‹ Contes popularies des BassoutosChapitre 6 sur 30 · LA LÉGENDE DE LA TORTUE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE LA TORTUE

oublia les paroles qu’on lui avait dites.

Après avoir vainement envoyé, plusieurs autres messagers, le lion y alla lui-même ; le propriétaire de l’arbre lui répondit comme à tous les autres. En chemin le lion se heurta aussi à la termitière et oublia également les paroles qu’on lui avait dites.

Alors il envoya la tortue. Elle revint en chantant comme les autres; elle aussi se heurta à la termitière, mais elle s’écria bien vite : « Tlatladi-a-tha i. »

Elle arriva près du lion et lui dit :

« Koko a dit que c’est : Motlatladianémotlatla -le-se-y-e -le-siée -kala -ea -mochatehodimo. »

Le lion fut vexé de voir que tandis que lui n’avait pu se souvenir du nom de l’arbre, un animal infime comme la tortue l'avait su mieux que lui. Il fit creuser un grand trou et on y enterra la tortue. Puis tous les animaux allèrent ensemble manger les fruits

i . Le conteur veut indiquer par là la présence d’esprit de la tortue qui, bien que troublée par le choc, répète, ou à peu près, les paroles mêmes çje sa chapson,

de l’arbre. La nuit, comme ils dormaient, la tortue sortit de son trou et dévora tous les fruits qu’ils avaient laissés, ceux de la branche de faite.

Le lendemain le propriétaire de l’arbre leur demanda : « Pourquoi avez-vous si mal agi, de manger les fruits que je vous avais dit de ne pas toucher ? » Les animaux lui répondirent : « Ce n’est pas nous qui y avons touché; nous ne savons qui a pu les manger. » On déterra la tortue et on lui demanda ce qui en était; elle leur répondit : « Comment aurais-je pu les manger, puisque vous m’aviez si bien enterrée? »

MASILO ET MASILONYANÉ *.

On raconte qu’un jour Masilo et Masilonyané partirent de chez eux pour aller à la chasse; ils arrivèrent près des ruines d’un

i. Ce conte est un des plus connus et celui que l’on aime le mieux à raconter. Parmi les nombreuses versions que j’en possède, j’ai choisi celle qui m’a paru la plus ancienne, et que m’a fournie un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, nommé Moshé Mosetsé, auquel je suis redevable de beaucoup des contes qui paraissent dans ce volume. M. Casalis (Les Bassoutos, p. 355-3 59) en a donné en français une version un peu différente ; dans le Folk-Lore Journal (1879, p. i3g- 145) édité à Cape-Town par Miss Lloyd, on en trouve également en anglais et en séchuana une version fort intéressante. Enfin, M. Callaway

grand village abandonné. Masilonyané entra dans le village et se mit à le traverser, pendant que son frère en faisait le tour *. Tout en marchant Masilonyané s’occupait à redresser de grands vases renversés, qu’il trouvait au milieu du village; enfin il en vit un plus grand que les autres; il le poussa, il le poussa, mais en vain, le vase ne cédait pas. Il se redressa et appela Masilo : « Viens m’aider à redresser ce vase; il ne veut pas céder à mes efforts. » Masilo lui répondit : « Laisse-le seulement, qu’as-tu à faire à redresser des vases renversés? » Mais Masilonyané se baissa de nouveau, recommença ses efforts et enfin le vase céda avec bruit. Une vieille 2 femme en sortit aussitôt;

(p. 217-220) a donné le texte et la traduction d’une légende similaire, telle qu’on la raconte chez les Zoulous.

1. Dans toutes les autres versions c’est Masilonyané qui découvre le village abandonné et les pots renversés, longtemps après s’être séparé de son frère.

2. Dans la version de M. Casalis c’est un vieillard; une de ses jambes est démesurément grande.

MASILO ET MASILONYANÉ

| comme Masilonyané voulait renverser le vase | sur elle, elle lui dit : « Mon petit-fils, tu me délivres et tu voudrais de nouveau me recou- ! vrir! tu vois que j’étais occupé à moudre de j l’orge rouge. »

Puis elle lui dit : « Porte-moi sur ton dos. »

| A peine avait-elle fini de parler qu’elle avait pris son élan et était déjà sur le dos de Masi- I lonyané. Celui-ci appela Masilo à son aide. Masilo lui répondit : « Je t’avais bien dit de laisser ces vases en paix. » Puis il se moqua de lui et s’éloigna en ricanant. Masilonyané le suivit de loin, portant la vieille sur son k dos. Il lui dit encore : « Oh! mon frère, aide- I moi donc un peu à porter cette vieille. » Mais la vieille protesta : « Non ! non! mon petitfils; c’est à toi à me porter. »

Un peu plus loin, Masilonyané vit une troupe d’antilopes-caamas qui passaient; il dit à la vieille « Grand’mère, descends un peu ; je vais vite tuer un de ces animaux à longues jambes, pour t’en faire un thari , dans lequel je te porterai. » La vieille se laissa glisser à terre, et Masilonyané se mit à la poursuite des antilopes ; quand il fut hors de vue iPse cacha dans un trou. Lorsque

la vieille femme vit qu’il ne revenait pas, elle se mit à le poursuivre en disant : « Voici la marque d’un des petits pieds de mon petitfils, voici la marque de l’autre. » Elle fut vite arrivée à l’endroit où il était caché et d’un saut se remit sur son dos.

Ils continuèrent leur route, l’un portant l’autre. Un peu plus loin Masilonyané vit une gazelle passer au loin ; il dit : « Grand’mère, descends un peu, que j’aille tuer cet animal à longues jambes pour t’en faire un thari, dans lequel je te porterai. » La vieille se laissa glisser à terre; Masilonyané s’enfuit et se cacha du mieux qu’il put. La vieille le poursuivit comme la première fois en disant : « Voici la marque d’un des petits pieds de mon petit-fils, voici la marque de l’autre. » Quand elle fut près de lui, Masilonyané appela ses chiens et leur dit : « Saa! dévorez-la tout entière, mais réservez-moi le gros orteil. 1 » La vieille avait, en effet, un orteil

i. Suivant une des variantes que j’ai recueillie, c’est la vieille femme elle-même qui ordonne aux chiens d’épargner son gros orteil. Dans le conte zoulou de M.Callaway, la vieille n’est pas

MASILO ET MASILONYANÉ 5l

aussi gros que la jambe d’un homme. Les chiens s’élançèrent sur elle et la saisirent de leurs crocs; elle s’écria : « Mon petit-fils, aie pitié de moi. » Mais les chiens la tuèrent et la dévorèrent bien vite, ne laissant d’elle que son gros orteil.

