y débordent. Qui pourrait y entrer sans consoler son cœur, sauf l’amoureux toujours gémissant et pleureur? Et maintenant, admire, grand-papa, cet esprit, ce talent, celte science-là ! Admire, grand-papa, la merveille que voilà! (i) » Et, de fait, le grandpère, qui était tout oreilles, se déclara très satisfait.
Quand on fut rentré au château et que l’on se fut accroupi, l’on songea à faire comparaître
(i) Je crois devoir donner le texte de ce morceau d'éloquence populaire et enfantine. a El bostân bibâ— nou mnedzhab ou hadjra çaououân... Echdjar et bostân làqali... ouelouerd ouessisân fàtah... oueliasmin ouezzahr fâiah... ouelmâ çàfî tàfah... oudjmi'elli iedkhol lih irouli fârah... ouiebqa qelb elâchîq bàki ou nâiah... Chouf ia baba lhadel fhâma ouesîàsa ouladeb... ou chouf ia baba dal'adjaïeb...
la petite Ghoule que l’on avait l’intention de mettre à mort. Mais le roi des Génies prit la parole. « La pauvre petite ! dit-il. Elle n’a guère usé de sa part de vie dans ce bas monde. Quel crime a t-elle commis pour que vous la fassiez périr ? C’est sa mère, et non elle, qui est coupable du rapt de Leqah elbostân. Mais elle! Je ne veux pas que vous la tuiez. Qui la tuera, saura (ce qu’il lui en coûtera). Faites-la venir que je lui parle ! » On l’amena et on la plaça devant lui. « Tu vas me jurer, lui dit-il, que tu ne mangeras jamais de la chair humaine. » Elle le lui jura, en faisant le grand serment des Ghouls. Elle dit donc : « Par la chair et le sang, par ce que ma mère a mangé d’hommes et broyé d’os sous ses dents : je ne mangerai plus jamais la chair des fils d’Adam, (i) » — Ayez l’œil sur elle, leur dit-il, et n’oubliez pas de lui donner à manger. » On la reconduisit dans son appartement. Et le roi au caftan vert fit un serment aussi, et il leur dit : « J’exige que, lorsque les prétendants viendront demander la main de Leqah elbostân, vous stipuliez parmi les clauses du contrat que son mari devra emmener, en même temps que sa femme, la Petite Ghoule
(i) Haqq eddem ouelham — au ma klât iemma menadami ou ma degdget men 'aJam — ma nzîd nakol lham bni adam.
et l’établir dans un jardin. » Après cela, ayant appelé les jeunes fées du puits (qui lui avaient offert une collation), il les fit s'accroupir devant lui et leur distribua à chacune une bourse d’or. Et elles se retirèrent. Puis, prenant dans sa main une poignée de terre, il prononça dessus quelques paroles et il l'éparpilla sur le sol. Et aussitôt la terre s’entrouvrit et les troupes des génies sortirent, semblables aux nuées de sauterelles. Et, pendant ce temps, le roi des hommes, le vizir et son fils et leurs familles, présents à ce spectacle, étaient tout yeux, tout oreilles, et restaient muets d 'étonnement. Enfin il fit ses adieux à sa petite Leqah elbostan, au vizir, au roi, à leur fils ainsi qu’aux deux (fées)colombes; et, en moins d’un clin d’œil, toute cette foule fut comme si elle n’avait jamais été là.
Bientôt Leqah elbostan vit sa réputation de beauté se propager parmi les génies et les hommes et s’étendre jusque dans les villes lointaines. Les prétendants commencèrent à venir la demander au roi. Un jour, un jeune prince, d’une beauté à faire bénir celui qui le créa et qui composa ses formes, vint trouver le vieux roi et lui dit : « Emir, j’ai fait le projet de prendre chez toi une fille de bonne maison et de bon renom dans la personne de Leqah elbostan. » « Sois le bienvenu ! » lui répondit le roi. Et l’on entra en pourparlers pour la dot et les clauses
du contrat. Mais, quand on en vint à l'obligation imposée au mari de prendre avec lui la Ghoule, le jeune homme n’y put consentir. Pour abréger, il ne fut pas le seul. Il y en eut plus d’un après lui qui, souscrivant aux autres charges, se refusa à introduire chez lui une Ghoule. A la fin cependant, le même prétendant qui s’était présenté le premier et s’était retiré à cause de la petite Ghoule, fit un serment. « Je le jure, quelles que puissent être les conséquences de mon action, et quelques malheurs que Dieu ait inscrits sur mon front (i), je ne laisserai pas cette jeune fille vieillir dans sa maison et je la ravirai, serait-ce par trahison ! » (2)
11 se rendit aussitôt chez le vieux Conseiller. « Je voudrais que tu me donnasses un conseil lui dit-il. J’ai demandé Leqah elbostan et on n’a consenti à me la donner qu’à la condition que sa petite Ghoule l’accompagnerait et j’ai refusé. » « Mon fils, lui dit le Conseiller, je ne me mêle pas des affaires qui regardent les sorciers et les génies. Si tu es résolu à l’épouser et que tu croies le devoir faire, cherche quelque sorcier qui se
(1) Dans la croyance des indigènes, la destinée de chacun est écrite sur son front.
(2) 'alïa ou mâ bîa ou mâkteb rebbî fi djbinî mensïïa hadelbent mâ nkhelliha 'and oualdiha ghîr nestahie! 'aiïha ou nesreqha.
charge de ton affaire et qui te dicte ta conduite. » Il chercha donc un sorcier. Il en trouva un qui n’avait qu'à marmotter sur de l’eau pour la changer en glace. « Maître, lui dit-il, j’ai décidé que j’épouserai Leqah elbostan, la petite fille du vizir, mais l’on m’a imposé comme condition de prendre avec elle la Petite Ghoule... » — «Je te demande seulement trois jours », dit le sorcier, — « C'est entendu ! » et chacun alla de son côté. Le sorcier entra dans sa retraite et se mit à marmonner ses mots cabalistiques et à réciter à mi-voix ses formules magiques. Trois jours après, quand les deux hommes se retrouvèrent en présence : « Mon fils, dit le sorcier, j’ai eu beau regarder dans mes chiffres, il m’est impossible de m’ingérer dans les affaires des rois des Génies. C’est là une entreprise trop ardue pour moi. Si tu veux donc épouser cette jeune fille, fais-la demander par des rois et des vizirs à son bisaïeul, le roi, et à son grand-père, le vizir. »
Remontant aussitôt à cheval, le jeune homme alla trouver son père. « Mon père, lui dit-il, Leqah elbostan!... Ah! je l'épouserais, quand je saurais devoir en mourir! Je te demande en grâce de te faire accompagner d’un certain nombre d’autres rois et ministres et d’aller la demander pour moi. » Le père convoqua aussitôt quelques souverains et vizirs. Il leur offrit un
repas de gala comme c'est l'usage entre rois. Ils montèrent sur un vaisseau et mirent le cap sur le paysdeLeqah elbostan. Quand ils descendirent à terre, ils se rendirent tout droit à la salle des audiences du roi, demandèrent une entrevue, et furent introduits. Il échangèrent le salut en usage chez les rois et se souhaitèrent réciproquement le salut éternel (i) Enfin, ils s’accroupirent et le roi fit servir le repas des hôtes. Ils sortirent ensuite et se rendirent au qçar, dans les appartements du roi. Ils y dînèrent. Enfin l’un des membres de cette ambassade de souverains prit la parole : » Roi, dit-il, nous avons l’intention de prendre chez toi une fille de bonne maison et de bon renom dans la perssonne de Leqah elbostan. » — « Je ne saurais choisir mieux que vous, leur répondit le roi. Mais je ne puis vous la donner qu’à la condition que la petite Ghoule la suive chez son mari. Et cette clause essentielle du contrat, ce n’est pas moi qui l'impose, mais le roi des Génies. Je craindrais, en vous l’accordant sans cette obligation, d’attirer sur moi quelque malheur.» Puis, comme tous gardaient le silence, en songeant à cette (malencontreuse) condition. « Si vous craignez, ajouta-t-il, le naturel de la Ghoule, elle a juré solennellement de ne jamais manger
(i) Le mobai'a et le salam.
de l’homme. » — « Seigneur, dirent-ils, non, nous ne saurions souscrire à pareil engagement. » Ils prirent congé du roi et se retirèrent, fort mécontents. Ils remontèrent dans leur bateau et rentrèrent dans leur pays.
Rencontrant par hasard un de ceux qu’il avait envoyés faire sa demande, le prince se hâta de l’interroger. « On ne consent à te la donner, lui dit-il, qu'avec la petite Ghoule. » — o Hé bien ! repartit le prince, je le jure, quelles que soient les conséquences de mon action, et quelques malheurs que Dieu ait écrits sur mon front, je l'arracherai à sa maison, quand ce serait par trahison ! » Là-dessus, montant dans un bateau avec un certain nombre de domestiques, il se mit en route. Ils voguèrent tant qu'ils mirent enfin pied à terre dans le pays de Leqâh elbostan. Changeant alors de costume, le prince se vêtit en mendiant. Ses compagnons en firent autant. Ils pénétrèrent dans la ville, faisant semblant de mendier leur pain. Ils s’étaient dispersés dans (les différents quartiers). L’un d'eux arriva au jardin du fils du vizir et y demanda la charité. Ce fut Leqah elbostan en personne qui vint lui ouvrir. Elle lui apporta quelque reste dans lequel elle avait glissé du narcotique que l’on appelle elbendj.il en mangea avec appétit. Mais quand il eut fini, il resta sur place sans connaissance. Alors Leqah cl-
bostan alla trouver le vizir. « Il est venu, lui dit-elle, sous le déguisement d'un mendiant, un coquin qui cachait de perfides desseins. Je lui ai mis du bendj dans son manger et il est là, corps inerte, à notre merci. 11 faudrait demander à ton père d’envoyer ses soldats pour le prendre et le conduire en prison. » Aussitôt les ordres de la petite fille du roi des Génies furent exécu-? tés. Les gens du roi vinrent, garrottèrent l’individu et le portèrent en prison. Quand il sortit de son assoupissement, on lui fit subir un interrogatoire. Comme il s’obstinait à nier, on le condamna à la bastonnade. Il la subit dans le jardin et y mourut sous le bâton. Et son corps fut etnporté et enseveli. Un second vint plus tard mendier. On lui donna le même soporifique. Il mourut aussi sous les coups et fut enterré comme le premier. Bref, tous les complices du prince, l’un après l’autre, y passèrent. Enfin, resté seul, et ne voyant revenir aucun de ses compagnons, il remonta dans son vaisseau et se hâta de regagner sa patrie.
L’esprit malade et le cœur abattu, il se rendit tout droit dans sa chambre et tomba sur son lit. Son père lui amena les médecins du pays qui ne connurent rien à sa maladie. Il envoya chercher le vieux Conseiller. « Je te demande en grâce, lui dit le roi, de tirer mon fils de ce mauvais pas. » — « Consulte pour ton enfant,
lui répondit-il, le sorcier. Son cas en demande un des plus experts. » Le roi en fit chercher un.
