‹ Contes populaires sur les orgesChapitre 6 sur 20 · LE MQIDECH L’OUIE-FINE ET SON FRÈRE L'EMBRUMÉ · texte numérisé non relu

LE MQIDECH L’OUIE-FINE ET SON FRÈRE L'EMBRUMÉ

Il y avait un jardinier qui possédait un verger planté de toutes sortes d'arbres fruitiers. Chaque année i il faisait la cueillette de ses fruits et portait au marché sa récolte. Un jour qu’il avait ramassé ses pommes, il allait en vendre une charge d’âne, quand, sur les bords d’un ruisseau, la charge versa et s’éparpilla par terre. Il se mit à relever ses pommes et à les charger de nouveau. En ce moment, une vieille femme qui survint voulut l’aider. (Tout en s’activant), elle lui disait : « Jamais tu n’as pensé : je vais aller porter quelques fruits à ma tante maternelle. Je parie que tu ne sais pas que je suis ta tante maternelle! Il y a si longtemps que tu ne t'es dit : je vais voir ma tante, lui faire une petite visite. Et voilà comment on perd de vue les siens! » Le jardinier lui offrit quelques pommes et elle le quitta.

Le lendemain, elle était sur le chemin que suivait le jardinier. Elle l’attendait. Quand il fut près d’elle : « Fils de ma sœur, lui dit-elle, je possède une maison où j'habite toute seule. Tu devrais venir avec ta femme et tes enfants y demeurer avec moi. Je n’ai plus de famille : si je venais à mourir, mon jardin te resterait, et, en retour, tu me rendrais les derniers devoirs. » — - « C'est une bonne idée! » lui répondit-il. Quand il eut vendu ses fruits, il revint à son jardin et dit à sa femme : « J’ai décidé de quitter notre logement et d’aller habiter avec ma tante maternelle. » — « D'où te vient cette tante ? lui fit observer sa femme. Voilà combien d’années que je vis chez toi et jamais ta pauvre mère, de son vivant, ne souffla mot de cette tante, qui serait sa sœur. » — « Tante ou non, reprit l’homme, ce qu’il y a de sûr, c’est que je déménagerai. » — » Et moi, je ne déménagerai pas ; et, si tu veux à toute force t’établir auprès de cette tante, je ne te connaîtrai plus. » A la fin, cependant, (malgré les protestations de la femme), toute la famille se transporta dans le nouveau domicile qui lui était offert.

Le jardinier avait deux enfants d’une dizaine d’années et un autre encore à la mamelle. Le premier soir qu’ils passèrent chez leur tante, celle-ci, qui était absente et que la femme du jardinier n’avait pas encore vue, rentra, la bou-

che barbouillée de sang et sentant la charogne. A partir de ce moment, la mère reconnut en elle une Ghoule. « Cette femme, dit-elle à son mari, n’est pas une adamite mais une Ghoule. » Elle lui murmura cette réflexion à l’oreille. Le jardinier alors élevant la voix : « Ma tante, ditil, écoute ce que me dit ma femme. Tu serais une Ghoule !» — « Si j’étais une Ghoule, leur repartit la vieille, votre mère aussi l’aurait été. » Elle essuya le sang qui souillait sa bouche et elle entra dans la maison. « Soyez les bienvenus ici, leur dit-elle. Puissiez-vous y vivre en sécurité ! Et que cette demeure soit pleine de bénédictions, s’il plaît à Allah, et de gain et de bonheur pour tous ! » lis formulèrent des vœux du même genre. Ils soupèrent ensuite tous ensemble. Mais la femme du jardinier sentait son cœur fuir loin de cette vieille. (Elle gardait .son antipathie et ses pressentiments.) Elle avait deviné en elle une Ghoule. Et elle ne la souffrait qu’à contre-cœur et contrainte par son mari.

Le jardinier avait un troupeau d'une vingtaine de chèvres que ses enfants chaque matin menaient paitre dans le verger. De temps en temps, la Ghoule en dérobait une pour la dévorer. Bientôt ce fut chaque jour qu’il manqua une chèvre, et chaque jour les pauvres enfants mangeaient du bâton à cause des bêtes qu’ils se laissaient voler. La femme du jardinier soup-

çonnait la vieille de les dévorer en cachette. « Par Allah ! dit-elle un jour, il faut que demain, quand elle sortira, je la suive de loin. Et je verrai bien où elle va. » Le lendemain, quand la vieille sortit, elle la suivit de loin et elle put entendre de ses oreilles les os qui craquaient sous ses dents. Elie avait la preuve que, sans doute possible, cette vieille était une Ghoule et que c’était elle qui avait mangé ses chèvres. Le soir venu, quand le jardinier rentra de son travail, sa femme lui dit : « Partons d’ici. Cette vieille n’est pas ta tante maternelle. Elle se moque de toi. C’est une Ghoule! » — « Ma tante! cria le jardinier, écoute ce que dit ma femme. Elle prétend quotu es une Ghoule. » — H Je n’ai pas dit cela, déclara la femme, il ment. C’est lui qui le prétend. » La vieille alors s’adressant à la femme : « Tu peux être tranquille de mon coté, leur dit-elle. Je ne vais pas me mettre à manger les gens pour devenir une Ghoule. Mais ne continue pas à parler ainsi. Ton mari est bien le fils de ma sœur et toi, tu es, pour ainsi dire, ma fille. » Mais la femme du jardinier ne pouvait se laisser prendre aux protestations de la vieille depuis qu’elle l’avait surprise dévorant une chèvre.