Masilonyané s’approcha, prit sa hache et en frappa le gros orteil. Il en sortit une vache bigarrée comme une pintade i. Il frappa une seconde fois, et une vache toute pareille en sortit. Alors Masilo, qui avait tout vu de loin, arriva en courant et dit à son frère :

« Donne-moi ma part. » Masilonyané lui répondit : « Certes non! tu as refusé de m’aider. » Il continua sa route, suivi de son

tuée, mais elle conduit les jeunes gens à un arbre enchanté, qu’ils abattent à coups de hache et d’où sort tout un troupeau de vaches.

i. Le texte sessouto dit : khaka’malané , c’est à dire couleur de pintade, soit une vache bigarrée. Dans les versions qu’ont suivies MM.Casalis et Callaway la vache serait blanche; mais il y a ici une difficulté qui provient de la langue ellemême. Dans d’autres versions c’est tout un troupeau de vaches qui sort de l’orteil de la vieille; en dernier lieu apparaît la vache merveilleuse.

frère qui le suppliait toujours de lui donner une de ses vaches; mais Masilonyané ne voulut pas y consentir. Au bout d’un moment il dit : « Ah! que j'ai soif! où trouveronsnous de l’eau ? » Masilo lui répondit : « Il y a justement près d’ici une excellente source. » Ils y allèrent; c’était une source recouverte d’une grande pierre plate. Ils introduisirent leurs assagaies sous la pierre et la soulevèrent. Alors Masilo dit à son frère : « Soutiens la pierre pendant que je boirai, je la soutiendrai ensuite, pendant que tu boiras. » Mais comme Masilonyané était penché sur l’eau pour boire, Masilo laissa tomber la pierre, qui écrasa Masilonyané et le tua.

On raconte qu’alors le cœur de Masilonyané sortit de son corps et s’envola jusqu’à son village, où il se mit à chanter; « Tsuidi ! tsuidi ! Masilo a tué Masilonyané à cause de la belle vache couleur de pintade i. » De tous côtés on s'écria : « Écoutez

i. Littéralement : « la vache couleur de pintade d’entre ses vaches blanches; » ce sont peutêtre ces mots qui ont donné lieu au malentendu

MASILO ET MASILONYANE

j cet oiseau, il dit : .Masilo a tué Masilonyané à cause de sa belle vache couleur de pintade. » Les gens attendaient avec impatience, ne sachant pas ce que cela voulait dire. Quand Masilo arriva avec ses deux vaches,

! les gens de s’écrier : « Ah! quelles bêtes i merveilleuses! » Puis on lui demanda : « Où ' est Masilonyané? » — « Je ne sais pas; nous I avons été chacun notre route, lui d'un côté, moi d’un autre. » Alors on interrogea l’oiseau, i qui n’était autre que Masilonyané. Celui-ci leur dit : « J’ai été tué par Masilo ; vous pou- 1 vez aller à telle fontaine, vous y trouverez mes vêtements. »

Les gens coururent à la fontaine et trouvèrent les vêtements de Masilonyané, qu’ils . ramenèrent au village. Alors Masilonyané reprit : « Masilo, est-ce que tu prétends réellement que ces vaches sont à toi? » Celui-ci répondit : « Oui ! — Si vraiment elles sont à toi, pourquoi m’as-tu tué?» Alors les gens du village s’écrièrent : « C’est vrai ! c’est vrai ! c’est le cœur de Masilonyané qui nous a le

sur la couleur de la vache merveilleuse. En tous cas le texte n’est pas très clair.

premier dit tout ce qui en était. » Masilonyané était redevenu un homme comme auparavant 1 .

i. Dans d’autres versions Masilo est condamné à mort par son père et exécuté. Une autre version raconte tout au long et d’une manière assez ennuyeuse ce qui arrive ensuite au père et à la mère de Masilonyané.

MASILO ET THAKANÉ \

Masilo désirait épouser sa sœur Tha-

i. Ce conte est également très connu et aimé des Bassoutos. La version que je donne ici m’a été fournie par le vieux Moshé Mosetsé. Elle diffère passablement de celles que d’autres indigènes m’ont fournies; dans les autres, en effet, Masilo se sert d’un moyen bien différent pour se venger de sa sœur. Il la mène avec ses compagnes à une danse de l’autre côté de la rivière; une violente pluie gonfle la rivière, qu’on ne peut plus traverser qu’avec peine. Masilo fait passer tout le monde; quand vient le tour de Thakané, il l’abandonne -au milieu du fleuve; elle est emportée par les eaux, mais réussit cependant à aborder à une petite île qu’elle ne peut plus quitter. C’est là que Masilo vient la

kané 1 ; mais celle-ci refusait en lui disant : «Je suis ta sœur; comment pourrais -tu m’épouser?» Mais elle avait beau' refuser? Masilo revenait toujours à la charge en disant : « Dans le monde entier il n’y a pas une autre jeune fille aussi belle que toi. » Un certain jour, lors d’une fête, comme les garçons étaient aux champs avec le bétail, les jeunes filles du village sortirent ensemble pour chercher du bois. Alors Masilo dit à sa sœur : « Viens avec moi ; je vais te con-

voir et la persécuter chaque jour; dans cette version, il chante ainsi :

« Thakané, fille de ma mère, Thakané ma sœur,

Là où les eaux t’ont emportée, avec les crabes,

Comme un gros hippopotame au milieu de ses petits. »

La réponse de Thakané est trop inconvenante pour qu’on puisse la citer. Il est intéressant de comparer avec cette version le commencement du conte de Monyohé, qu’on trouvera plus loin.

i . Cela est choquant pour les Bassoutos tout autant que pour nous; ils regardent comme coupables les mariages contractés entre parents rapprochés et vont même, sous ce rapport, plus loin que beaucoup d’Européens.