Il ne s’en trouva point dans son royaume qui fût passé maître dans son art. Il dépêcha aux rois avec lesquels il était en relations d’amitié, leur demandant de s’enquérir d’un sorcier des plus habiles et des plus avisés. Et en effet on lui en adressa un
Que jamais on ne vit hésiter, interdit.
11 murmurait un mot : l’eau se changeait en glace. 11 soufflait : et les monts s’ouvraient, lui faisant place; Et, pour passer un fleuve, il desséchait son lit(i).
Le roi, à son arrivée, lui souhaita la bienvenue, le salua et le combla de politesses. 11 le mit au courant de la situation, sans oublier aucun détail. Alors le sorcier tira son grimoire (ou recueil manuscrit de formules magiques) et il récita à mi-voix des conjurations et marmotta des incantations. « Roi, dit-il, cette jeune fille viendra-t-elle en ton pouvoir ou non, c’est ce qu’on ne peut dire. En tout cas, si elle y tombe jamais, ce sera là un évènement qui aura les plus graves conséquences. C’en sera fait de ton empire et il n’en sera plus parlé. » — « Accomplis
(i) Idza nsef ’aleldjbel icheqqou... ou idza ’azzera alelmâ idjemdou... ouidza habb iqetta' el oued inech-
fou. . .
ta mission, dit le roi. Je veux que tu l’amènes ici. » — « Soit! répondit le sorcier. Je te demande trois jours. » Le troisième jour, le sorcier était chez le roi. « Fais prendre la mer à ton vaisseau, lui dit-il, avec quelques hommes à la tête desquels tu mettras ton fils. Mais auparavant, tu m’enverras celui-ci. J’ai besoin de le voir. » Quand le jeune homme fut près de lui, le sorcier lui fit une inscription sur le front. Puis il lui dit : « Tu pénétreras seul dans le jardin. Tu y trouveras Leqah elbostan jouant avec la petite Ghoule. Enlève-la dans tes bras. Sors du jardin; embarque-la dans ton vaisseau et arrive ici. » Le sorcier, après cela, prit congé du roi qui lui paya ses honoraires.» Tu devrais bien rester, lui dit le roi, jusqu'à ce que mon fils ramène sa fiancée. Tu assisterais à la noce et ne partirais qu’après. » — • « Non, dit-il, jamais je ne reste. » Et il sortit et s’en alla.
Arrivé dans le jardin, le prince trouva Leqah elbostan jouant avec la petite Ghoule, comme le lui avait prédit le sorcier. 11 la mit sur son épaule, l’emporta droit à son vaisseau où il l’embarqua, sans que personne l’ait vu. Mais, quand il approcha de son pays, il s’aperçut que le royaume de son père avait été retourné sens dessus dessous, comme la galette au four. Et au même moment, le bateau, (évoluant sur luimême), se mit à filer à grand train dans la
direction d'où Leqah elbostan venait d’étre enlevée. Sur le rivage, un grand nombre de vieillards vêtus de blanc attendaient. L’on remarquait au milieu d’eux le roi des Génies, portant le caftan vert. Ces vieillards, enjambant les premières vagues, s’avancèrent sur la surface de l’eau jusqu'au batiment sur lequel ils montèrent. A bord, (marins et passagers), tous ceux qui s’y trouvaient gisaient inertes, paralysés et inconscients. La petite tille du vizir elle-même regardait, les yeux grands ouverts, sans rien voir. Le roi des Génies n’eut rien de plus pressé que de tirer une fiole de sa poche et d’en asperger Leqah elbostan qui sur-le-champ recouvra sa lucidité. Ensuite, il en fit autant au prince et à ses compagnons qui reprirent l’usage de leurs sens. « Ah! bandits ! leur dit-il, vous êtes venus pour enlever Leqah elbostan! Ne saviez-vous pas que je suis le roi des Djànn ? »
11 fit brûler quelques parfums, et, soudain, ils se trouvèrent tous transportés auprès du puits de la Ghoule, dans l'endroit où elle avait été changée en pierre. Les habitants du pays, mis au courant de l’aventure, accoururent pour voir ce qui allait se passer. Le roi des Génies, prenant la baguette d’or, la remit entre les mains de Leqah elbostan. « Frappes-en, lui dit-il, celui qui a porté sur toi les mains et t’a enlevée. » Elle lui donna un coup et il fut changé en un
bloc de pierre ayant la forme d’un chien. Et tous les hommes qui étaient montés avec le prince sur le bateau furent ainsi frappés par Leqah elbostân, et, sous sa baguette, se pétrifièrent en prenant la forme de chiens. Ensuite, le roi des Génies, se tournant successivement vers les quatre coins de l’horizon, fit un signe d’appel avec la main. Aussitôt comparut devant lui le sorcier qui avait été l’inspirateur du coup de main. Le roi desGénies alors arracha la baguette des mains de la jeune fille et il en porta luimême un coup au sorcier. Celui-ci fut changé en pierre aussi, mais sous la forme d'un âne. Bref, la colère du roi des Génies éclata terrible contre les auteurs du rapt de son enfant. Les humains, spectateurs de sa vengeance, furent frappés d’épouvante. Ils avaientsous les yeux la Ghoule du puits qui avait été métamorphosée en pierre et avait conservé son aspect de Ghoule, puis les ravisseurs changés en chiens pétrifiés, et enfin le sorcier devenu la statue d’un âne. (Et pour que la leçon fût plus utile,) le roi des Génies prononça un serment solennel : « Par Allah! dit-il, quiconque osera s'en prendre à Leqah elbostan, je le métamorphoserai et le laisserai à à jamais dans la compagnie des Ghilàn (i). »
(1) ouallah djmi' elli iet'adda 'alelqali el bostân, ghir nessekhtou ouenkhellih aljda 1 ghilàn .
Cela fait, on se rendit au palais du fils du vizir où les gens du roi des génies s’assirent. On causa, et, le dîner servi, on mangea. Puis le roi des hommes dit au roi des génies ainsi qu’aux vieillards de sa suite : « Je voudrais vous voir visiter la salle de nos audiences royales pour la bénédiction que vous y laisseriez. » —
« Volontiers! » dit le roi des génies. On se rendit à la salle des audiences et le roi au caftan vert, ayant frappé au mur, il en sortit des plateaux chargés de gâteaux. L’on mangea et les plateaux s’enlevèrent tout seuls. Et le mur se referma et reprit son ancienne apparence. Comme ils étaient tous accroupis, soudain descendirent du toit deux colombes. L’une était verte, l’autre blanche. Elles volèrent droit vers le roi au caftan. L'une se percha sur son épaule droite, l’autre sur son épaule gauche. Elles se mirent à roucouler et le roi au caftan écoutait ce qu’elles roucoulaient. Et, subitement, (roi des génies, vieillards, colombes), tous disparurent aux yeux des assistants; ils n’auraient pu dire s’ils s’étaient évanouis dans les airs ou si la terre les avait engloutis.
Depuis cette aventure, Leqah elbostân ne s’occupa plus que de jouer avec la petite Ghoule et vécut avec elle sous la protection et la sauvegarde d’Allah. Une nuit, sa mère, la fille du roi des génies, conçut. Les mois accomplis, elle
mit au monde un garçon... Grâces soient rendues à Celui qui le créa et le composa si beau! Au moment où il naquit, il sourit et fit entendre un éclat de rire. Il portait aussi une chevelure où les cheveux d’or voisinaient avec les cheveux d’argent. Sa naissance, (accompagnée de signes si favorables), causa une vive joie à toute la famille. Le soir de ce jour, comme ils s’étaient accroupis pour la veillée, ils virent venir des jeunes hiles, — Grâces soient rendues à Celui qui les créa et les modela si belles! — avec des instruments de musique. Depuis ce moment, chaque nuit se passa pour eux au milieu des concerts et des chants, des gourmandises et des rafraîchissements. Le septième jour, le roi au caftan vert, ainsi que les vieillards qui formaient son cortège, se montrèrent. Une nouvelle troupe de chanteuses et de joueuses d’instruments vint avec lui. De son côté, le roi des hommes ordonna à ses sujets de parer leur ville et il les régala tous ce jour-là à ses frais. Le nom que l'on donna en ce jour à l’enfant fut Zahoulbostân (le divertissement du jardin). On le remit à une nourrice qui l’allaita et l'éleva. Quand il fut assez grand, on lui donna un précepteur qui lui apprit la lecture, l’écriture, les belles-lettres . Et il en vint à exceller dans chaque science. Son père lui donna aussi un maître chargé de lui apprendre l’art de la
guerre et il y réussit si bien que personne n’aurait pu le vaincre en champ clos. Un jour enfin, l’émir du pays étant mort, le vizir lui succéda et ce fut Zahoulbostân qui prit la charge de vizir qu’avait remplie jusque-là son grandpère. Et la population accueillit avec joie l'avènement du nouveau roi ainsi que le vizirat de Zahoulbostân.
Un matin, le muezzin étant monté sur son minaret pour annoncer la prière de l'aurore, au lieu de crier : Allah akbar (Allah est grand) cria (dans sa surprise) : Allah aktsar (Allah ! quelle foule!). « La ville est cernée! » continua-t-il. Les habitants se levèrent en hâte, pleins de surprise et d’effroi. On courut chez le roi. « La ville, lui dit-on, est enveloppée de tous côtés par des troupes que nul ne pourrait compter si ce n’est Allah Très-Haut. » Le roi envoya un homme de confiance pour s’informer des intentions de ces étrangers. Cet homme se rend auprès d’eux, interroge : « Que voulezvous ? » — « Nous ne vous voulons aucun mal, lui répond-on, au contraire. Va dire au roi que nous venons en ambassade auprès de lui pour demander la main de Leqah elbostan; que les conditions qu'il stipulera sont d’avance agréées et que nous acquiesçons d’ores et déjà à toutes les prétentions qu’il pourra élever. » Quand l’envoyé rapporta au roi ce propos, celui-ci se
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leva, et, suivi de ses vizirs, il se rendit à la rencontre des négociateurs. Il leur fit un accueil honorable et échangea avec eux les salutations d'usage. On fit franchir à leurs chefs les portes de la ville et on les conduisit à la salle des séances royales. Le roi donna l’ordre de servir un banquet tant aux troupes qu'à leurs chefs. « Qui est-ce qui vous fait faire cette démarche? » demanda-t-il aux députés. — « Nous sommes venus, lui dit un vizir, te demander la main de ta petite fille, Leqah elbostan, pour le fils de notre roi. » — « Que Dieu bénisse votre demande! répondit-il. Mais vous connaissez les conditions que je mets au mariage !» — « Quelles sont-elles? » — « La première et la plus importante c’est qu’une petite Ghoule, de la propre race des Ghouls, qui vit chez nous et à laquelle nous nous sommes attachés, suivra la mariée dans sa nouvelle demeure. Nous l’exigeons. » — « Hé bien! dit le vizir, si elle n’attente pas à la vie des humains, nous l’accepterons. » — <t Elle respecte la vie de l’homme, dit le roi, et s’abstient de sa chair. C’est chez elle une (seconde) nature. Elle se nourrit comme nous. » Le vizir finit par accepter la condition. On débattit ensuite la dot et les clauses accessoires. On fixa le jour où l’on emmènerait la mariée. La députation s’étant alors retirée, elle revint quelques jours après avec les objets stipulés au contrat
ainsi que la dot. La nuit se passa en réjouissances. L’on y accomplit la cérémonie de l’application du henné à l’épousée.
