Kraal, l’enclos où l’on parque le bétail pendant la nuit
KOUMONGOÉ
dance, c’était comme un ruisseau qui coulait dans la hutte. Alors elle appela à grands cris Hlabakoané, en lui disant : « Viens vite à mon secours; l’arbre de nos parents se fond complètement, la hutte en est déjà toute pleine. » Ils essayèrent en vain d’arrêter le lait, qui coulait toujours plus abondamment et sortait de la hutte comme un ruisseau, d’où il s’écoulait dans la direction des champs de leurs parents *.
Rahlabakoané 1 2 l’aperçut de loin, il dit à sa femme : « Mahlabakoané, voilà Koumongoé qui s’écoule de ce côté ; les enfants ont sans doute fait quelque sottise. » Alors ils jetèrent leurs houes et s’élancèrent à la rencontre de Koumongoé; le mari puisa le lait avec ses mains et se mit à le boire, la femme en puisa aussi et se mit également à en boire. Alors Koumongoé se replia sur lui-même jusqu’à ce qu’il fut rentré dans la hutte.
1 «. Les villages des Bassoutos sont généralement situés sur la hauteur; les champs se trouvent plus bas, dans la plaine ou le long des rivières.
2. Rahlabakoané, c’est-à-dire le père de Hlabakoané; Mahlabakoané, la mère de Hlabakoané.
Quand ils furent arrivés, les parents demandèrent à leur fille : « Thakané, qu’astu fait? Pourquoi l’arbre dont nous seuls avons le droit de manger s’écoulait-il ainsi du côté des champs? » Elle répondit : « Ce n’est pas ma faute, c’est celle de Hlabakoané; il refusait de faire sortir le bétail du kraal et de le mener au pâturage, disant qu’il voulait absolument du lait de Koumongoé ; alors je lui en ai donné. » Alors son père ordonna qu’on fit revenir les moutons; il en choisit deux, les égorgea et les fit cuire; la femme se mit à moudre du sorgho et en pétrit la farine. Puis le mari prit les deux peaux de mouton et les enduisit de graisse et d’ocre rouge; ensuite il fit venir un forgeron pour forger des anneaux de fer. Le forgeron ferra ces anneaux aux bras de Thakané, à ses jambes et à son cou. Alors le père prit les peaux qu’il avait préparées et l’en revêtit; il la revêtit aussi d’une robe de peaux à franges.
Quand tout fut prêt, il appela ses gens et leur dit : « Je veux me défaire de Thakané. — Comment peux-tu parler ainsi et faire une chose pareille, quand c’est là ta fUlç
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unique ? » Il leur répondit : « C’est parce qu’elle a mangé de l’arbre dont elle ne devait pas manger. » Alors il partit avec elle pour la conduire vers des cannibales afin qu’ils la dévorassent. Quand il passa près des champs cultivés, il en sortit un lapin qui lui demanda : « Rahlabakoané, où donc mènes-tu cette enfant si belle, si belle? » Il lui répondit : « Tu peux l’interroger elle-même ; elle est assez grande pour te répondre. » Alors Thakané se mit à chanter :
J’ai donné à Hlabakoané Koumongoé,
Au berger de notre bétail Koumongoé,
Pour que notre bétail ne restât pas tout le jour [dans le kraal , Koumongoé,
Qu’il ne pourrît pas dans le kraal , Koumongoé,
C’est alors que je lui ai donné Koumongoé de
[mon père.
Alors le lapin s’écria : « Que ce soit toi qui sois dévoré par les cannibales, Rahlabakoané, et non pas cette enfant ! »
Un peu plus loin, ils rencontrèrent des élans, qui demandèrent à Rahlabakoané :
«Où donc mènes-tu cette enfant si belle, si
CONTES DES BASSÔUTOS
belle?» Il leur répondit : « Demandez-le lui, elle est assez grande pour vous répondre. » Alors la jeune fille se mit à chanter :
J'ai donné à Hlabakoané Koumongoé,
Au berger de notre bétail Koumongoé,
Pour que le bétail ne restât pas tout le jour dans [le kraal, Koumongoé,
Qu’il ne pourrît pas dans le kraal , Koumongoé,
C’est alors que je lui ai donné Koumongoé de
[mon père.