MASILO ET THAKANÉ

duire dans un endroit où tu trouveras de très beau bois, digne de la fille d’un chef. » Thakané suivit seule son frère, qui défendit aux autres jeunes filles de les accompagner.

Masilo conduisit sa sœur dans un endroit écarté, où se trouvait entre deux rochers une crevasse étroite et profonde. Une fois là, Masilo dit à Thakané : « Est-ce que c’est pourde bon que tu as refusée de m’épouser? » Sa sœur lui répondit : « Certainement! je ne consentirai jamais à . épouser mon frère. — Oses-tu le dire encore maintenant? Ne voistu pas que tu es seule avec moi et que je puis te tuer si je le veux? » Thakané lui répondit : « Quand bien même tu me tuerais, je ne consentirai jamais à t’épouser. » Alors Masilo se jeta sur elle et lui lia les mains et les pieds, puis il lui dit : « Ne comprendstu pas que si tu refuses toujours il ne te reste plus qu’à mourir? » Thakané lui répondit encore : « Quand bien même je devrais mourir à l’instant même, je ne consentirai pas à t’épouser, toi qui es mon frère. » Alors Masilo se saisit d’elle et la précipita au fond de la crevasse, puis il s’en

alla, livrant ainsi sa sœur à une mort certaine.

Le soir, quand le bétail fut rentré au j village et qu’on vit que Thakané ne revenait pas, on la chercha partout ; on interrogea ses compagnes; mais celles-ci avaient peur de dire tout ce qu’elles savaient; elles se disaient les unes aux autres : « Si nous n’avions pas peur de Masilo, nous raconterions que Masilo l’a appelée et l’a conduite dans les taillis, en nous défendant de la suivre et que depuis nous ne savons plus ce qu’elle est devenue ; lorsque Masilo est revenu vers son bétail, Thakané n’était plus avec lui. » On chercha longtemps Thakané, on parcourut vainement tous les villages environnants; on alla même jusqu’à celui qu’habitait sa grand’mère, mais en vain; nulle part on ne l’avait vue, personne ne ■ pouvait dire où elle était allée.

Quant à Masilo, il continuait à garder ses bestiaux, comme si rien ne s’était passé; mais chaque jour il disait à ses compagnons : « Restez ici avec les bestiaux; il y a là-bas un oiseau que je veux essayer d’attraper, » et il les quittait pour le reste de

MASILO ET THAKANÉ 59

la journée. Il se rendait ainsi à la crevasse au fond de laquelle il avait précipité Thakané; il s’asseyait en haut près de l’ouverture, prenait un gros quartier de basalte et en frappait violemment le rocher en chantant :

« Thakané, fille de Madi-a-Khomo *, parle, parle

[que je t’enlende. »

Alors Thakané lui répondait :

« Puisqu’il faut parler, je parlerai, mais que me

[faut-il dire?

Masilo, mon frère, a voulu m’épouser, mais je

[l’ai refusé. »

Ce qu’entendant Masilo s’en allait tout joyeux.

Comme Masilo quittait ainsi chaque jour ses bestiaux, son frère cadet se dit : « Je voudrais bien savoir quel est cet oiseau qui ne se laisse pas prendre. » Un jour, alors que Masilo venait de dire comme d’habitude : « Restez ici avec les bestiaux; il y a là-bas un oiseau que je veux essayer d’at-

i. Madi-a-Khomo signifie littéralement « Sangde-bœuf ».

traper », le frère cadet s’échappa sans être remarqué et le suivit à la dérobée. Quand Masilo fut arrivé à la crevasse de rochers, le petit garçon se cacha derrière un buisson. Masilo déposa à terre son bouclier *, saisit un gros quartier de basalte et en frappa violemment le rocher en chantant :

« Thakané, fille de Madi-a-Khomo, parle, parle

[que je t’entende. »

Thakané lui répondit comme d’habitude, mais sa voix était devenue si faible qu’on pouvait à peine l’entendre; cependant le frère cadet réussit à comprendre ce qu’elle disait. Il se dit : «Ouais! Masilo prétend chasser des oiseaux et en réalité il a tué ma sœur. » Puis il s’en alla sans être vu et, retournant vers son troupeau, il s’assit en

i. Jadis, quand les guerres de tribu à tribu et de village à village étaient une occurence journalière, les jeunes gens n’allaient au pâturage qu’armés de leurs assagaies et munis de leurs boucliers. Le bouclier des Bassoutos est fait de peaux de bœuf grossièrement tannées et est relativement petit.

MASILO ET THAKANÉ

pleurant. Quand Masilo fut revenu lui aussi, les autres garçons lui dirent : « Voilà ton frère, qui ne fait que pleurer; nous ne savons ce qu’il a. » Masilo lui demanda : « Qu’astu, petit frère ? — J’ai mal au ventre. — Vrai? — Oui! » — Alors Masilo dit à deux de ses compagnons de reconduire chez lui le petit garçon. Quand il arriva au village, toujours pleurant et les yeux rouges, sa mère fut saisie de douleur et se mit à pleurer elle aussi. Elle lui demanda :

« Qu’as-tu, mon enfant? pourquoi pleurer? Moi aussi je ne cesse de verser des larmes sur la perte de ta sœur Thakané. » Le petit lui répondit : « Appelle mon père. » La mère lui demanda : « Pourquoi l’appeler? » Le petit dit : « J’ai de violents maux d’entrailles. »

Lorsque le père fut là, le petit dit : « Mon père, ma mère, entrons dans la hutte. » Il y entra toujours pleurant; ses parents l’y suivirent pleurant eux aussi. Ils lui demandèrent : « Tu souffres donc beaucoup? » Il répondit : « Mon père, ma mère; Thakané a été tuée par Masilo. » Ils demandèrent : « De quelle manière l’a-t-il tuée? Comment

le sais-tu? » Le petit garçon répondit : « Thakané a été tuée par Masilo, n’en doutez pas ; je puis vous mener à l’endroit où elle se trouve.» A la nuit noire le père et la mère se mirent en route, conduits par leur fils cadet.