Ur. jour, quand la dernière chèvre fut mangée, la Ghoule tourna ses visées contre les petits chevriers et songea à les dévorer. La femme du

jardinier n’eut pas l’idée qu’elle oserait faire à ses enfants ce qu’elle avait fait à ses chèvres. Mais un jour que la Ghoule était sortie, à son ordinaire, pour ne rentrer qu’à la nuit tombante, la mère attendit en vain le retour de ses enfants qui devaient venir souper et coucher. Leur père, qui rentra sur ces entrefaites, les chercha partout sanS les retrouver. Le lendemain, la femme du jardinier, s'étant dirigée du côté du ruisseau pour continuer les recherches, flaira une odeur de chair corrompue. Elle se porta vers l’endroit d'où elle venait. Elle y découvrit les habits d’un de ses enfants qui avait été complètement dévoré et le cadavre de l’autre dont la Ghoule n’avait mangé que la tête et qu’elle avait caché dans un fossé. Elle éclata en sanglots et crut devenir folle. Elle eut alors l'idée de ramasser un morceau de bois de la taille d’un nourrisson, de l’emmaillotter avec les langes de l’enfant qu’elle allaitait, et de laisser (ce mannequin) dans la maison de la Ghoule, tandis qu’elle fuirait avec son petit Elmdebbeb (l’embrumé). Et en effet elle fit avec une bûche un poupon enveloppé de ses langes qu’elle mit dans sa chambre et elle emporta son fils qu’elle alla cacher dans une grotte. Après cela, elle revint pour reprendre sa place à la maison . i

(i) Cf. La Ghoule et la pauvre mère. t. 1, page 206.

En rentrant, elle trouva la Ghoule accroupie près du mannequin : « Ton père, lui disait-elle, fera mon souper ; ta mère fera mon diner et toi tu me feras un goûter. » Elle croyait parler au nourrisson. En entendant ces mots, la femme du jardinier, (n’hésitant plus), reprit la porte, courut au lieu où elle avait déposé son enfant, l’emporta et s’enfuit à toutes jambes. La Ghoule qui ne l’avait pas vue venir ne l’aperçut que lorsqu’elle était déjà loin. Elle comprit qu'elle se sauvait et elle se lança sur ses traces. Elle fut bientôt près d’elle. Elle allait l’atteindre, quand la femme du jardinier, se voyant près d’un qçar, se mit à crier : « Au secours Croyants! Au secours! Sauvez un être humain!» Par bonheur, il se trouva qu’un serpent sortit alors du qçar. Il était de la taille d’une montagne. Mais ils se transforma sur le champ en homme. Il fit entrer la fugitive dans le qçar. Il la sauva ainsi. Quand la Ghoule arriva : « Tu vas t’en aller, lui dit-il, et te tenir loin d’ici! Oserais-tu chercher noise à cette femme alors qu’elle s’est réfugiée chez moi? » La Ghoule, (soudain calmée), n’osa souffler mot.

Pour revenir au jardinier, quand il rentra, la Ghoule lui dit : « Par où veux-tu que je commence à te manger, par le crâne ou par la figure? » — « Comment ? lui dit-il. Tu es ma tante, la sœur de ma mère, et tu voudrais me

manger ? » — « Tu n’es pas le fils de ma sœur, lui répondit-elle. Je ne suis pas ta tante maternelle. Je ne te connais pas et tu ne me connais pas. » Bref, il eut beau la supplier, elle le mangea.

Revenons à sa femme. Le serpent, qui n’était autre chose qu'un génie, lui dit : « Il faut qu’aujourd’hui même je t’épouse. Tu es croyante. Moi, j'appartiens aux génies croyants. Je suis un croyant sincère. Je professe qu’il n'y a de Dieu qu’Allah et que (Vloussa est l’interlocuteur d’Allah. » Elle l’accepta. Ils firent des noces magnifiques. 11 y avait invité le roi des Génies. Aussi fit-on une fête magnifique comme le veut la coutume des Génies. Enfin il entra dans la chambre nuptiale et chacun se retira chez soi. Quelques mois s’étant écoulés, elle conçut et un jour elle accoucha d’un garçon. En grandissant, cet enfant montra une grande malice. Il avait à peine deux ans qu’il entendait déjà la rosée (tomber). Etait-il à une grande distance et sa mère s’entretenait-elle avec son père, il disait à sa mère à son retour : « Tu as dit telle et telle chose et de son côté il t’a répondu ceci et cela. » — « 11 faut l’appeler Smimî' ou l’Ouïe-fine ! » dit un jour son père. Et en effet on lui donna ce nom.

Le pauvre l’Embrumé était détesté de son beau-père et chéri de son frère, l’Ouie-fine, qui n’aimait que lui. Le beau-père ne cherchait

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