Le lendemain était le jour fixé pour le départ. On amena un cheval à l’épousée et un autre à la petite Ghoule. On les mit toutes deux en selle, et les troupes montèrent à cheval. Mais la monture de l’épousée, (clouée sur place), se trouva dans l’impossibilité d’avancer. La cavalerie ellemême ne put s’ébranler, (malgré le signal). On aurait perdu la journée en vains efforts, si deux colombes, la colombe verte et la colombe blanche, n’étaient venues se poser sur les épaules de Leqah elbostan et ne lui avaient roucoulé (à l’oreille). Aussitôt Leqah elbostan descendit de cheval et rentra. Les assistants se demandaient ce qu'étaient ces deux colombes et pourquoi Leqah elbostan leur faussait compagnie. La petite Ghoule, (suivant toujours sa maîtresse), descendit elle aussi. Enfin le vizir, frère de la mariée, alla trouver le vizir chef de l’ambassade. « Faites mettre pied à terre à vos hommes, lui dit-il, nous passerons encore cette nuit ensemble. Le grand-père de la mariée, le père de sa mère, va venir à l’instant avec quelques personnes de sa suite et un cortège de jeunes filles. » L’ordre fut donné aussitôt. Les cavaliers restèrent intriguéspar la résistance que leur avait opposée leurs bêtes; et ils n’en surent jamais la cause.
Sur ces entrefaites, on vit venir une foule immense, qu’Allah seul eut pu compter. Des vieillards et des jeunes hommes, tous vêtus de blanc, des jeunes femmes innombrables, éblouissantes comme l’œil du soleil, portant des instruments pour accompagner leurs chants, arrivaient aux sons d’une symphonie où se déployait le talent musical des génies. Quelque temps après, le roi au caftan vert sortit (du palais), s’avança vers les vizirs étrangers et les troupes qui dressaient déjà leur camp. 11 les salua et les vieillards de sa suite l’imitèrent. L’on s’accroupit et l’on causa. A un moment donné, le roi au caftan vert frappa la terre du revers de sa main, et, aussitôt, du sein de la terre, sortirent des tables chargées de vivres qu’Allah seul aurait pu compter. Toute l’armée en mangea, et, quand elle fut rassasiée, les plats semblaient n’avoir pas été touchés. 11 heurta une seconde fois à la surface du sol et il en sortit des plateaux de pâtisseries. Les troupes s’en régalèrent ainsi que les génies et les hommes qui étaient là présents. Ensuite le roi des génies dît à l’assistance : « Je veux que la petite Ghoule aussi voie faire en son honneur la cérémonie de l’application du henné. » Et en effet on lui appliqua le henné, (comme si elle eût été une femme et une épousée, elle aussi). Et les filles des génies qui étaient là, toutes sans exception, lui
firent présent chacune d’un costume. Cette nuit-là se passa toute entière à écouter des concerts et des chants et à grignoter des pâtisseries jusqu’au jour.
Le lendemain on amena les palefrois que devaient monter l’épousée, sa mère, la petite Ghoule et les parentes. A ce moment, le roi des génies tira une cassette en or, qu'il mit dans les mains de Leqah elbostan en lui disant. « Si jamais tu en as besoin, ouvre cette cassette et procède à des fumigations (avec les aromates que tu y trouveras) : je serai près de toi en personne sur-le-champ ou bien je t'enverrai ce que tu auras demandé. » Ensuite, il fit venir la petite Ghoule et rassembler les troupes autour de lui. La main sur la petite Ghoule, il dit à la foule: « Vous voyez celle-ci ? Qu’est-ce que c’est ? » « Seigneur, lui répondirent les soldats, c’est une ghoule. » Alors, il lui passa la main sur le visage, et, soudain, éclata dans ses traits une de ces beautés qui font bénir Celui qui les créa et les composa dans son art souverain. Elle était transfigurée. La nature de la ghoule avait fait place à la nature humaine. Et la foule regardait avec admiration le vieillard au caftan vert (qui opérait de tels miracles). Après cela, la petite Ghoule sauta en selle. On échangea les adieux et les souhaits de bonheur. Le cortège nuptial emmena l’épousée, et acheva son
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voyage sous la protection et la sauvegarde d’Allah, au milieu de l’allégresse et des réjouissances. Et, de son coté, le vieux roi au caftan, avec sa suite de vieillards et de jeunes chanteuses, se retira et rentra dans ses châteaux.
(Conté par Khdidja d'Orléansville, d'après son mari Bon Médien du Riff Marocain).
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LE GHOUL CONVERTI.
Il y avait au commencement du temps un vieillard riche en biens héréditaires, riche en biens acquis, mais dont la femme était simple d’esprit. « Créature d’Allah, lui dit-il un jour, vois notre part dans ce monde ! Et cependant, si demain je venais à mourir, mon nom serait aboli sur la terre, car je n’ai personne qui puisse le citer jamais, ni garçon, ni fille. » — « Demande un enfant à Allah, lui répondit-elle. 11 te le donnera. » Il fit ses ablutions, accomplit la prière rituelle, formula son vœu à Allah Très-Haut et s’unit à sa femme cette nuit-là. Et voilà qu’elle conçut. Quand les mois de la grossesse furent accomplis, elle mit au monde deux garçons jumeaux. Mais, hélas ! qu’ils étaient laids ! (Comme dit le dicton populaire) :
Leur voix était si rauque et leur cri si grinçant Que l’âne s’en choquait et se prenait à mettre Le nez à sa fenêtre.
Leur air était si déplaisant,
Leurs corps si biscornus, si pleins d’invraisem-
[blance,
Que les chameaux s’effarouchaient, en les voyant, Et que les éléphants tombaient en défaillance. ( r)
A la nouvelle de leur naissance, leur père accourut; mais, quand il les eut examinés, il ne trouva pas un mot à dire. « C’est là, murmurat-il seulement, ce que Dieu m’a donné! » Le septième jour, sa femme lui dit : « Nous nommerons celui-ci Ezza’qouq et celui-là El'anqouq. » Et ils les nommèrent ainsi.
A trois ans, ils n’avaient pas de plus grand plaisir que de courir dans les rues de la ville et de se battre ensemble comme deux démons. (Par la suite), leur père donna à l’un d’eux un troupeau de moutons et de chèvres et à l’autre un troupeau de chameaux et il leur dit :« Menez les paître dans la forêt. » Ils se rendirent donc dans la montagne et y gardèrent le bétail en pleine brousse. Ils y vécurent uniquement occupés de leurs bêtes et ils n’auraient su ni aborder leur semblable ni l’entretenir. Un jour
(i) ez'âqa ouen'âqa ouelhmâr itel mnettâqa, etnalitil ouetmentil idahchou Idjemel ou igliachioul fll. Je n’ai pu me rendre compte étymologiquement des mots etnahtil, etmentil. Ils ne sont pas arabes. J'ai rendu le sens qu'y attachait la narratrice.
leur père tomba malade. « Mon bien est à vous, leur dit-il, vous en êtes les propriétaires . Veillez sur vous-mêmes et soyez des hommes sensés. Veillez sur votre mère et gardez-vous de tous les excès. » Quelques jours se passèreut pendant lesquels ils ne quittèrent pas leur père; puis il mourut. Ils lavèrent son cadavre et l’ensevelirent. Ils eurent vite fait de laisser là troupeaux et pâturages. Ils se mirent à manger leur héritage qu’ils écornèrent chaque jour un peu. Ils en vinrent bientôt à bout. Il ne leur resta plus que la ferme où ils habitaient. Ce fut l'affaire de quelques jours: la ferme y passa comme le reste et fut vendue. Quelque temps après, ils en furent réduits à mendier. Ils ramassaient des morceaux de pain qu’ils serraient dans leur besace et qu’ils rapportaient à leur mère. Un jour enfin, ils firent le serment de s’expatrier. « Nous le jurons, dirent-ils, quoique nous devions faire, et quel que soit le sort que Dieu ait écrit pour nous, la pluie de ce pays-ci ne tombera plus sur nous.»
Ils prirent leur mère avec eux et l’emmenèrent. Ils allèrent de la ville au désert et du désert à la ville tant qu’ils arrivèrent au campement d’une tribu. Laissant leur mère à quelque distance, ils approchèrent et trouvèrent une réunion d’hommes accroupis. « Salut sur vous, leur dirent-ils, visages du bien. Des hôtes de
Dieu viennent à vous. » — « Soyez les bienvenus ! » leur répondit-on. Ezza'qouq et El'anqouq ajoutèrent : « Nous avons notre mère avec nous. » «Emmenez-la, leur dirent-ils, dans la pièce des femmes. » Ils revinrent sur leurs pas, amenèrent leur mère et la mirent dans la pièce des femmes. Chaque soir, ils reçurent l’hospitalité dans une des tentes de cette tribu jusqu'à ce qu’ilseussent été les hôtes de toutes les familles. Ils s’en allèrent alors et voyagèrent de pays en pays, se faisant héberger dans les diverses tribus qui étaient sur leur route. Un jour enfin, ils arrivèrent à la lisière d’une forêt, où ils s’engagèrent. Ils y trouvèrent une source près de laquelle ils s’arrêtèrent. Or cette forêt était la forêt des chacals. Ils se reposèrent sur les bords de la source jusqu'à la nuit. A ce moment, les chacals commencèrent à s'attrouper. L’un d’eux, qui avait la taille d’un âne et qui était leur chef, leur cria de se réunir en bandes. Ezza’qouq et El’anqouq, voyant que leurs hordes croissaient en nombre, abandonnèrent leur mère et prirent la fuite. Et les chacals vinrent à elle et la dévorèrent.