Lorsqu’ils furent arrivés, le petit dit :

« Mon père, prends cette grosse pierre, trop lourde pour que je puisse moi-même la soulever, et frappes-en violemment le rocher au haut de la crevasse en chantant :

« Thakané, fille de Madi-a-Khomo, parle, parle

[que je t’entende. »

Le père prit la pierre et fit ainsi qu’on le lui avait indiqué; il faisait si sombre qu’on ne pouvait rien voir. Il entendit la voix de sa fille, mais si faible, si faible qu’on pouvait . à peine comprendre ce qu’elle disait. Alors il se coucha à terre, se pencha sur le rebord de la crevasse et cria : « Thakané ! Thakané. » Thakané répondit : « Mon père?

— Comment se fait-il que tu te trouves là, ma pauvre enfant? — C’est Masilo qui m’y a précipitée. » Le père tout ému se de-

MASILO ET THAKANE

mandait : « Que faut-il faire? Comment l’en sortir? » Il avait beau chercher, il ne trouvait aucun moyen pour l’en tirer de là; enfin, il dit à sa femme : « Aurais-tu peur de rester seule ici, pendant que je vais au village chercher du secours?» La femme répondit : « Non ! tu peux aller, je n’ai aucune crainte; à ton retour tu me retrouveras ici-même ; dis aux gens de notre village que la crevasse est très profonde et qu’ils doivent venir munis de lanières de cuir et de graisse de bœuf. »

Au bout d’un certain temps le mari revint avec vingt hommes de son village ; il se pencha de nouveau sur le bord de la crevasse et cria à sa fille : « Est-ce que tu peux lier à tes pieds et à tes bras, sous les aisselles, les lanières que nous te tendrons ? » Thakané répondit : « Oui, je puis le faire, mais la crevasse est si petite que j’ai peine à me servir de mes mains. » Alors on lui tendit les lanières de cuir, elle les lia à ses pieds et se les passa sous les aisselles, puis elle dit : « Maintenant c’est fait. » Son père lui dit : « Lorsque nous essaierons de te soulever, ne reste pas couchée, mais tâche de te

tenir debout. » Thakané répondit : « Il m’est impossible de me tenir debout. » Alors les gens se dirent : « Puisqu’elle ne peut pas se tenir debout, il faut faire fondre de la graisse et la faire couler le long des parois de la crevasse pour qu’elles deviennent lisses et glissantes. » Ainsi fut fait. Lorsque son père et les gens tirèrent sur les courroies pour la sortir de la crevasse; comme la graisse en avait rendu les parois lisses et glissantes et adouci leurs aspérités, elle n’eut pas même une égratignure, et arriva en haut en bon état, mais excessivement amaigrie . On la laissa se reposer un instant, puis on la transporta dans la hutte de ses parents, où on lui ht avaler une grande quantité de graisse fondue pour humecter et distendre son gosier.

Le lendemain, Masilo alla, comme de coutume, faire paître son bétail, sans se douter de ce qui s’était passé. Parmi les jeunes gens qui l’accompagnaient se trouvait un de ceux qui avaient, la nuit précédente, retiré Thakané de la crevasse où Masilo l’avait précipitée; il se dit en lui-même : « Il faut que je sache si c’est bien réellement Masilo qui

MASILO ET THAKANÉ

a voulu tuer sa sœur. » Il se rendit en secret près de la crevasse et s’y cacha derrière un buisson ; un instant après il vit arriver Masilo. Celui-ci déposa à terre son bouclier, prit le quartier de basalte et le jeta violemment à terre : thou ! en chantant :

« Thakané, fille de Madi-a-Khomo, parle, parle [que je t’entende. »

Pas de réponse. Il reprit : « Tu boudes donc aujourd’hui? » Puis il frappa une seconde fois le rocher plus violemment encore qu’auparavant, en chantant :

« Thakané, fille de Madi-a-Khomo, parle, parle [que je t’entende. »

Toujours pas de réponse; aucun son ne se faisait entendre. Alors Masilo brandit son bouclier et sauta de joie en criant : « Ah ! tu es morte maintenant, tu vas pourrir, toi qui n’as pas voulu de moi. » Puis il retourna vers son troupeau, tout joyeux, et jouant gaiement de sa flûte, et disant : « Aujourd’hui elle est morte! » Lorsqu’il

arriva vers ses compagnons, ceux-ci se dirent les uns aux autres : « Masilo est un mauvais frère; voyez comme il est joyeux, bien que sa sœur soit morte! »

Ce jour-là son père avait tué un mouton pour faire du bouillon pourThakané. Le soir, quand il fut de retour avec son bétail, Masilo attendit longtemps; mais personne ne lui apportait de la viande. Enfin il demanda :

« Où est la tête du mouton? pourquoi ne me l’apporte-t-on pas? » Puis il envoya dire à son père : « Envoie-moi la tête du mouton, que je la mange. » Le père répondit : « Dites lui que je l’ai déjà mangée moi-même. » C’est ainsi que Masilo dut se passer de viande.

Il continua pendant plusieurs jours à garder son bétail, sans se douter que l’on avait retrouvé Thakané. Tout le monde était étonné et honteux de la joie qu’il montrait; " on disait : « Comment peut-il être si joyeux quand sa sœur Thakané est morte? » Pendant ce temps les parents continuaient chaque jour à laver Thakané avec de l’eau chaude et à l’oindre de graisse. Au bout d’un certain temps elle put enfin se lever en

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s’appuyant contre les murs de la hutte; alors ses muscles longtemps contractés se détendirent avec bruit. Alors aussi elle put commencer à parler et raconta à ses parents comment Masilo l’avait traitée. On continua encore quelques jours à lui apprêter des mets succulents, on lui tuait des moutons, on en arrangeait les peaux pour elle. De nuit elle sortait avec sa mère pour se promener.

Elle redevint bien vite aussi grasse et bien portante qu’auparavant. Alors son père et sa mère coupèrent leurs cheveux qu’ils avaient pendant leur deuil laissé croître démesurément; ils recommençèrent à s’oindre de graisse et reprirent l’apparence de gens bien portants I. Les gens disaient : « Ils ont pleuré, maintenant ils sont consolés ; les voilà qui quittent leur deuil. » Alors le père envoya un de ses serviteurs vers ses beauxparents pour leur dire : « Hâtez-vous de venir, car j’ai préparé une fête; surtout que mon beau-père soit là. » On tua nombre

1. Pendant un deuil il est inconvenant de se couper les cheveux, de se laver, de se graisser le corps, en un mot de faire sa toilette.

de bœufs, on prépara un repas colossal.

