PARENTS ET VINT VIVRE PARMI LES HOMMES
La femme prédestinée à Chien-à-la-chaîne arriva près d’une source. Elle pensait en son for intérieur : « Tant de beauté et pas de bonheur ! » Soudain surgit devant elle une femme qui sortait de terre. « Tu t’extasies devant tes charmes, lui dit-elle; sans doute tu te figures que personne n’a une beauté égale à la tienne. Hé bien, soulève cette dalle et vois ce qu’il y a dessous. » Elle souleva la dalle et vit une jeune fille d’une beauté telle que nulle n’en possédait une pareille parmi les filles des Ghouls. Celle-ci lui dit : « Tu cherches Chien-à-la-chaîne. C’est mon frère. Mais je suis la fille du jour. Poursuis et va trouver ma sœur, la fille d’hier. Elle est mieux renseignée. »
Elle se rendit à la source suivante. Elle souleva une autre dalle. Il en sortit une jeune fille d'une beauté que nul n’a jamais eue. « Ce Chienà-la-chaîne, lui dit-elle, est mon frère. Mais moi non plus je n’en sais pas plus long. »
Elle dut se transporter jusqu’à une troisième dalle qu’elle souleva. Elle vit alors une autre jeune fille, (semblable aux premières), qu’elle trouva vivant de compagnie avec son père, le Ghoul. Prenant à part l'épousée, celle-ci lui dit « [Pour arriver jusqu’à Chien-à-la-chaîne], il faut que tu te procures un cheveu de la chevelure de mon père, puis une bouchée des bouchées de mon père, enfin un bâton d'entre les bâtons démon père ?» «Resteici, ajouta-t-elle. Je te cacherai. » Elle la cacha dans un silo. Quand son père rentra : « Mon père, lui dit-elle, je vais te changer aujourd’hui de vêtement et te peigner la tête. » — « Bien ! » répondit-il. Elle lui servit un plat decouscouss qu’il se mit en mesure de manger. Comme il commençait, elle s’approcha [brusquement] de lui comme pour lui ôter quelque chose de la barbe. Elle voulait [par la surprise] lui faire lâcher une bouchée. Et en effet une bouchée tomba de sa bouche. Elle la ramassa à la volée et la mit en lieu sûr. Puis, quand il eut fini de manger, elle lui peigna la tête. Elle voulait en faire choir quelques cheveux. Enfin, l’ayant dépouillé de ses vêtements pour le changer, elle lui déroba son bâton qu’elle cacha. Elle pouvait ainsi donner à la jeune fille qu’elle avait recueillie ce qu’il lui fallait pour [arriver à] épouser son frère. Quand il eut fini, le Ghoul dit : « Je sens l’odeur de
l’habitant des qçours et des bourgs; l’arabe s’est glissé ici ! » — « Mais non, mon père, lui dit sa fille. Cette odeur vient de loin . Tu es le seul à qui Dieu la fait parvenir céans. » Enfin, le ghoul sortit et s’éloigna.
Sa fille courut aussitôt au silo et en fit sortir l’épousée. « Tu vois, lui dit-elle, ce cheveu. Tu te trouveras assaillie sur la route par une nuée de petits oiseaux. Tu mettras ce cheveu sur ta bouche et tu le souffleras sur eux. Ils viendront tous s’y empêtrer. Pendant qu’ils y seront occupés, poursuis ta route. Tu rencontreras un chien sur ton chemin : tu lui jetteras cette bouchée. Après quoi, pousse en avant. Tu arriveras à un torrent. Pose ce bâton à sa surface. Le torrent se desséchera et tu pourras passer. Alors tu seras rendue à la demeure de Chien-à-la-chaîne. Tu te heurteras à la Ghoule, sa mère, sur le seuil de sa demeure. Cours à sa mamelle droite et téte-la. »
Ainsi la fille du Ghoul lui donna tous les renseignements dont elle avait besoin. Et tout se réalisa comme elle le lui avait prédit. Quand la jeune fille eut tété la mamelle de la Ghoule, « Par Allah ! s’écria celle-ci, si tu ne m’avais pas tété cette mamelle, ta chair me faisait une bouchée, ton sang une gorgée ! Mais maintenant tu es ma fille puisque tu as bu mon lait. » Elle l’introduisit dans sa maison et la
traita comme sa fille. Elle lui donna les clefs de huit chambres. « Celles-là, lui dit-elle, tu peux les ouvrir et tu peux y entrer. Mais quant à celle-ci, prends garde de ne jamais l’ouvrir parce que c’est là que se trouve Chien-à-la-chaîne ! Et celui qui s’appelle Chien-à-la-chaîne est doué d’une beauté telle quelle ne s’était jamais encore réalisée avant lui. »
La jeune fille alla visiter les chambres qui lui étaient permises. Elle n’y trouva que deux chevaux-génies, chacun d'eux attaché dans une pièce. Au bout d’un certain temps, elle se prit à penser en elle-même : « C’est un peu fort ! Voilà je ne sais combien de temps que j’erre sur les routes et que je risque ma vie dans lesdéserts pour arriver jusqu’à ce jeune homme. Et quand je touche enfin au lieu où il se trouve... 11 le faut! Demain, quand la vieille se rendra au bois, il faut que j’ouvre cette porte qui me le cache. Et il en adviendra ce qu’il en adviendra 1 » Le lendemain, la vieille étant partie, elle ouvre la porte de Chien-à-la-chaîne. Eile trouve un adolescent assis sur un lit de soie et d’or. Sa beauté n’avait pas sa pareille sur la face de ce bas-monde. Elle n’eut que le temps d’entr’ouvrir la porte : il lui souffla au visage une bouffée d'air, et une beauté nouvelle vint s’ajouter à la beauté de la jeune fille. Mais sur le champ il referma la porte.