Pour eux, ils allèrent, cheminant toujours, tant qu’ils arrivèrent à une fontaine qui sourdait au milieu d’un désert de sable, sans un palmier, sans un rocher. Et voilà qu’ils virent venir à çux une vieille femme en compagnie de deux
chèvres. Elle approcha d’eux et leur dit : «D'où êtes-vous, mes enfants ? Où allez-vous ? Vous ne me quitterez plus. Vous formerez ma famille. » — « Mère, lui répondirent-ils, c’est entendu, nous resterons près de toi. » Elle les emmena avec elle dans sa hutte et ils y séjournèrent quelque temps. Mais un jour elle les laissa chez elle et s'absenta. Or cette vieille n’était autre qu’une Ghoule et elle était allée inviter ses amis. Quand elle fut sortie, Ezza’qouq dit à El'anqouq : « Mon frère, je crois bien que nous avons affaire à une Ghoule qui a été chercher des invités et prétend bien les régaler à nos dépens. Mon frère, conclut-il, c’est le moment de quitter la place. » Ils s’enfuirent en effet, mais non sans dérober à leur hôtesse un buccin. Et ils continuèrent leurs étapes de ville en ville et de solitude en solitude. Ils avisèrent un maquis où ils résolurent de se cacher. Et, en effet, les Ghouls qui les avaient suivis à la piste, eurent beau flairer la terre et l’air, ils sentirent bien la chair humaine, mais ils ne virent personne. Alors, la Ghoule dit à ses amis : « Il faut leur tendre un traquenard si nous voulons leur mettre la main dessus. » Ils revinrent tous à la hutte de la Ghoule, se disant que c’était là qu’il fallait les attendre et que peut-être ils y retourneraient. De son côté Ezza'qouq disait à El’anqouq:«Mon frère, nous allons nous rendre
auprès de cette Ghoule et nous verrons à nous emparer de sa personne. Nous irions de ville en ville pour la montrer. N’avons-nous pas déjà le buccin avec lequel nous cornerions pour la faire danser? Il ne nous reste qu’à nous procurer une chaîne pour la tenir. Nous ferons notre coup la nuit. Nous aurons recours à quelque stratagème pour nous en rendre maîtres. » En effet, ils trouvèrent une chaîne; et, agissant la nuit et par ruse, ils parvinrent à la surprendre. 1 ls l’enchaînèrent avec soin et la firent sortir de sa hutte. Puis, ils fouillèrent toute son habitation et y trouvèrent cachés des amas énormes d’or et d’argent. (Et son éducation commença). Chaque jour on lui faisait manger du bâton et son régime était de cent coups le matin et cent coups le soir, jusqu’à ce que sa peau en fut toute hachée et vergetée. Ils transportèrent leurs trésors dans une autre cachette et ils l’emmenèrent elle-même. Ils lui faisait faire des tours devant le public, dans les centres d’habitation ; et, grâce à elle, ils ramassèrent beaucoup d’argent.
Un jour qu’ils l’exhibaient ainsi, l’un d’eux jouant du cornet à bouquin et l’autre la faisant danser, la Ghoule parvint à s’échapper. Elle se jeta sur la foule avec rage, d’autant plus qu’elle était affamée et elle dévora entre autres personnes le fils du vizir. Elle prit la fuite après
cela et l’on eut beau lui donner la chasse, nul ne put la rattraper. « Voilà bien un de tes coups! dit Ezza'qouq à El 'anqouq. Et il a fallu qu'elle mangeât juste le fils du vizir! » Personne ne pouvant capturer la Ghoule, le roi ordonna à ses cavaliers de faire comparaître devant lui les individus qui la montraient. Ils allèrent donc et les amenèrent en sa présence. « Pourquoi, lui dirent-ils, nous as-tu mandés, notre seigneur et maître? » — « Pourquoi, leur répondit-il, m’avez-vous apporté ces soucis?... C'en est fait! mes sujets voient leurs jours compromis, depuis que vous avez déchaîné ce fléau dans notre pays. Je vais d’abord exiger de vous le prix du sang du fils de mon vizir. — « A combien le fixes-tu, ô roi? » lui dirent-ils. — « A cent chamelles, reprit le roi, plus cent chameaux, plus cent besaces (mezoued) bourrées de pièces d'or à déborder. » — « Rien n'est plus facile, déclarèrent-ils, rends-nous seulement la liberté, ô roi, et nous t’apporterons cette rançon. » — « J’exige, dit le roi, que vous me fixiez l’époque à laquelle vous acquitterez votre dette. » — «Dans sept jours, lui répondirent-ils, ce que tu exiges de nous sera chez toi. » — « (Ce n’est pas tout), ajouta le roi. Je vais vous faire une marque pour que vous ne vous perdiez pas. » Et il leur coupa un doigt à chacun, et il leur imprima son cachet sur le
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bras. Alors seulement il leur rendit la liberté.
Une fois sur la route, Ezz'aqouq dit à El 'anqouq. « Nous nous moquons de la promesse faite au roi. Allons d’abord chercher la Ghoule, en quelque lieu qu’elle soit. » Ils se mirent à sa recherche, mais ce fut en vain. « Cette impure! se dirent-ils l’un à l’autre. Nous ne l’avons pas trouvée! Et maintenant il nous est bien difficile de dépister le roi. Avec notre doigt coupé d’abord, puis nos bras marqués de son sceau, il aurait vite fait de mettre la main sur nous. C’est ce soir qu’expire notre délai. Voyons à dérober quelques mulets avec lesquels nous irons chercher dans nos trésors de quoi payer le prix de ce sang. »
Cette nuit-là même ils rirent une visite à un vieillard auquel ils prirent deux mulets. Ils guidèrent ces bêtes jusqu’au lieu où ils avaient caché leurs richesses; et, quand ils les eurent chargées, ils les transportèrent au palais dans lequel ils les firent entrer. « Seigneur, direntils au roi, nous venons t’apporter le prix du sang de l’enfant de ton vizir. » — « Je vois, leur dit le roi, que vous êtes des gens de parole. Mais comment l’aurais-je su? Je vous ai bien maltraités : je vous ai amputé un doigt; je vous ai marqués de mon cachet. Hé bien, aujourd'hui reprenez tous vos biens. Je vous les abandonne pour vous indemniser du doigt que vous avez
perdu. » Le vizir, prenant alors la parole, dit à Ezz'aqouq et El 'anqouq . « C’est Allah qui avait écrit ce sort pour mon enfant. Mais, Seigneurroi, de ton côté, donne ta fille, Aïnechchems (Œil-du-Soleil), à l’un des deux, et moi je donnerai à l'autre ma fille, Hlàlelqmer (Croissant-de-la-lune). » Séance tenante, ils s’entendirent sur la dot et les autres conditions du contrat de chacune des jeunes filles. Ils rédigèrent leurs actes de mariage. Ils firent don aux deux frères d’un qçar qui valait un trésor royal. Ils fixèrent enfin la date du transport des mariées au domicile des maris, en se ménageant assez de temps pour préparer la « choura » ou trousseau de la mariée (i). Le roi donna des ordres pour qu’on donnât à la ville sa parure de fête. Tous les sujets furent les hôtes du roi pendant sept jours et sept nuits durant lesquels la musique militaire ne cessa de jouer. La veille du huitième jour, les deux mariés entrèrent dans leurs chambres nuptiales. Ils y passèrent les sept jours nuptiaux ; et, quand ils sortirent, le roi leur donna une haute dignité à la cour. Et ils furent très heureux de leur sort.
Allah Très-Haut leur donna de voir leurs
(i) Voir sur la choura mon volume sur les Coutumes, Institutions, Croyances des indigènes, p. 56.
femmes concevoir dans le même mois et enfanter la même nuit. La femme d'Ezz'aqouq accoucha d’un garçon et celle d’El'anqouq d’une tille. Ils célébrèrent en leur honneur les sept jours de réjouissances consacrés aux fêtes de la naissance, au milieu des concerts et des chants et aux accents de la « nouba » militaire, comme c’était la coutume des rois du temps jadis. Le septième jour, on donna leurs noms aux nouveaux-nés. On appela le garçon Qelbellil (Cœur-de-la-nuit), et la tille Qelbezzîn, (Cœurde-la-beauté). Et on les donna ensuite aux nourrices qui devaient les allaiter et les élever. Quand ils furent plus grands, on les confia à un précepteur qui leur montra leurs lettres et leur apprit toutes les sciences. On eut soin d’enseigner en outre au garçon le maniement des armes et la chasse et bien d’autres choses. Enfin, ils atteignirent l’âge du mariage. Ezz'aqouq demanda pour son fils la main de sa nièce. « Laissons-les attendre, dit El'anqouq, quelque peu encore avant de les marier. » Le jeune homme montait à cheval et sa cousine aussi et ils s’absentaient cinq jours de suite et davantage, se livrant tout entiers à leur passion de la chasse.
Un jour que les deux mères étaient assises, à leur ordinaire, sans souci, une créature ayant la figure d’une vieille négresse vint frapper à la
porte du qçar. « Ouvrez-moi, disait-elle. » — «Petite mère, lui répondit -on, les clefs sont dans les mains des maîtres du logis ; mais dis-nous qui tu es pour que nous le rapportions à nos hommes quand ils reviendront. » — « Je suis, leur déclara-t-elle, la tante maternelle de vos maris. » — « Reviens demain », lui dirent-elles. Quand les maîtres de la maison revinrent à la nuit les femmes leur racontèrent la chose.
« Nous n’avons, dirent-ils, ni tante maternelle, ni tante paternelle. Cette femme est sans doute quelque effrontée qui médite de vous tendre nous ne savons quel piège. » Le lendemain elle vint de nouveau heurter à la porte. « Nos hommes, lui répondit-on, nous ont affirmé n’avoir plus ni leur tante maternelle ni leur tante paternelle. » Mais l’étrangère n'en continua pas moins à frapper et les deux femmes se décidèrent à ne plus lui répondre.
Cependant Qelbellîl et Qelbezzîn étaient absents, comme à leur ordinaire. Ils rentrèrent précisément ce jour-là, rapportant leur chasse où figuraient toutes les variétés du gibier, et suivis de leurs chiens slouguis. Ils saluèrent leurs mères qui se réjouirent de leur retour. Plus tard ils saluèrent leurs pères. Ils veillèrent en famille et passèrent la nuit à deviser. Les deux pères en vinrent à raconter à leurs enfants les divers événements de leur vie depuis
leur enfance jusqu’à leur âge mûr, jusqu’à l’époque où le roi leur fit couper à chacun un doigt, etc. Après ce récit, les femmes, prenant à leur tour la parole, dirent : « Il est venu une négresse qui a prétendu être la tante maternelle de vos pères. Nous nous sommes gardées d’aller lui ouvrir. » Alors Qelbellîl parla. «Je le jure, dit-il, quoiqu’il puisse arriver, et quels que soient les malheurs que Dieu ait inscrits pour moi dans cette affaire, je démasquerai cette négresse qui est venue ici et qui se prétend la tante de mon père! Demain, ajouta-t-il, je me propose de lui tendre un piège. Je resterai à la maison et m’y cacherai. Qelbezzîn en fera autant. Nous ne sortirons point. Si elle vient heurter à la porte, vous lui ouvrirez; vous la laisserez entrer et vous vous montrerez enchantées de sa visite. Pendant ce temps, invisible dans ma cachette, je saurai bien démêler ce qu’elle cherche. » En effet, le lendemain, la négresse vint frapper à la porte. On lui ouvrit. Elle entra. On lui souhaita la bienvenue. Elle s’accroupit et entama la conversation. Les femmes s’y prêtèrent, attentives à prolonger l’entretien. Le jeune homme écoutait ses paroles, observait ses gestes, tâchait de percer ses desseins. Enfin, comme elle se trahissait à certains signes, quand il eut bien compris que la prétendue négresse était une Ghoule et qu’aucun
doute n’était possible, il tira brusquement l’épée qu’il portait et vint se camper debout devant elle, (pour ainsi dire), sur sa tête. « Tu vas à l'instant, lui dit-il, me confesser ton origine et ta race. » — « Je suis, lui répondit-elle, une négresse de la race des nègres. » Mais il menaça de la passer au fil de son épée. (Alors elle avoua) : « Je suis une Ghoule, raconta-telle. Je suis venue pour me venger de ton père et de ton oncle qui jadis m’ont garrottée, rouée de coups, conduite en laisse et montrée sur les places publiques; qui, enfin, m’ont ravi mon trésor. Aujourd’hui je venais tirer vengeance de tant d’injures. C’était là mon dessein! » Il l'assaillit alors. Il se jeta sur elle, cherchant à lui lier les mains et appelant à son aide sa cousine et son père et son oncle. « C’est la Ghoule dont vous nous parliez hier! » leur cria-t-il. Elle ôtait pendant ce temps son masque de négresse et reprenait sa forme de Ghoule. Mais, à la fin, ils parvinrent à la ligoter. Ils serrèrent soigneusement ses liens. Ils l’isolèrent dans une pièce. Et ils égorgeaient chaque jour du bétail pour la nourrir.