Lorsque l’on fut réuni pour la fête et que l’on commença à distribuer la nourriture aux invités, le père de Masilo dit à ses beauxparents : « J’ai longtemps pleuré, aujourd’hui je suis consolé! » Puis il ordonna d’étendre sur le sol, au milieu du village, des nattes de jonc. Pendant ce temps la foule était assise à terre, mangeant et buvant. Alors le père, la mère et la grand’mère de Thakané lui crièrent : « Maintenant, sors de la hutte. » Elle sortit de sa hutte ; à peine était-elle dehors que le soleil s’obscurcit K Le peuple tout entier s’écria : « Comment! c’est Thakané! Elle vit encore! » Ce fut une joie générale. Quant à Masilo, il s’enfuit au plus vite et se réfugia dans un autre pays éloigné 2.

1. Le conteur veut dire sans doute que la jeune' fille était d une beauté si éclatante que le soleil en fut comme obscurci. Le même trait se retrouve dans plusieurs autres contes; parfois il semblerait qu’on ait en vue une véritable éclipse de soleil. Le sessouto peut signifier l’un comme l’autre.

2. Dans les autres versions le propre père de Masilo le tue d’un coup d'assagaiç.

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TSÉLANÉ *.

Les gens dont il est question dans ce conte sont, dit-on, d’unecouleurtrès claire, leurs cheveux sont longs comme la chevelure de maïs; ils mangent la viande avec des longues épingles, ils mangent la face contre terre. Ils ont des maisons toutes blanches ; on peut les voir de fort loin, des bœufs les traînent

i. Des deux versions que j’ai pu recueillir, je donne ici celle qui me semble la plus antique, telle que me l’a racontée le vieux Moshé Mosétsé, Le conte zoulou d’Usitungusobenhle (Callaway, p. 74-78) lui ressemble beaucoup, ainsi que deux contes cafres publiés par M. Theal : Demane et Dema^ana, et L'oiseau merveilleux du Cannibale ( Kaffir Folklore , p. m-114, 125-128).

avec leurs queues. Ils ont beaucoup d’objets dans leurs maisons, toutes leurs maisons sont pleines d’objets précieux, ils ont des vases de fer, ils possèdent beaucoup de cuivre et d’objets en perles \

Un jour, les habitants d’une de ces maisons partirent et allèrent habiter dans un autre lieu; leur belle maison resta toute vide. La fille de la maison refusa de s’en aller et resta là toute seule; elle se nommait Tsélané. Sa mère venait tous les matins lui apporter à manger. Gomme la maison était tout à fait

i. Cette introduction n’a, semble-t-il, rien de commun avec le conte; les vieux Bassoutos ne racontent cependant jamais l’un sans l’autre. Les gens dont il est question sont sans doute les Blancs; le vieux Moshé m’affirme l’avoir entendu raconter à sa mère avant que les Bassoutos connussent l’existence des Européens. Il est évident qu’il faut y voir la trace des rapports demi-légendaires sur les Boers de la Colonie du Cap.

Les maisons que des bœufs traînent avec leurs queues désignent les lourds wagons à bœufs dont on se sert encore aujourd’hui dans le Sud de l’Afrique.

TSÉLANÉ

! isolée, un cannibale 1 y vint un certain jour, chargé d’un grand sac. Il appela Tsélané, en | essayant de contrefaire la voix de sa mère, et chanta :

« Tsélané, mon enfant, prends, prends ton pain

[et mange. »

i. Le cannibalisme a certainement existé au | Sud de l’Afrique, quoi qu’en aient dit certains I voyageurs qui n’avaient que superficiellement ! étudié la question. Quand, en 1 83 3 , MM. Casalis | et Arbousset pénétrèrent pour la première fois j dans le Bassoutoland, le cannibalisme venait i à peine de cesser; peut-être même se pratiquaitil encore dans certains lieux reculés. Je connais ! encore un vieillard qui fut cannibale dans sa ( jeunesse. C’est à la suite de la longue famine causée par les dévastations et les guerres dont le Sud de l’Afrique fut le théâtre au commencement de ce siècle, que le cannibalisme commença, ou !• recommença, dans une partie de l’État libre de I l’Orange et du Bassoutoland. C’est au chefMos- | hesh que revient le mérite d’avoir mis fin à cette abominable coutume. Mais les cannibales de ces contes sont antérieurs à ceux-ci; ce sont des êtres a part, légendaires, qui rappellent les ogres des contes des fées. Il est à remarquer que dans presque tous les contes où ils paraissent, on leur fait parler zoulou.

Tsélané s’approcha de la porte et voyant que ce n’était pas sa mère qui l’appelait, mais un cannibale, ferma la porte. Le cannibale fit à plusieurs reprises le tour de la maison, mais, ne trouvant aucune ouverture par où il pût entrer, il s’en alla.

Un moment après, comme le cannibale était déjà parti, la mère de Tsélané vint à son tour; elle se mit à chanter :

«Tsélané mon enfant, prends, prends ton pain

[et mange. »

Alors Tsélané lui répondit :

« Écoute, ma mère ! ma mère, tu parles d’une [voix douce comme celle du passereau.

Comme celle du chardonneret qui se pose dans

[les champs. »

Sa mère lui donna à manger et chercha à lui faire quitter cette maison, en lui disant : « Nous avons bâti une maison bien plus belle que celle-ci. » Mais Tsélané refusa net de la quitter.

Le cannibale essaya de revenir à plusieurs reprises, toujours sans succès; enfin un jour il trouva une ruse excellente. Il prit le fer

TSELANE

d’une pioche et le chauffa au feu, puis il le saisit avec des pinces et l’avala. Alors il vint vers Tsélané et l’appela en chantant :

« Tsélané, mon enfant, prends, prends ton pain

[et mange. »

Cette fois sa voix ressemblait à celle de la mère de Tsélané. Tsélané, pensant que c’était sa mère, lui répondit et parut à la porte; le cannibale la saisit aussitôt et la jeta dans son sac. Tout joyeux il disait : « Aujourd’hui j’ai trouvé de la viande. » Il jeta le sac sur son dos et partit de là. Au bout d’un certain temps il eut faim et se sentit fatigué; il entra dans un village, déposa son sac devant une hutte et entra dans le lapa. Une fillette sortit un instant après de ce lapa et, voyant le sac, s’approcha pour le considérer.