Alors, elle songea en tremblant que, à son
retour, la vieille pourrait s’apercevoir de la beauté qui venait de s’ajouter à sa beauté. Elle pouvait apprendre ainsi que la jeune fille avait ouvert la chambre de Chien-à-la-chaîne. A la nuit tombante, la ghoule rentra et l’appela. « Mère, lui répondit-elle de sa chambre, je suis malade. » Elle s’était enveloppé la tête pour que la ghoule ne la vît pas. Mais celle-ci se leva et passa dans la chambre de la jeune fille. Elle lui arracha le linge qui cachait son visage. « Ah ! coquine, lui dit-elle, tu m’as trahie ! Je te l'avais tant recommandé, de ne pas ouvrir cette chambre! Enfin ! par la vérité d’Aïssa et de Moussa 1 si tu n’avais pas bu de mon lait, j’aurais vite fait d’avaler ta chair en une bouchée, et ton sang en une gorgée 1 Gare à toi, une autre fois!»
Les jours s’écoulaient et la jeune fille voyait avec impatience son affaire traîner en longueur. Elle se dit un jour : « C’est aujourd’hui ma mort! Pourquoi subir mille morts? Pour en éviter une? Advienne que pourra ! •>
Elle laissa la vieille sortir, suivant son habitude, pour aller dérober quelques moutons. Elle se glissa hors de sa chambre et s’arrêta devant la porte de Chien-à-la-chaîne. « C’en est trop! lui dit-elle. J’ai quitté mes parents, épousé mon cousin et un ange envoyé par Allah est venu lui annoncer : « Cette femme n’est pas ta femme, mais celle de Chien-à-la-Chaîne ! » J’ai dit alors
adieu à ma famille. J’ai traversé les pays. Je suis descendue dans les silos. J'ai franchi les torrents. Ton père m’a flairée dans le silo et m’aurait dévorée sans ta sœur, qui l'éloigna : il me ■fallait le cheveu, le bâton et la bouchée qui m’ont permis d’arriver jusqu’à toi. Eh bien! c’est aujourd’hui qu’il faut parler. Déclare-moi ce que tu décides! » A ces mots, Chien-à-lachaîne ouvrit sa porte etlafit entrer. « Ta mère, dit-elle, va venir. Elle me trouvera ici, près de toi. C’est aujourd’hui qu’elle me tuera. » — « Ma mère, lui répondit-il, ne sera pas encore ici que nous serons loin derrière la rivière. » Il saisit son anneau et le tourna. Les génies accoururent à lui par tous les débouchés. Il leur commanda cent charges de sel et cent charges de rasoirs. «Je veux, ajouta-t-il, que vous étendiez ce sel en couche sur le sentier par lequel ma mère doit venir, après que vous aurez disposé par dessous ces lames de rasoirs. Le sentier est bordé des deux côtés par des précipices, et, pour rentrer, elle n’a pas le choix, elle est forcée d’y passer. » Les génies partirent aussitôt, exécutèrent ses ordres et revinrent lui dire : « Nous avons fait comme tu nous l’a commandé. «Alors, se levant de son lit, il s'empara de l’or et des pierreries qu’il trouva. 11 les chargea sur leurs montures. Et chacun des deux, prenant un cheval-génie, monta en selle.