Pendant longtemps ils abattirent bœufs et moutons pour l’entretien de la Ghoule. Un jour enfin Qelbellîl s’ouvrit de ses intentions. « Il nous faut, dit-il, quelque jour, faire décorer notre ville pour y promener cette Ghoule; puis,
quand elle en aura fait le tour, on la fera mourir. » Ils la tirèrent de sa prison et l’amenèrent devant le roi. Ezz'aqouq et El'anqouq la conduisaient de-ci, de-là (comme autrefois). « C’est la Ghoule, dirent-ils au vizir, qui a dévoré ton fils. » Or cette Ghoule était enceinte. Quand il la vit dans cet état, le roi leur dit : « Donnezlui quelque répit. Vous ne la tuerez point avant qu’elle ait déposé son faix. Le petit qu’elle porte dans ses flancs est innocent et ne peut nous avoir fait tort. » Ils la ramenèrent donc dans son cachot. Enfin elle accoucha d'un petit Ghoul, dont les yeux étaient rouges comme des sangsues gorgées de sang. En un mot, il était effrayant à voir. Alors, ils exhibèrent la Ghoule dans la ville, lui en firent parcourir les quartiers et enfin la tuèrent. Ils l’écorchèrent après cela et mirent sa peau à sécher au soleil. Ses os furent brisés et réduits en éclats et sa chair fut brûlée au feu. Le jeune Ghoul fut confiné dans une pièce à part ; on lui égorgea du bétail pour sa nourriture et il grandit petit à petit .
Un jour, Ezz'aqouq dit à El'anqouq : « Maintenant la fille et le garçon sont également en état de se marier. » En conséquence, on fit en présence du roi la fête de L'atia, (où la famille du fiancé teint les mains de la promise de henné
et la déclare par là définitivement mariée) (i). Ils s’accordèrent sur la dot à payer et les conditions à stipuler. Ils fixèrent la date de la noce en se ménageant le temps de la préparer. Ensuite le roi ordonna de décorer la ville pour des réjouissances de sept jours et sept nuits. La veille du huitième jour le marié entra dans la chambre nuptiale. Il y passa les sept jours nuptiaux et le septième jour il sortit pour vaquer à ses affaires. Et les gens venaient au devant de lui pour le féliciter.
Un jour, Qel bel I î 1 dit à sa femme : « Demain nous irons à la chasse et nous amènerons avec nous le Petit Ghoul. » — « J’ai peur, lui répondit-elle, que, s'il vient avec nous, il ne nous jette dans quelque danger de mort? » — « Hé bien ! lui répondit-il, ne recherchons-nous pas le danger qui trempe notre courage ? » — «C’est entendu! » Et le lendemain, ils préparèrent leurs provisions, se rendirent à la pièce qu’occupait le Petit Ghoul, l’en tirèrent non sans s’ètre assurés de lui en lui passant une chaîne aux poignets; enfin, ils montèrent sur leurs chevaux et se mirent en route. Ils traversèrent des déserts, suivis du Petit Ghoul à pied qui marchait comme marchent les hommes. Enfin,
(i) Voirie hennc de Latia dans mes Coutumes, Institutions, Croyances des indigènes, p. 52.
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ils s’engagèrent dans une forêt où ils découvrirent une hutte. Ils y virent une vieille femme extrêmement âgée et qui pouvait bien avoir dans les deux cents ans. Les paupières de ses yeux retombaient sur son visage. (Les lobes de) ses oreilles traînaient à terre, sous le poids des clochettes qui les chargeaient. Ses ongles pouvaient égorger un bœuf et l’écorcher. Elle était occupée à moudre du grain. « Quand vous serez près d'elle, dit le Petit Ghoul à ses maîtres, sautez-lui aux mamelles et ayez soin de les lui téter. Quant à moi, n’ayez aucun souci! » En effet, quand ils furent à côté d’elle, ils sautèrent sur sa mamelle et la té èrent. « Par Allah ! s’écria la Ghoule, si vous n’aviez pas tété la mamelle de Aissa et de Moussa!...» Puis, s'adressant au petit Ghoul: « Comment se fait-il, lui dit-elle, que tu ailles de compagnie avec eux ? Ne sont-ils pas des adamites et n’es-tu pas de la race des ghouls ? Et ta mère, comment l’ontils traitée? Ils la menaient de pays en pays et de ville en ville pour la faire travailler devant des spectateurs. Et ils ont fini par la mettre à mort. » — « Hé bien! lui répondit-il, ma mère avait mis les torts de son côté en se montrant sanguinaire. N'a-t-elle pasmangé le fils du vizir qu’elle avait pris au dépourvu? Ainsi le veut votre nature : il faut que vous mangiez quiconque tombe entre vos mains. » Après cela,
elle leur dit : « Aujourd’hui vous êtes mes hôtes. » — « Non, lui répondit le Petit Ghoul, nous ne coucherons pas ici. Il est inutile de nous préparer le repas. Nous poursuivons notre route. » A ce moment la Ghoule se mit à fixer le Petit Ghoul en grinçant des dents. Mais celuici n’en éprouva aucune crainte.
Ils remontèrent en selle et le fils d’Ezz'aqouq et la fille d’El'anqouq et le Petit Ghoul reprirent leur route. Après avoir cheminé dans des déserts, ils aperçurent un grand feu qui se voyait de loin. « Je vous avertis, leur dit le Petit Ghoul, que la vieille chez qui nous sommes entrés a trois fils, qui, s’ils nous avaient surpris chez elle, nous auraient certainement dévorés ou réduits en bouillie. Pendant que je vous parlais, elle me faisait signe des yeux, m’engageant à rester et à vous dire de passer la nuit dans sa demeure. Elle voulait vous livrer en pâture à ses fils tandis qu’elle aurait fait de moi son affaire. Mais si seulement elle avait fait mine de se mettre en mesure de me manger je la coupais en mille morceaux. » — « Mais comment, lui demandèrent-ils, as-tu reconnu qu’elle a trois fils ! » — « Hé! dit-il, j’ai relevé les traces de leurs pas sur Je sol. » Mais, pour en revenir au feu qu’ils avaient vu au loin, le Petit Ghoul dit au fils d’Ezz'aqouq et à sa femme : « Je vais aller vous chercher des
renseï-
gnements sur l’endroit où brille ce feu. 11 n'y a pas de doute possible : c’est une station de Ghouls qui font leur cuisine pour quelque noce sans doute ou quelque festin en l’honneur de la naissance d'un enfant. Entrez sous le couvert de la forêt et tenez-vous cois jusqu’à mon retour. » — « Va », lui dirent-ils.
En un clin d’œil, il se transforma en raton, et, en un instant, il fut auprès de la bande en liesse. C’était le roi des Ghouls dont la femme avait accouché de quatre petites Ghoules. A cette occasion, scs sujets lui avaient offert force bœufs et moutons. L’un deux lui avait même fait don d’une jeune fille... Grâces soient rendues à celui qui la créa et la modela si belle ! Le Petit Ghoul, cachant son jeu (et se mêlant à la foule), s’empressa, fît des commissions, mit la main à la cuisine. La pauvre fille était accroupie, sans aucun lien. Les yeux levés au ciel, elle n’attendait plus que le moment où l'on se mettrait à la manger. Le Petit Ghoul ne rêvait qu'au moyen de la sauver des mains des Ghouls, quand justement leur roi s’adressa à lui : « Toi, lui dit-il, veille sur cette fille et attention ! Qu’elle ne s'échappe pas ! » — « Entendu, mon seigneur et roi ! » 11 affecta de la rudoyer et de la menacer. Les Ghouls le virent et il ne leur vint pas à l’idée qu'il pouvait les trahir. Enfin il trouva l’occasion cher-
chée. Comme le repas était prêt et servi, ils lui dirent : « Eh ! le Petit Ghoul, quand nous aurons fini, tu viendras manger à ton tour. » — « C'est bien! » leur répondit-il. Et ils entrèrent tous dans la salle du festin.
Le Petit Ghoul alors chargea la captive sur son épaule, et, d’un bond, et pour ainsi dire d’un coup d’aile, il fut auprès du fils d’Ezz- 'aqouq et de sa femme. Ils furent bien surpris de le voir porter une fille... Grâces soient rendues à celui qui la créa et la modela si belle ! Quant à la captive des Ghouls, elle tomba, (comme une masse), évanouie. Qelbezzîn se sentit venir les larmes aux yeux en contemplant cette beauté qui avait failli être la proie des Ghouls. Quand elle reprit ses sens, elle l’interrogea. « Comment as-tu fait, lui demandat-elle, pour tomber dans leurs mains ? » — « Madame, lui répondit-elle, je me promenais dans le qçar de mon père, lorsque, sans m’être aperçue de rien, je me suis vue soudain entre les mains des Ghouls. J’ai seulement entendu les cris que poussait ma mère au moment où l’on m’enlevait. J’avais d’ailleurs perdu tout espoir. Il a fallu que je vous voie pour me rassurer. Maintenant, si Dieu vous dirige, tirez-moi de cette forêt, emmenez-moi chez vous, je serai votre domestique. » — « Et qui es-tu ? lui demandèrent-ils. — « Mon père est roi et son nom
est Erreghrâgh. » Enfin on la fit monter en croupe, et l'on chevaucha jusqu’au royaume du père d’Aïnechchems. Les deux époux introduisirent la jeune fille dans leur château et l’y laissèrent.