Il se trouvait que dans cette hutte habitait précisément l’oncle maternel » de Tsélané ; mais le cannibale n’en savait rien. La petite

1. Les Bassoutos distinguent très soigneusement l’oncle maternel et l’oncle paternel.

fille, qui était sortie de la hutte, aperçut un doigt de femme qui sortait d’un trou du sac. Elle rentra dans le lapa et dit à sa mère : « Viens ici ! il y a là un doigt qui ressemble à celui de Tsélané. » Sa mère sortit et s’approchant du sac demanda : « Qui es-tu? » Une voix répondit de l’intérieur du sac : « C’est moi, c’est Tsélané; un cannibale m’a prise. » La femme rentra dans le lapa et raconta à son mari ce qui se passait. Ils prirent un chien, délièrent le sac, en sortirent Tsélané et mirent le chien à sa place; ils y mirent aussi des grosses fourmis venimeuses, puis le lièrent de nouveau et le remirent à sa place >.

Un moment après, le cannibale sortit de la hutte, prit son sac, le jeta sur ses épaules

i . Dans d’autres versions, les enfants reconnaissent la voix deTsélané; pour la retirer du sac du cannibale sans que celui-ci s’en aperçoive, ‘ l’oncle de Tsélané envoie le cannibale puiser de l’eau à la rivière dans une calebasse fendue, dont les fissures sont bouchées avec de l’argile. L’argile se fend au contact de l’eau et la gourde ne peut se remplir.

TSELANE

et continua sa route. Un peu plus loin il s’arrêta, posa son sac à terre et le secoua pour savoir si Tsélané y était encore. Il se mit à chanter :

« Sac de Dimo, parle, parle que j’entende. »

Le chien répondit, en contrefaisant la voix de Tsélané :

« Que veux-tu, que je dise, hélas ! Dimo'.

Les bestiaux de mon père sont aussi nombreux [que les étoiles, hélas ! Dimo \ »

Alors le cannibale rejeta le. sac sur ses I épaules et continua sa route. Bientôt il arriva I chez lui. Il dit à sa femme et à ses enfants : « Ce gibier que je ne pouvais prendre, j’ai réussi à m’en saisir aujourd’hui; prenez ce I sac et portez-le dans la hutte. » Les enfants prirent le sac et le déposèrent dans un coin

1. Dimo, c’est ici un nom propre. C’est la racine du mot ledimo (pl. madimo ), qui veut dire cannibale. Il est curieux de constater que le mot qui signifie Dieu ( modimo , pl. badimo ou medimo) a une racine absolument identique.

yC) CONTES DES BASSOUTOS

de la hutte. Le cannibale leur dit : « Demain quand on préparera le repas du matin, nous délierons le sac. »

Le lendemain matin, le cannibale dit à sa femme : « Prends mon sac et cuis le gibier qu’il renferme. » Lorsque la femme voulut saisir le sac, le chien qui y était renfermé la mordit. Elle sortit de la hutte et dit à son mari : « Dimo, ton sac mord; viens donc voir. » Mais le cannibale se mit en colère et s’écria : « Aujourd’hui, tu ne mangeras pas de ma chasse; bien que je t’en ai toujours donné jusqu’ici, tu n’y toucheras pas aujourd’hui? » Puis il dit à sa fille aînée : « Va délier mon sac; ta mère n’en aura rien. » La fille du cannibale entra dans la hutte, mais quand elle voulut prendre le sac, le chien la mordit elle aussi. Elle essaya de le saisir par l’autre bout; les fourmis la mordirent. Alors elle sortit et dit : « Mon père, ton sac mord. »

Le cannibale s’écria, tout en colère : « Toi non plus, tu n’en auras pas. » Alors il entra dans la hutte et prit son sac, le chien le mordit; il voulut le prendre par l’autre bout, les fourmis le mordirent. Alors il cria à ses

TSÉLANÉ

enfants et à sa femme : « Fermez la porte. » Ils la fermèrent et- la barricadèrent à l’aide de grosses pierres. Le cannibale se mit alors i en devoir d’ouvrir le sac; le chien s’élança I hors du sac et saisit le cannibale de ses crocs, les fourmis aussi en sortirent et commencèrent à le mordre. Le cannibale pleurait | et criait : « Ouvrez-moi. » Mais on lui répon- | dit : « Nous t’avions bien dit que le sac mor- 1 dait ; mais tu n’as pas voulu nous croire. »

| Il jeta la porte à terre d’un coup de tête, et t s’élança dehors ; le chien s’élança à sa suite et le déchira, les fourmis le déchirèrent aussi. C’est ainsi qu’il mourut i.

i. Dans l’autre version, ainsi que dans les contes cafres et zoulous de MM. Theal et Callaway, le cannibale se précipite la tête la première dans un marécage et est changé en arbre. Des | abeilles viennent s’y établir et y déposer leur miel. Tsélané découvre ce miel et veut en manger, mais il ne lui est plus possible de retirer sa main; elle n’y parvient qu’après une cérémonie magique.

MOSÉLANTJA 1

T l y avait une fois un chef; son village était * très grand, mais il n’avait que trois enfants,

i. Mosélantja ou Mosélampsha signifie en sessouto « queue de chien ». Le même nom se retrouve sous la forme zoulou de Umsilawesinja dans un conte donné par M. Callaway dans ses Nursery Taies of the Zulus (p. 296-31 5), conte qui est en grande partie semblable à celui que nous traduisons ici. Mosélantja est un animal semilégendaire, qui peut, paraît-il, prendre la forme humaine quand il lui plaît, mais qui conserve toujours la longue queue à laquelle il doit son nom, et avec laquelle il s’empare de tous les vivres qui sont à sa portée, surtout du lait dont il est spécialement friand. Dans les contes des Zoulous cet animal se nomme aussi imbulu ; c’est un gros