Alors les élans s’écrièrent : « Que ce soit toi qui périsses, et non pas elle, Rahlabakoané ! »
Le lendemain, Rahlabakoané et sa fille rencontrèrent des gazelles ; elles lui demandèrent : Où donc mènes-tu cette enfant si belle, si belle ? » Il leur répondit : « Demandez-le lui, elle est assez grande pour vous répondre. » Alors sa fille se mit à chanter :
J’ai donné à Hlabakoané Koumongoé,
Au berger de notre bétail Koumongoé,
Pour que le bétail ne restât pas tout le jour dans [le kraal, Koumongoé,
Qu’il ne pourrît pas dans le kraal , Koumongoé,
C’est alors que je lui ai donné Koumongoé de
[mon père,
KOUMONGOÉ
Alors les gazelles s’écrièrent : « Que ce soit toi, et non pas elle, qui sois dévoré par les cannibales, Rahlabakoané ! »
Enfin, ils arrivèrent au village des cannibales; le khotla de Masilo, le fils du chef, était plein de monde. C’était son père seul qui était cannibale; quant à Masilo il ne mangeait pas de chair humaine. On fit entrer Rahlabakoané et sa fille dans le khotla ; on apporta pour Thakané une peau de bœuf tannée sur laquelle elle s’assit; le père, lui, dut s’asseoir parterre. Alors Masilo demanda à Rahlabakoané : « Où donc mènes-tu cette enfant si belle, si belle? » Rahlabakoané lui répondit : « Tu peux le lui demander, elle est assez grande pour te répondre. » Alors sa fille se mit à chanter :
J’ai donné à Hlabakoané Koumongoé,
Au berger de notre bétail Koumongoé,
Pour que notre bétail ne restât pas tout le jour [dans le kraal , Koumongoé,
Qu’il ne pourrît pas dans le kraal, Koumongoé }
C’est alors que je lui ai donné Koumongoé de
[mon père.
C’est ainsi qu’elle avoua publiquement sa faute,
Alors Masilo, le fils du chef de ces cannibales, appela un de ses serviteurs et lui dit : « Conduis cet homme et cette jeune fille chez ma mère; dis-lui de garder la jeune fille dans son lapa et d’envoyer cet homme saluer mon père. » La mère de Masilo ordonna au serviteur de conduire Rahlabakoané vers son mari ; le serviteur y alla et dit au chef des cannibales : « Masilo m’a dit de t’amener cet homme-ci, pour qu’il te présente ses salutations. » Le chef des cannibales se saisit de Rahlabakoané, et, ayant placé sur le feu un vieux pot de terre, il l’y précipita tout vivant; quand Rahlabakoané fut cuit à point, le cannibale se reput de sa chair. Quand tout fut fini le serviteur de Masilo s’en alla et retourna vers son maître.
Quant à la jeune fille Masilo la prit pour femme; jusqu’alors il n’avait jamais voulu se marier et avait refusé toutes les jeunes filles qu’on lui proposait. Thakané était la seule jeune fille qui lui eût jamais plu. Au bout de quelque temps Thakané devint enceinte et donna le jour à une petite fille. Sa belle-mère s’écria : « Hélas ! ma fille, c’est en vain que tu as subi les douleurs de
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l’enfantement. » En effet, dans ce village, lorsqu’il naissait une petite fille, on la menait au cannibale, qui la dévorait. On alla dire à Masilo : « Ta femme a mis au monde une petite fille. » Il répondit : « C’est bien , menez-la à mon père pour qu’il en prenne soin. » Mais Thakané s’écria : « Non, non; chez nous on ne mange pas les enfants ; quands ils meurent on les enterre; je ne veux pas qu’on me prenne mon enfant. » Sa belle-mère lui répondit : « Ici, il ne faut pas avoir des filles; on ne doit mettre au monde que des garçons. » Masilo alla vers sa femme et lui dit : « Allons, Thakané, permets que mon père prenne soin de ton enfani. » Mais sa femme refusa de se laisser persuader ; elle répondit : « Je puis l’enterrer moi-même, je ne veux pas que ton cannibale de père, qui a dévoré mon père, mange aussi mon enfant. » Alors elle prit son enfant dans ses bras et descendit vers la rivière ; elle arriva à un endroit où la rivière formait un étang profond tout entouré de hauts roseaux.
Elle s’assit à terre et resta longtemps à pleurer, ne pouvant se décider à enterî*çr son enfant. Tout à coup une vieille
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femme * sortit de l’eau et apparut au milieu des roseaux; la vieille femme lui demanda : « Pourquoi pleures-tu, mon enfant ? » Thakané répondit : « Je pleure sur mon enfant que je dois noyer dans la rivière. » Alors la vieille lui dit : « C’est vrai ; dans ton village il ne doit pas naître de filles, on ne doit mettre au monde que des garçons; donne-moi ton enfant, c’est moi qui en prendrai soin. Dis-moi seulement l’époque où tu désires venir la voir ici, dans cet étang. »
Thakané lui confia son enfant et retourna chez elle. Au jour fixé, elle retourna à l’étang pour la revoir. Quand elle fut arrivée au bord de l’eau, elle se mit à chanter :
Apporte-moi Dilahloané a que je la voie,
Dilahloané qu’a rejetée son père Masilo.
Alors la.vieille parut avec l’enfant qui était déjà bien grandie. La mère en fut toute
1. D’après une variante, c’est un crocodile, comme dans le conte d cMosimodi et Mosimotsané,