Ils eurent soin de prendre un autre équipement complet ainsi qu’une troisième bête de somme pour le Petit Ghoul. Ils l’habillèrent désormais comme un homme. Enfin, l’emmenant avec eux, ils se rendirent dans le coin de la forêt où ils s’étaient déjà cachés précédemment et ils s’y arrêtèrent. Quittant alors ses habits, le Petit Ghoul se métamorphosa en raton. Et il fit semblant (de chercher une piste perdue), courant avec précipitation, flairant (l’air et la terre), grinçant des dents (de colère) et frappant du pied le sol (avec dépit). Les Ghouls, l’ayant remarqué, avaient les yeux fixés sur lui. Leur roi était avec eux. Quand il fut près d’eux, il leur dit : « La fille que vous m’avez donnée à garder étaitelle de race humaine ou appartenait-elle à celle des génies ?» — « J’ignore, lui répondit le roi, si elle est femme ou génie. » — « C’est que, tandis que je la gardais, continua le Petit Ghoul, (elle s’est évanouie soudain) et je ne me suis aperçu ni qu’elle s’envolât ni que la terre l’engloutit. Elle était loin quand je l’ai vue. J’ai couru sur ses traces. Mais comme je l’approchais, tout à coup elle a disparu (une seconde fois), sans que
je puisse dire si elle a fui dans l’air ou sous la terre. Et, depuis ce moment jusqu’à présent, j'ai vainement cherché sa piste. » Alors, le roi appela tous les Ghouls. « Quel est celui, leur demandat-il., qui avait apporté la fille que ce jeune Ghoul était chargé de garder ? » L’un deux éleva la voix et dit : « C’est moi, Seigneur-roi. » « Hé bien ! lui dit le roi, il faut que tu retournes au qçar où tu l’as prise. Tu te débrouilleras, mais il faut l’affoler de peur et la ramener ici. » « — C’est bien !» répondit-il. A l’instant, il fut secoué d’un grand tremblement, et, prompt comme le regard, il y vola d'un seul vol, et l’on n’aurait pu dire s'il s’était évanoui dans les airs on abîmé sous la terre.
Les autres étaient restés assis. Soudain, ils virent venir à eux un Ghoul. Il apportait une femme, vêtue d’or au point d’en être accablée. Il la remit aux mains de son roi. Or cette femme n’était autre que la mère de la jeune fille sauvée par le Petit Ghoul. Le roi ordonna de la garotter. On la garrotta. On la déposa ensuite dans la salle des cadavres (i), où l'on serrait les corps des adamites (prêts à être mangés), et la princesse perdit tout espoir. Quelques instants après, le roi dit : « Je veux avec elle faire une « ouzi'a >>, (c’est-à-dire, comme on
(1) Bit ©1 mouta.
fait d’un mouton, en tirer au sort les quartiers). J'inviterai ma mère et mes frères à ce régal. » Ces mots jetèrent le dépit dans le cœur des Ghouls qui étaient présents et ils s’éloignèrent de lui. Il resta seul avec le Petit Ghoul. A son tour, le roi se courrouça contre ses gens qui lui montraient ainsi leur mécontentement. (Profitant de leurs querelles), le Petit Ghoul parvint à délivrer la reine de ses liens; puis, après s’être secoué dans une violente convulsion, ilia chargea sur son épaule, et vola d’une traite auprès de Qelbellîl et de sa femme.
Sur-le-champ, tous montèrent à cheval, sauf le Petit Ghoul qui les suivit à pied et ils partirent, (hâtant leur marche de sorte que) s’ils avaient eu des ailes, ils auraient volé. Les terres stériles franchies, ils arrivèrent. Ils firent entrer dans le qçar la reine qui s’évanouit d’émotion. Toutes les femmes accoururent et oublièrent de saluer les deux jeunes gens tant elles éprouvaient de surprise à regarder la femme qu’ils avaient ramenée et qui portait vêtement d’or sur vêtement d'or. Sa fille dormait alors. Quand la mère reprit ses sens, comme on lui apportait à manger, elle refusa toute nourriture. « Si vous voulez me voir manger, dit-elle, sauvez ma fille, si elle est encore en vie. » Le fils d’Ezz’aqouq fit réveiller alors la jeune personne qui avait été sauvée par le Petit Ghoul, voulant
voir si (par hasard) elle ne reconnaîtrait pas en elle sa fille. On la réveilla et on l'amena. A peine l'eut-elle vue, qu’elle se jeta sur elle, l’enlaça, la baisa et éclata en sanglots, dans l’excès de son émotion et de sa joie. « Reconnais-tu ta mère ? » demanda Ezz'aqouq à la jeune fille. « C’est bien elle! » lui répondit-elle. Et toutes deux se levèrent et allèrent baiser la main du Petit Ghoul. Alors on leur apporta de quoi manger et elles se mirent à se raconter ce qu’elles avaient à se dire.
Après cela, le fils d’Ezz'aqouq alla trouver le roi: « (Grand-) père, lui dit-il, je voudrais obtenir de toi que tu me confies tes troupes. Je les conduirais à l’endroit où les Ghouls ont élevé leurs demeures. » — « Sans doute ! » lui dit son grand-père. Et il donna l’ordre à ses soldats de s’équiper. Qelbellil, le fils d’Ezz'aqouq, prononça alors un serment solennel. « Par Allah ! dit-il, je le jure : quelles que soient les conséquences de mes actes et quelque malheur que Dieu ait inscrit pour moi, les Ghouls qui ont ravi la reine et sa fille seront amenés par moi captifs dans cette ville-ci, et je les y promènerai enchaînés et je leur ferai subir les plus terribles supplices. » Puis, faisant venir la femme du roi Erreghrâgh, il lui dit:» Tu vas demeurer ici, avec ta fille et aucun bien ne te fera défaut. Nous partons dans l’intention de ramener (pri-
sonniers) les Ghouls qui vous ont enlevées de votre qçar. Il faut que vous les voyiez de vos yeux quand ils subiront leur châtiment. » Alors, toutes les troupes se mirent en selle avec le Petit Ghoul habillé en homme. Et l'on donna le signal du départ.
Quand ils eurent franchi brousses et terres stériles, ils atteignirent la forêt. Ils y mirent pied à terre et y firent halte, arme au poing. Le Petit Ghoul ôta ses vêtements. «Tu connais, lui dit Qelbellil, le Ghoul qui a ravi la princesse et sa mère dans leur qçar et les a apportées à ses congénères ?» — « Je ne puis le reconnaître, lui répondit-il. Si j’avais vécu avec eux, je te répondrais sur-le-champ. Mais, tu le sais, je suis né chez vous. Je vais d’ailleurs bientôt t’apporter de ses nouvelles. » Et, après une violente convulsion, il apparut sous la forme d’un raton. Il (courut d’une seule traite), vola d’un seul vol, et se trouva au milieu des Ghouls. Ceux-ci l'accueillirent avec des frémissements, (comme ceux du cheval qui demande son avoine), avec des grondements (tels que ceux de l’ânesse appelant son petit), enfin avec des grincements de dents. (Tous l’accusaient de trahison.) « Comment se fait-il, lui dirent-ils, que tu laisses échapper tous les adamites que nous te confions? » — «Pour la première captive, leur répondit-il, je n'ai jamais su si elle
s’était envolée ou s’était abîmée sous la terre. Quant à la seconde, j'ai vu deux d’entre vous la tirer (de la salle des cadavres) et l’emmener dans le fourré où ils l’ont mangée.» Et il jura au roi, en prononçant le serment solennel des Ghouls, que deux de ses sujets avaient tiré la femme de sa prison et l’avaient entraînée vers la forêt. Le roi parla alors. « Où sont ceux qui ont apporté la première et la seconde captive ? » Deux Ghouls élevèrent la voix. « C'est moi, seigneur, qui ai apporté la première. » — « Et moi, la seconde. » Le roi ordonna de les charger de liens. Les Ghouls obéirent et le Petit Ghoul s’approcha avec eux, pour leur prêter main-forte, en affectant la plus vive irritation. Il connaissait désormais les ravisseurs et pouvait renseigner sur eux Qelbellîl qui avait juré de leur faire subir leur châtiment sous les yeux de la reine et de sa fille.
Ensuite, le roi des Ghouls parla. «Vous allez vous disperser, dit-il à ses gens. Vous vous rendrez dans les châteaux du roi. Vous me rapporterez deux femmes pour remplacer celles qui se sont échappées ou que vous avez mangées. D’ailleurs j’ai l’intention de continuer mon enquête sur cette affaire. Je ne puis m’en taire. N’est -il pas étonnant en effet que, depuis si longtemps que je suis roi, après que tant d’hommes sont tombés dans mes
mains et ont été traînés jusque dans ma retraite où j’ai fait d’eux ce que j’ai voulu, je voie m’échapper aujourd’hui ces deux prises, délicates comme la viande de la gazelle? » Les Ghouls partirent dans toutes les directions et. le Petit Ghoul se mit en quête avec eux.
Mais il alla tout droit vers le lieu ou étaient les troupes de Qelbellîl. « Les Ghouls, leur dit-il, se sont dispersés à la recherche de la reine et de sa fille, ou d'autres femmes qui les remplaceront. Il ne reste avec le roi que les deux Ghouls qui les avaient enlevées. » Les adamites prirent aussitôt leurs armes, montèrent à cheval, s’approchèrent des habitations des Ghouls. Ils se ruèrent tous ensemble dans la place. Le roi des Ghouls sortit. Il faisait entendre des beuglements de chameau qui éveillaient les échos de la forêt. Ses yeux brillaientcomme des flambeaux. Ses oreilles dévalaient sous le poids des clochettes qui les ornaient. Une de ses lèvres faisait tapis et l’autre faisait couverture à la première. Bref, il n’y avait pas parmi tous les Ghouls de géant plus monstrueux que leur roi. Les troupes l’entourèrent. Au centre des assaillants, à la main une massue en fer, (il les tenait tous en respect). On en vint à bout à la fin ; mais on ne l’étendit sur le sol qu’après qu'il eût abattu quatre hommes des plus vaillants. On le ligota et on l’emporta sur
un mulet. On le confia à la garde d’un piquet de troupes. L’on s’empara aussi des deux Ghouis qui avaient été les auteurs des deux rapts. On les chargea sur des mulets et on se mit en route.
« Prenez les devants, leur dit le Petit Ghoul. Je vous rejoindrai plus tard. Je rentre dans la forêt. Je vais faire semblant de chercher comme eux et je verrai ce qu’ils disent. » — « Bien! » Il fut pris alors de ses convulsions et il redevint raton. Les hommes emmenèrent leurs prisonniers, et le Petit Ghoul s’enfonça dans les bois. Il quêta si bien qu’il rejoignit le groupe des Ghouis qui s’étaient tous rassemblés pour délibérer sur ce qui leur était arrivé. Ils finirent par se mettre d’accord sur la culpabilité des deux Ghouis qui étaient dans les fers. C’étaient eux qui avaient mangé les captives. «Allons! ajoutèrent-ils, il nous faut chercher ailleurs deux femmes que nous apporterons au roi en compensation de celles qu’il a perdues. » Ils se séparèrent alors et chacun alla de son côté. Le Petit Ghoul reprit la route des habitations des Ghouis. Il y trouva une vieille Ghoule de stature gigantesque. Son teint était vert comme l’herbe. Ses paupières flottaient sur son visage. Avec ses ongles, elle pouvait trancher un arbre et couper une pierre. Elle avait bien environ deux cents ans. Le Petit Ghoul entra chez elle et la salua. « Tu portes sur toi, lui dit-elle
l’odeur de l'habitant des qçours et des bourgs ! » — h Ma mère, lui répondit-il, nous nous sommes trouvés avec mes frères dans une grande réunion où l'on mangeait de la viande du (gibier) salé, (de la chair d'homme) (i) et j’en ai mangé quelque peu. » — « C’est ainsi, reprit-elle, que vous vous souciez du sort de votre chef? » — « Ma mère, lui répondit-il, je suis petit, je ne suis au courant de rien. » Elle l’interrogea alors: « Où est le roi Echchemchâm (le flaireur)? » — « Ma mère, je ne sais. » Elle le questionna encore sur son compte, renifla, se leva pour flairer la terre en plusieurs endroits, et, relevant le visage vers le ciel, elle aspira l'air encore; puis, collant le nez à terre, elle fit quelques pas en halenant quelque odeur lointaine. Elle sortit de sa demeure, se ploya jusqu’à terre et subodora quelque chose. Tout à coup, elle releva la tète et poussa des cris de deuil, de tels hurlements que la montagne en trembla sur sa base, et elle cria : « L’arabe est entré dans la maison ! ô trahison ! » ; et, pendant toute la journée, elle ne cessa de répéter ce cri.