MOSÉLANTJA

un fils et deux filles. L’aîné des filles se maria; il ne resta à la maison que la cadette Fényafényané et son petit frère. Une année, comme on travaillait aux champs, le petit garçon, resté à la maison, allait au bord de l’étang de la rivière et criait : « Koyoko, dépêche-toi, viens me manger. » Koyoko 1

iguane vert tout à fait inofïensif, assez commun à Natal et dans le Zoulouland, mais inconnu dans le pays des Bassoutos. La seconde partie du conte zoulou d’Ukcombekcantsini (Callaway, p. ii8-i3o) est également à comparer au conte sessouto, ainsi que celui que M. Theal a traduit dans son livre sur le Kaffir Folklore (p. 1 35- 1 38). La version que je donne plus haut a été recueillie pour moi par M. Dieterlen; j’en possède deux autres, auxquelles j’ai fait quelques emprunts pour rédiger ces notes.

i . Koyoko est un animal purement fabuleux. Dans les contes zoulou et cafre, ainsi que dans une de mes variantes, ce n’est pas Koyoko qui tue le petit garçon, mais bien le propre père de celuici (ou son frère) qui le dévore et n'en laisse que la tête. La jeune fille est avertie par une mouche de la mort de son frère. Dans une seconde variante tout le commencement de ce conte est emprunté à celui de Monyohé, qu’on trouvera plus bas.

sortait de l’eau et venait le poursuivre, et vite, vite le petit garçon de se précipiter dans la hutte. C’était là son jeu de chaque jour. Une fois, tout le monde était parti pour aller bêcher le champ du chef. Le petit garçon alla à la rivière selon son habitude et se mit à crier : « Koyoko, dépêchetoi, viens me manger. » Cette fois Koyoko sortit de l’eau avec rapidité et s’empara du petit garçon;, il le dévora tout entier, ne laissant que la tête.

Cependant la mère du petit garçon avait dit à sa fille : « Va bien vite à la maison, chercher de la semence. » La jeune fille, en arrivant au village, découvrit la tête de son petit frère. Alors elle s’écria en pleurant : « Hélas! mon frère a été dévoré par Koyoko. » Elle monta sur une petite éminence et appela sa mère à haute voix en chantant ainsi :

Mère, mère, toi qui travailles au loin (bis),

Mon frère Solo a été dévoré par Koyoko ; mère, [mère, toi qui travailles au loin (bis),

Solo, le fils de ma mère, a été dévoré par Ko- [yoko; mère, mère, toi qui travailles au loin (bis),

Mon frère Solo a été dévoré par Koyoko; mère, [mère, toi qui travailles au loin (bis).

MOSÉLANTJA 8ï

Sa mère l’entendit chanter, et dit à ceux qui travaillaient avec elle : « Taisez-vous, que je puisse entendre. » Ils déposèrent leurs bêches et s’arrêtèrent. La jeune fille se remit à chanter :

Mère, mère, toi qui travailles au loin (bis).

Mon frère Solo a été dévoré par Koyoko; mère, [mère, toi qui travailles au loin (bis),

Solo, le fils de ma mère, a été dévoré par Ko- [yoko ; mère, mère, toi qui travailles au loin (bis),

Mon frère Solo a été dévoré par Koyoko; mère, [mère, toi qui travailles au loin (bis).

Alors la femme prit sa bêche, en frappa tous ses compagnons et les étendit morts *. La jeune fille continuait à chanter :

Mère, mère, toi qui travailles au loin (bis),

Mon frère Solo a été dévoré par Koyoko ; mère, [mère, toi qui travailles au loin (bis),

Solo, le fils de ma mère, a été dévoré par Ko- [yoko; mère, mère, toi qui travailles au loin (bis),

Mon frère Solo a été dévoré par Koyoko; mère, [mère, toi qui travailles au loin (bis).

i. D’après une des variantes, la mère tue ses compagnons, non pas à coups de bêche comme ici, mais par sorcellerie, en agitant sa bêche devant leurs yeux.

Alors sa mère recommença à frapper avec sa bêche les corps de ses compagnons; il n’en resta pas un vivant. Puis elle partit et retourna au village; tout en marchant elle ramassait des scorpions, des mille-pieds, des perce-oreilles, des fourmis et des araignées venimeuses et les mettait dans son sac. Quand elle arriva chez elle, elle y trouva Koyoko si repu qu’il ne pouvait plus bouger. Elle plaça devant sa hutte le sac qu’elle avait rempli de scorpions et d’insectes venimeux; puis elle entra et se mit à chercher dans ses effets; elle rassembla ses plus beaux colliers de perles et ses anneaux de métal et les plaça de côté. Puis elle sortit de la hutte, rassembla de l'herbe desséchée, en fît de grandes bottes qu’elle lia avec des cordes d'herbes et les entassa contre les murs de la hutte.

Alors elle dit à Koyoko : « Viens ici, que je te rase la tête. » Quand Koyoko se fut approché, elle prit une lancette et se mit à lui déchirer les chairs de la tête; puis elle délia son sac. Les scorpions et les insectes venimeux qui y étaient rassemblés en sortirent et entrèrent dans les oreilles, la bou-

MOSELANTJA

che et les yeux de Koyoko, qu’ils mordirent et piquèrent jusqu’à ce qu’il en mourut.

Alors elle appela sa fille et lui dit : « Viens ici. » Elle prit ses colliers de perles et ses anneaux de métal et l’en para; puis elle lui dit : « Maintenant, mon enfant, pars et va chez ta sœur Hlakatsabalé, femme de Masilo ; surtout garde-toi bien de regarder derrière toi; quoi qu’il arrive, poursuis ta route et marche toujours devant toi. » La jeune fille partit et marcha longtemps, bien longtemps. Alors elle se dit : « Je voudrais bien savoir pourquoi ma mère m’a défendu de regarder derrière moi ; il faut que je voie ce que c’est. Peut-être qu’elle veut mettre le feu à la hutte et y périr. » Elle se retourna et vit une grande fumée qui montait vers le ciel ; alors elle s’écria : « Hélas! ma mère a mis le feu à sa hutte et se brûle toute vive. » Elle entendit tout près d’elle une voix répéter : « Hélas! ma mère a mis le feu à sa hutte et se brûle toute vive. » Elle regarda et vit un animal étrange ; elle se demanda tout étonnée : « D’où cet animal peut-il bien sortir? » La voix reprit : « Prête-moi un peu tes colliers de perles et tes habits, que je voie

comme ils me vont. » Alors la jeune fille se dépouilla de ses vêtements et les donna à Mosélantja. Mosélantja les revêtit et donna à la jeune fille les haillons dont elle était recouverte \

Quand elles furent près du village, la jeune fille dit : « Maintenant, rends-moi mes habits. — Pas encore ! je te les rendrai au pâturage des bestiaux. » Quand elles arrivèrent là où le bétail passait, la jeune fille reprit : « Donne - moi maintenant mes habits. — Ouais ! veux -tu donc qu’on dise que les femmes de Masilo se disputent pour rien au milieu de la route !1 2 » Elles arrivèrent ainsi chez Hlakatsabalé, la sœur aînée de Fényafényané. Mosélantja se hâta de dire (Fényafényané, elle, se taisait, toute honteuse) : « Ma mère m’a dit de venir chez toi; notre frère a été dévoré par Koyoko, et ma mère a mis le feu à sa hutte et s’y est

1, Une autre version explique que les vêtements de Mosélantja sont uniquement faits d’herbages tressés.