Ils chevauchaient tous deux, lorsqu’ils aperçurent la Ghoule qui accourait. Elle s’était engagée sur les lames de rasoirs, et le sang coulait à flots de ses pieds. Elle ne put les atteindre avant qu’ils eussent traversé les torrents. « Ah! traîtres ! » leur criait-elle. Ils avaient passé grâce au bâton que la jeune fille avait apporté de chez le Ghoul, père du génie, son mari (i). Mais la Ghoule cherchait en vain le moyen de gagner l’autre bord. « Mon fils, qu’as-tu dit au torrent pour qu'il vous laisse passer? » — « Je lui ai dit : enfle, torrent, enfle ! » Là-dessus, la
Ghoule entra dans le courant en répétant : « Enfle, torrent ! », si bien que les eaux l’entraînèrent.
Quand le jeune homme vit que les flots la roulaient, il revint sur ses pas, et allongea le bâton dans le lit du torrent. Celui-ci se tarit. Il laissa là sa femme et se lança avec son cheval derrière le cadavre de la vieille qui dévalait. Quand il l’atteignit, il constata qu’elle était morte. Il tourna son anneau ; et, les génies étant accourus, il leur ordonna d’enlever le corps de sa mère et de le transporter dans sa demeure. Il retourna lui-même chercher sa femme qu’il
(i) Ainsi, Chien-à-la-chaine, fils d’un ghoul et d’une ghoule, est appelé un Génie. 11 possède d’ailleurs l'anneau magique, apanage des Génies.
T. II
ramena au château. Sur son ordre, les génies creusèrent une fosse et y descendirent la morte- Il entra alors dans les appartements de sa mère où il ramassa un énorme butin tant en or qu’en argent. Il donna ses ordres aux génies pour le transport de ces biens, et, leur remettant une bouteille d’eau, il leur lit ses recommandations: « Quand vous aurez déposé ce trésor, vous répandrez cette eau dessus. •> Ils devaient le cacher près du château où vivaient sa sœur et son père. Ainsi, quand il y passerait, il saurait le retrouver.
Ils quittèrent ces lieux, lui et sa femme. La rivière coulait à pleins bords. Il y enfonça son bâton. Elle se tarit. Quand ils furent de l’autre côté, il dit à la rivière : « Redeviens haute, comme tu l’étais. » Elle redevint comme elle était. Enfin ils approchèrent de la demeure du père et de la sœur de Chien-à-la-Chaîne. C’était là que la jeune fille avait pris le cheveu, le bâton et la bouchée. En approchant du château souterrain de son père, Chien-à-la-chaîne entendit les éclats d’une grande colère. C’était le Ghoul qui avait flairé les émanations sorties du cadavre de sa femme. Ils revinrent sur leurs pas. Il tourna alors son anneau, et la terre s’entr’ouvrit. Il le tourna encore, et un château s’y éleva. Il le tourna encore, et son or vint dans ce château. 11 le tourna encore, en pensant à sa sœur qui
habitait avec le Ghoul, leur père, et celle-ci se trouva devant lui, apportant en cadeau une toilette royale à la femme de son frère. Quand ils se furent salués et livrés aux démonstrations de leur joie, Chien-à-la-chaîne questionna sa sœur. « Le vieux a senti, lui dit-elle, l’odeur de notre mère qui vient de mourir. » Et elle ajouta : « Te voilà débarrassé, toi, tandis que je reste en butte à tous les tourments que me causent ton père et sa vieillesse. Ah ! si Dieu l’inspire, tu achèveras ton œuvre et rn’en délivreras. » — « Madame, lui demanda sa belle-sœur, quel âge at-il donc? » — « Quatre cents ans. » — « Et quel âge avait la vieille? » — « Six cents ans. » La jeune femme, qui était de race humaine, restait stupéfaite de ces chiffres. « Mon frère, conclut-elle, laisse ta femme ici, dans ce château. Tâche de trouver quelque invention qui en impose au vieux et emmène-le. » Sans s’attarder, elle rentra au logis de son père qui se mit à grogner : « Je sens l’odeur de l’habitant des qçours et des bourgs et l’arabe s’est glissé ici ! »
Quelques instants après, Chien-à-la-chaîne entrait et saluait son père et sa sœur. Le Ghoul se mit à le flairer, a C’est l’odeur de l’habitant des qçours et des bourgs! » répétait-il. « Oui, mon père, répondit Chien-à-la-chaîne, c’est l’odeur que l’on sent toujours à la maison, chez
ma mère. » Sa gourmandise s’excitait. « Allons! mon père, voulez-vous que je vous y mène ? » Il ne demanda pas mieux que de suivre son fils. Celui-ci emporta le bâton de son père en le dissimulant et ils se mirent en route, le jeune homme achevai, et le vieux Ghoul à pied. Arrivés sur les bords de la rivière, ils la trouvèrent entlée en torrent. « Asseyez-vous, mon père, lui dit-il, je passerai le premier. » Sans qu’il le vît, il mit le bâton dans l’eau et il passa. Le père alors voulut le suivre. Quand l’autre le vit au beau milieu du lit du torrent, il retira le bâton. Les eaux, soudain, gonflées, s’abattirent sur le vieillard et l’entraînèrent. 11 replongea vivement le bâton dans l’eau : le lit de la rivière apparut de nouveau. Il s’y lança à cheval à la poursuite de son père qui dévalait. Quand il l’atteignit, il était mort. Il tourna son anneau. Ses serviteurs lui apparurent. « Prenez-le, leur dit-il, et portez-le à l’endroit où ma mère est enterrée. » Il lui creusèrent une fosse et l’ensevelirent.