En un clin d'œil, le Petit Ghoul, s’étant secoué violemment, bondit, et, d’un seul bond, atteignit le château de Qelbellll. 11 y trouva le roi des Ghouls garrotté, isolé, sous la surveillance
(i) Lham el niàlah.
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d’une garde nombreuse et les deux autres Ghouls, auteurs du rapt de la reine et de sa fille, également ligotés et laissés sans nourriture. A la vue du Petit Ghoul, le roi fit entendre des grincements de dents si féroces que ses gardiens furent pris de peur. Ils sentirent croître en eux la crainte de le voir se dégager de ses liens et les dévorer. Mais la plupart du temps, c’était le Petit Ghoul qu’il fixait avec colère. De même, les deux autres prisonniers grinçaient des dents en attachant sur lui leurs yeux. (Sans plus s’en soucier), il alla s’entretenir avec Qelbellil ; et, quand il lui eut fait son rapport sur ce qui s’était passé depuis le commencement jusqu’à la fin, ils résolurent ensemble de mettre à mort le roi des Ghouls en lui faisant subir les plus cruelles tortures de manière à en finir avec lui. (En effet, les Ghouls seraient bien vite avertis du lieu de sa captivfté. Déjà la vieille Ghoule par ses lamentations les poussait à porter secours au prisonnier.) Cette vieille Ghoule que nous avons vu pousser des cris de deuil et flairer autour d’elle, n’était autre que la mère du roi des Ghouls. (Son flair l’avait avertie de ce qui s’était passé.) Ne sentant plus l’odeur de son fils, elle avait compris qu’il avait disparu et comme, d’autre part, elle percevait l’odeur d’êtres humains, elle s’était abandonnée à sa
douleur, concluant de cela que c’étaient des hommes qui avaient mis la main sur son fils et l'avaient emmené prisonnier. Maintenant l’éveil était donné aux Ghouls, il fallait se presser de tuer leur roi.
Qelbellil et le Petit Ghoul tombèrent d’accord sur la nécessité d’employer plusieurs haches pour lui séparer le tronc de la tête. Celle-ci serait remise au Petit Ghoul qui irait la jeter au milieu des habitations des Ghouls. Tout se passa comme il était convenu entre eux. Qelbellîl donna l'ordre d’apporter quatre haches si bien affilées qu’il eût suffi de les poser sur un caillou pour qu’il se trouvât tranché en deux. Elles furent bientôt à sa disposition. Dès que le roi desGhouls lesvit approcher de lui, il poussa un beuglement si puissant que les gens de la ville crurent à une secousse de tremblement de terre et qu’ils perdirent la tête dans un moment de panique. Puis, les troupes en armes ayant formé le cercle autour du roi des Ghouls, les quatre bourreaux s’avancèrent. Ils frappèrent tous les quatre en même temps et il n’en fallut pas moins pour décoller (le monstre). Et encore son cadavre, tout décapité et garrotté qu’il fût, eut-il longtemps des soubresauts à faire croire qu’il voulait s’envoler dans les airs. Les citadins étaient plongés dans la terreur. Ils vinrent porter leurs doléances au roi. « Seigneur-roi,
lui dirent-ils, notre cité était le séjour de la tranquillité. Et maintenant, chose épouvantable, voilà que l’on va chercher les Ghouls jusque dans leurs forêts et qu’on les en arrache pour venir les exécuter ici. Que seulement un Ghoul s’échappe et il y aura des dévorés. » Le roi leur répondit : « S’il leur arrive de dévorer quelqu’un, j’en assume la responsabilité et c’est moi qui payerai le prix du sang. »
Quand la tête du Ghoul eut roulé sous les coups des quatre haches, on l’enferma dans un sac et on la mit de côté. Après quoi, Qelbellil donna l’ordre de creuser une fosse profonde en forme de silo, d’y mettre du bois et de l’allumer; enfin, d'y transporter le cadavre du Ghoul et de l’y jeter. Aussitôt les serviteurs, étant sortis de la ville, creusèrent dans la campagne un immense silo qu’ils bourrèrent de bois et où ils mirent le feu. Ils y portèrent le Ghoul. Ils le déposèrent dans le silo et il se consuma. La puanteur qui était en lui, se répandant au dehors, gagna les habitations et pénétra jusqu’au cœur de la ville, si bien qu’elle en fut infectée et que plusieurs jours se passèrent avant que cette odeur se dissipât.
Cependant on était allé voir ce que faisaient les Ghouls qui avaient ravi la femme et la fille du roi Erreghràgh. On les trouva aspirant l’air et le flairant et, . dans leur désespoir), se cognant
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la tête contre le sol de leur prison. On ferma soigneusement la porte sur eux et on les laissa. Qelbellü alla trouver sa femme et lui dit : «Va dire à la reine et à sa fille, que si elles ont la nostalgie de leur pays, nous sommes prêts à faire subir aux deux Ghouls le même sort qu'à leur roi. Elles assisteront à leur supplice et je les renverrai sous la garde de mes troupes. Qelbezzîn se rendit aussitôt auprès d’elle. « Souffrez-vous de l’absence des vôtres ? leur demandat-elle. Désirez-vous vous en aller, ou bien voulez-vous rester parmi nous? ». La femme du roi Erreghràgh lui répondit : « Nous sommes ici à l’abri des entreprises de ces (Ghouls) infects. Nous n’y craignons pas d’être dévorées. D'ailleurs nous nous trouvons comme dans nos foyers.» Qelbezzin alla trouver son mari et lui rapporta ces paroles.
Qe 1 bel 1 il , après cela, donna de nouveau l’ordre à ses troupes de se préparer. Chacun prit ses armes et ses vivres. On emporta la tête du Ghoul dans son sac. L’on revêtit le Petit Ghoul de ses habits (humains). On monta en selle et l’on se mit en route. La colonne s’avança à travers des pays uniformément déserts. Enfin elle arriva à la forêtoù elles’étaitdéjàmiseen embuscade. Elle mit pied à terre et ceignit ses armes. Le Petit Ghoul, en un seul spasme, se métamorphosa en raton. « Emporte le sac », lui dit
Qelbellil. « Non, lui répondit-il, il faut d’abord que j’aille voir ce qui se passe là-bas, je viendrai après. » En un clin d’œil, d’un seul bond, il se trouva chez les Ghouls. Il ne rencontra dans leurs habitations que la vieille mère du roi qui poussait ses hurlements de deuil. 11 s’approcha d’elle en la saluant. «Qu’as-tu? » lui demanda-t-il . — « Comment? ce que j’ai? mon fils est mort et tu me demandes ce que j'ai ?» — « Et qui donc, ma mère, t’a dit qu’il était mort ? Serait-il mort sans que j’en apprenne la nouvelle et sans que j’assiste à son enterrement ?» — « Hélas ! lui dit-elle, il est mort et enterré ! Mon pauvre enfant 1 ses assassins sont de nos congénères. » — « Où sont allés, demanda-t-il, ceux qu’il avait ici avec lui ?» — « Je les ai envoyés, lui dit-elle, flairer sa piste et chercher où il se trouve. (Quand je le saurai), je rassemblerai tous les Ghouls en quelque lieu qu’ils se tiennent et je le vengerai comme il le faut et plus qu’il ne le faut. » Tandis qu’ils s'entretenaient ainsi, il vit deux Ghouls qui se dirigeaient vers eux portant un vieillard de race humaine dont ils laissaient traîner le corps à terre derrière eux. Le Petit Ghoul courut au-devant de ces Ghouls avant qu’ils fussent arrivés aux habitations. « Si vous le traînez ainsi, leur dit-il, c’est un morceau qui ne vaudra plus rien. Donnez-le moi, ajoutat-il, je l’apporterai au logis. Pour vous, retour-
nez à l'ouvrage. J'étais à l’instant avec la mère du roi. C’est elle qui m’a dit: Va au-devant de tes frères qui nous apportent de la chair de « salé », (de la viande d’homme). » Ils finirent par leur confier leur proie. Il se hâta de l’apporter aux troupes qui étaient sous le couvert de la forêt. Le vieillard s’était évanoui. Sa tête dégouttait de sang pour avoir été meurtrie par les aspérités du sol. Le laissant entre les mains des soldats, après avoir eu soin de lui ôter tous scs habits, il porta ceux-ci aux habitations des Ghoulsoùil les déposa sans se laisser voir par la vieille Ghoule.
Puis il se rendit auprès d’elle et lui demanda si aucun de ses frères n’était venu la trouver pendant son absence. « Mon enfant, lui répondit-elle, personne ne s’est montré. Qu'est-ce qui méconnaît maintenant que mon fils est mort? — « Mais moi, lui dit-il, je suis auprès de toi comme ton enfant.» — «Hélas! reprit-elle, quelle considération le monde me garde-t-il après la disparition de mon fils?» — Pour abréger, il continua à l’entretenir avec cette dissimulation ( t). Enfin, elle lui dit : « Je vais quitter cette habitation. Je vais faire une visite à mes frères et à mon fils. Je les ramènerai avec moi à mon retour. Pour toi, tu resteras ici à veiller sur
( i ) Mot à mot, avec ce judaïsme, tâîhoudit.
ces lieux. Si l’un de tes frères vient, dis-lui d’attendre ma venue. S’il rapporte quelque chose, qu’il le mette en réserve jusqu’à mon retour. Je ne m’attarderai pas. Tiens-toi ici et garde-toi de t’absenter.» — «Ma mère, lui répondit-il, tu peux partir. N’aie aucune crainte. » Elle se leva, grinçant des dents, bougonnant et marmottant.
Dèsqu'il la vit loin, il fitun bondet ilse trouva au milieu des troupes. Il y prit le sac. dont nous avons., parlé. Il fit un nouveau bond et il tomba devant l'habitation du roi des Ghouls. Il y pénétra, portant le sac qui contenait la tête de ce roi. Il la déposa dans une des chambres qui s’y trouvaient. A côté, il posa les effets du vieillard. Alors il s'accroupit en dehors de l’habitation. Il y était depuis peu de temps lorsque revinrent les deux Ghouls qui avaient apporté le vieillard. Ils ramenaient avec eux des bœufs et des moutons. « Où est, lui dirent-ils, le vieil adamite que nous t'avons remis?» — «La mère du roi l’a mangé », leur répondit-il. Et rentrant dans la maison, il courut chercher ses habits. « Où est le roi? » demandèrent-ils encore. — « Voici pas mal de temps qu’il n’a pas reparu, leur répondit-il. Sa mère ne faisait que se lamenter et pleurer. Enfin elle m’a dit : « Tiens-toi ici, je vais chercher mes frères et mes fils et je reviendrai de suite. »
Le Petit Ghoul alors, trouvant l’occasion favo-
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rable, conçut le projet de se rendre auprès de Qelbellîl et de lui dire de venir avec ses troupes massacrer ces deux Ghouls et s’emparer des troupeaux qu’ils avaient razziés. Il fit un bond. « Prenez vos armes, dit-il, aux troupes, levezvous et suivez-moi. » Qelbellil donna l’ordre à ses hommes de ceindre leurs armes ; ce qui fut fait en un instant. Ils montèrent à cheval et, laissant quelques soldats avec le vieillard, ils s’élancèrent au galop. Le Petit Ghoul se trouvait à l’habitation des Ghouls avant eux. Les troupes entourèrent la place. Alors les deux Ghouls s’avancèrent vers eux, la massue au point. Le combat s’engagea. Les Ghouls tuèrent un homme mais ils tombèrent tous deux. Laissant là leurs cadavres, les adamites poussèrent devant eux le bétail jusqu’à la forêt. Quand ils arrivèrent, le vieillard revenait de son évanouissement. On égorgea une vache, on l’écorcha, on la distribua aux hommes qui la firent cuire et l’on mangea jusqu’à ce que l’on fût rassasié. Puis l’on mit le vieillard sur un mulet et une partie des troupes conduisit ces bœufs et ces moutons au pays tandis que les autres restaient.
Alors le Petit Ghoul prit une convulsion; il fit un bond et il fut dans l’habitation des Ghouls. Elle était déserte. Il la quitta et à une certaine distance rencontra les Ghouls qui revenaient, vols éparpillés de sauterelles. Ils bougonnaient,
grinçaient des dents, frappaient (du pied) la terre, comme les fléaux au temps des battages. Quand il les aborda, il se contrefit et affecta de crier, de pleurer, d’injurier les adamites. La mère du roi des Ghouls, (qui se trouvait parmi eux), lui demanda : « Qu'as-tu donc, Petit Ghoul ? — «Ma mère, lui dit-il, tu m’as laissé comme gardien de l’habitation. Et voilà qu’il est venu des hordes d’adamites en armes, semblables à des vols de sauterelles. Si je n’avais pas pris la fuite, ils m’auraient tué comme ils ont tué deux de mes frères. » Et il ajouta : « J’ai laissé leurs cadavres là-bas dans l’intérieur de l’habitation et je me suis échappé.» En entendant ces paroles de la bouche du Petit Ghoul, ils entrèrent dans une grande colère. Ils frappaient du pied si violemment que la terre en retentissait. Ils prirent leur course pour arriver plus vite à l’habitation. Quand ils furent près, la mère du roi défunt flaira et grinça des dents. Et, avant d’avoir vu la tête de son fils qui était dans le sac, elle poussa de terribles cris de deuil. « Us m'ont jouée, s’écria-t-elle, à propos de mon enfant ! » Ils ont apporté sa tête chez moi pour que je la voie ! » Et elle parlait ainsi avant d’avoir rien vu. En un clin d’œil, ils furent dans l’intérieur de l’habitation et elle entra sans hésiter dans la chambre où se trouvait la tête de son fils avec les vêtements du vieillard. Elle tira la tête. du
sac et commença ses lamentations eri se déchirant le visage. Les autres Ghouls, à la vue de cette tête, tous, mâles et femelles, firent éclater leur désespoir dans des cris si perçants que les soldats les entendirent, et, les entendant, mirent tout ce qu'ils avaient sur leurs chevaux, sautèrent en selle et s’éloignèrent non sans regarder derrière eux. Ils ne cessèrent d’aller grand train que lorsqu’ils se trouvèrent dans leur pays et ils n’y arrivèrent pas avant d’avoir vu les étoiles au ciel.
Qelbellîl, étant entré dans son qçar après avoir salué son père, sa mère et tout son monde, leur raconta son expédition et tous se sentirent profondément remués par ces événements, surtout la reine et sa fille qui l’écoutaient aussi. On lui servit ensuite à manger. « Je ne mangerai pas, déclara-t-il, avant que n’ait mangé le vieillard que les Ghouls apportaient en le laissant traîner à terre. » Il sortit alors et demanda à ses soldats où se trouvait ce vieillard. « Nous lui avons fait un lit sur lequel il se repose », répondirent-ils. 11 fit aussitôt évacuer une chambre de sa maison et l’y établit seul dans un lit. Il n'y mangeait que de fins morceaux tant qu’il guérit et devint plus vaillant qu’il ne l’était auparavant. Alors Qelbellîl le questionna : « Raconte-moi ton histoire, lui dit-il, jusqu’au jour où les Ghouls t’emportèrent en te laissant
traîner sur la terre ?» — « Jeune Seigneur, lui dit-il, je suis père de famille et j’ai sept enfants. Je possèdejdes bœufs, des moutons et des chèvres. Ma femme et mes enfants n’étaient pas avec moi. Je gardais mon troupeau dans ma patrie quand je vis venir à moi deux individus d'un aspect terrifiant. Je n’avais jamais vu dans ma vie des figures comme les leurs. Ils se mirent à rassembler mes bêtes dispersées et ils les chassèrent devant eux. Alors ils vinrent à moi, m’empoignèrent par les voiles qui me servent de coiffure (ma ’amama) et ils me traînèrent jusqu’au moment où ils m’ont remis entre les mains d'un autre qui avait la même mine qu’eux mais était plus jeune. » — « Et quelle marque porte ton troupeau ? » lui demanda Qelbellîl. — « Il est marqué de tel et tel signe. » C’était justement le troupeau que le Petit Ghoul avait fait ramener par les soldats et dont on avait abattu une tête dans la forêt. Qelbellîl lui dit : « Ton troupeau est là, au complet, sauf une vache que nous avons égorgée pour notre usage et dont je te payerai le prix. » — « Par Allah ! dit le vieillard je ne le recevrai pas. Je rends grâces à Allah de ce que je suis sain et sauf. Si la. mort maintenant veut venir, elle sera la bienvenue. » — « Tu resteras chez moi, lui dit Qelbellil, jusqu’à ce que tu sois guéri, à ta commodité, et je te rapatrierai en te faisant escorter de mes troupes.
Quant aux Ghouls qui t’ont capturé, toi et ton troupeau, ô vieillard, nous les avons mis à mort. Si tu le désires, nous pouvons te montrer ceux qui ont ravi la femme et la fille du roi Erreghrâgh. Ils sont ici en cellule soigneusement fermée, en proie aux tortures de la faim. » — « Seigneur, lui répondit-il, ma patrie est précisément le royaume d’Erreghrâgh . C’est un pays riche en toutes sortes de ressources. » — « Hé bien! lui répliqua Qelbellil, je te renverrai chez toi avec la reine et sa fille, sous la protection de mes troupes, jusqu’à ce que vous soyez arrivés heureusement et sans encombres et ton troupeau fera la route avec toi. » Le vieillard voulut se lever pour baiser la tête de Qelbellil, mais celui-ci s’y refusa.
Le Petit Ghoul cependant était toujours chez ses congénères. Ceux-ci avaient posé la tête de leur roi défunt au milieu d’eux, et, rangés en cercle autour d'elle, ils pleuraient à l’envi l’un de l’autre. Ils s’excitèrent si bien qu’ils furent bientôt hors d’eux-mêmes. Le Petit Ghoul les imitait, sanglotant avec eux, jurant que, si jamais un homme lui tombait entre les mains, il le hacherait menu ou l’apporterait à ses frères pour qu’ils pussent se venger sur lui tous ensemble. Enfin, épuisés de fatigue, ils se turent. Ils s’occupèrent alors à chercher lequel d’entre eux prendrait la succession du roi. Ils élurent
son frère. Celui-ci leur dit . « A l'instant vous allez vous disperser dans toutes les directions. Vous allez faire irruption dans les qçours et vous m’apporterez ici les hommes que vous prendrez. Je vous recommande de faire diligence. » Ils se répandirent aussitôt sur la terre et se mirent en quête.
Le Petit Ghoul se rendit tout droit à la forêt mais il ne trouva personne dans la retraite où il avait laissé les troupes. Il poussa donc jusqu’à la ville qui était son pays natal. Il se mit à la recherche de Qelbellîl qu'il rencontra. Il lui ht le compte rendu détaillé de tout ce qui s’était passé. « Cette fois-ci, lui dit-il, il y a des chances pour que les Ghouls s’avancent jusque dans notre pays. Il faut avertir ton grand-père d’avoir à envoyer des troupes qui ceindront la ville pour la défendre. » C’est ce qui fut fait. Puis, il dit encore à Qelbellil. « Il faut aujourd'hui même tirer de leur prison ces deux Ghouls et inviter la reine et sa fille à venir assister à leur supplice. » Qelbellil pria sa femme de les accompagner à l'exécution de leurs ravisseurs. Il ordonna à ses troupes de conduire les deux Ghouls en dehors de la ville auprès du silo où l’on avait déjà brûlé le roi des Ghouls. En effet, les femmes invitées vinrent à ce spectacle et les Ghouls furent amenés, sous les(coups de bâton, jusqu’au silo où on leur fit subir le supplice du
feu. Alors, (transportées de reconnaissance), la reine et sa fille se précipitèrent vers Qelbellîl et le baisèrent entre les deux yeux. « Nous allons retourner auprès de nos parents », lui dirent-elles. 11 les reconduisit à son château, leur adjoignit le vieillard, les restaura et leur donna des provisions de voyage, enfin leur fit amener des chevaux pour la route. Les voyageurs alors faisant leurs adieux à tous, montèrent tous trois à cheval et partirent avec le troupeau du vieil adamite. Des forces imposantes les escortaient.
En passant par l’habitation des Ghouls, ces troupes se heurtèrent à leurs bandes rassemblées. Une bataille terrible s’engagea entre les deux partis. Mais les adamites finirent par exterminer tous ces Ghouls. Profitant de leur avantage, ils pénétrèrent dans l'intérieur de l’habitation. Ils y trouvèrent la vieille Ghoule qu’ils massacrèrent comme les autres. Et les deux femmes n’étaient occupées qu’à contempler de leurs yeux le combat. Ils reprirent enfin leur route et conduisirent le vieillard dans sa maison. Ses enfants furent bien heureux de le revoir et de l’embrasser en le saluant. Plus loin, ils remirent la reine et sa fille au roi Erreghrâgh, qui fut au comble de la joie. Il ût préparer pour toute l’armée un festin qui dura trois jours et tout le monde fut dans l’allégresse. Erreghrâgh
envoya de magnifiques présents au libérateur de sa femme et de sa fille. Le Petit Ghoul continua à vivre avec Qelbellîl, dans sa ville natale, jusqu’à sa mort. Et il fut enterré à la mode humaine.
{Conté par Khdidja, d'Orléansville, d'après son mari , Bon Medien, du Riff marocain).
T. II