Cependant, il les suivait à cheval. Quand il arriva, il trouva, par la volonté de Celui qui entend tout et sait tout, la mamelle droite de la Ghoule sortie de son tombeau. C’était celle que la jeune adamite avait tétée. Elle se trémoussait au-dessus du tertre. Elle était noire comme du goudron. De temps en temps elle s’élançait vers le ciel et se livrait à des contorsions sur la
tombe. Il s’étonna. Mais que voulait dire cette mamelle? C’est que si la jeune adamite ne l’avait pas portée à ses lèvres par surprise, le fils n’aurait pas quitté la mère; que celle-ci, dans sa poursuite, ne se serait pas laissé entraîner par le courant ; que du moins elle les aurait atteints et aurait mangé et la jeune adamite et son fils, Chien-à-la-Chaîne. [Elle manifestait le dépit de la Ghoule persistant même après la mort.]
Revenons. Ses serviteurs ayant creusé la fosse et enterré le mort, Chien-à-la-chaîne remonta sur son cheval, traversa la rivière à l’aide de son bâton, comme il l’avait fait déjà, et arriva au château de sa sœur. « Tu lui as fait son affaire? » lui demanda celle-ci. — « Il a eu le même sort que notre mère : il est mort dans la rivière. » « Et, ajouta-t-il, voilà, ma sœur, que je trouve la tétine de celle-ci, aussi noire que le goudron, qui se trémoussait sur sa tombe. Elle s’enlevait au ciel et retombait. » — « Sans doute, dit la sœur, la mamelle que ta femme a tétée par surprise. »
Il alla chercher sa femme dans son château. Sa belle-sœur voulait la traiter chez elle. « J’ai peur de ton père, lui déclara la jeune femme. » — « Mon père, répondit-il, lui aussi, est mort et enterré. » Ils partirent, elle et lui. Ils s’assirent. La maîtresse du logis tourna son anneau et un repas leur fut servi de toutes sortes de mets. Ils
séjournèrent quelques jours chez elle. Elle voulut faire encore un cadeau à la femme de son frère : elle lui donna un anneau [magique]. Pour lui, il ordonna à ses serviteurs, les génies, d'emporter ses trésors. Et ils se firent ieurs adieux.
11 avait donné l'ordre de les déposer devant le château de sa seconde sœur. Ils descendirent [en effet] chez elle. Elle eut beaucoup de plaisir à les voir. Quand ils furent sur leur départ, elle aussi offrit en présent à la jeune femme une toilette de reine.
En la quittant, ils se rendirent chez la plus jeune de ses sœurs et la troisième, et ils furent ses hôtes. Quand ils furent sur leur départ, elle fit présent à la jeune femme d’une toilette de reine.
11 tourna son anneau à l’intention de l’or qu’il avait dans ses sacs. 11 les fit enlever (par les génies) et déposer devant la porte de la mère de sa femme, sa belle-mère, non sans les avoir fait arroser de cette eau (dont nous avons parlé) pour qu’ils devinssent invisibles aux yeux de tous. Les voilà sur leurs montures, jusqu’à ce qu’ils arrivent au seuil de la maison de la bellemère. Ils frappent. Elle sort. Elle leur ouvre la porte. Elle est au comble de la joie. Il lui semble reconnaître sa fille et il lui semble ne pas la reconnaître. La cause en est que sa beauté
s’est tant accrue ! Alors, il fit entrer ses trésors dans cette demeure. Et ils y vécurent heureux et tranquilles.