2. En allant chez Masilo, Fényafényané devait devenir sa femme, selon les idées du pays.

MOSÉLANTJA

brûlée. » Hlakatsabalé se dit : «• Qui est-ce qui a pu changer ainsi ma sœur? Je ne la reconnais plus et cependant ses vêtements et ses ornements sont bien ceux de chez nous. » Elle finit cependant par se persuader que c’était bien là sa sœur. Mosélantja reprit en désignant Fényafényané : « Quant à cet êtrelà, c’est Mosélantja; je l’ai rencontrée en route et elle voulait absolument que je me dépouillasse de mes beaux habits pour les lui donner. » C’est ainsi que Mosélantja se fit passer pour Fényafényané.

Le soir Hlakatsabalé dit à Fényafényané d’aller coucher dans la hutte d’une vieille femme et garda Mosélantja auprès d’elle. Mais, pendant la nuit, la queue de Mosélantja s’allongea et alla chercher, dans tous les coins de la hutte, les vivres qui y étaient rassemblés. Masilo s’écria : « Qu’est-ce? » Vite Mosélantja de s’écrier : « Masilo, aidemoi, j’ai de fortes coliques, je souffre cruellement. » Le lendemain, dès qu’il fit jour, Masilo s’écria : « Oh! oh! qui a pris toute notre nourriture? Qui a pu faire cela? » Mosélantja répondit: « C’est sans doute Mosélantja; c’est une voleuse, elle vole partout. » Quand

on se mit à manger, on donna à Fényafényané sa nourriture dans une écuedle ébréchée si sale qu’elle ne put y toucher; quant à Mosélantja, elle eut la sienne dans un beau vase neuf.

Le printemps s’écoula; on sarcla les champs, puis arriva le moment de chasser les oiseaux. Hlakatsabalé ordonna alors à sa sœur, qu’elle croyait toujours être Mosélantja, d’aller à son champ pour chasser les oiseaux. Ce champ était contigu au champ de la vieille femme qui l’avait recueillie. Au milieu du jour, Hlakatsabalé envoya Mosélantja porter de la nourriture à Fényafényané ; mais Mosélantja mangea tout en route. Quand elle arriva au champ où se tenait Fényafényané, elle lui dit : « Qu’as-tu donc à dormir ainsi, paresseuse que tu es; ne vois-tu pas que les oiseaux mangent le sorgho de mon mari, le sorgho de Masilo? » Quand Mosélantja fut partie, Fényafényané remonta sur son tas de mottes, qui était 1 tout près de

i. Pour chasser les petits oiseaux qui, si on les laissait faire, auraient vite dévoré tout le sorgho ou le blé du pays, les Bassoutos font auprès de

MOSÉLANTJA

celui sur lequel se tenait la vieille femme qui l’avait recueillie. Elle se dressa de toute sa hauteur et se mit à chanter :

Va-t-en, colombe! va-t-en, colombe! 1

Aujourd’hui, on m’appelle Mosélantja, va-t-en, [colombe! va-t-en, colombe!

Auparavant, j’étais Fényafényané, la sœur de Hla- [katsabalé, va-t-en, colombe ! va-t-en, colombe !

Aujourd’hui, on me donne à manger dans des [écuelles sales, va-t-en, colombe! va-t-en, colombe !

Roseau, envole-toi, que je m’en aille vers mon

[père et ma mère!

Alors le roseau la prit et la souleva pour l’emporter dans les airs. Mais la vieille femme accourut et se saisit d’elle. Fényafényané lui dit : « Laisse-moi seulement m’en aller vers mon père et ma mère. Ne vois-tu pas qu’au-

chaque champ un gros tas de mottes de terre (nommé sefika), sur lequel ils montent; de là ils effraient les oiseaux par leurs cris et leurs gestes. Chasser ainsi les oiseaux est une des grandes occupations des indigènes; c’est surtout l’affaire des femmes et des enfants.

1. Va-t-en, colombe ! Fényafényané chasse les oiseaux tout en chantant cette complainte.

jourd’hui j’en suis réduite à manger ma nourriture dans des écuelles sales et ébréchées? C’est comme si Hlakatsabalé n’était pas ma sœur. » C’est alors qu’elle découvrit à la vieille femme qui elle était; elle lui dit : « Chez nous, un jour, tout le monde était aux champs ; monpetit frère alla à la rivière taquiner Koyoko, qui en sortit et le dévora. Alors ma mère me dit de venir ici et me recommanda fortement de ne pas regarder derrière moi. Mais je me suis retournée pour voir ce qui arrivait et à peine m’étais-je écrié : « Hélas! « ma mère a mis le feu à sa hutte et s’y brûle « toute vive »,que j’entendis tout près de moi, à mes pieds, Mosélantja s’écrier : « Hélas ! ma « mère a mis le feu à sa hutte et s’y brûle toute « vive. » Puis Mosélantja m’a demandé de lui prêter mes vêtements, et j’y ai consenti, parce qu’elle me disait qu’elle allait me les rendre. C’est ainsi que nous sommes arrivés ici ;elle s’est fait passer pour moi et c’est elle qui a raconté que ma mère s’était brûlée dans sa hutte. » La vieille lui demanda : « Comment donc est-ce que ta sœur ne voit pas à sa figure que ce n’est pas sa sœur? » Fényafényané répondit : « Je ne sais pas. » La vieille ne lui

MOSÉLANTJA

répondit rien ; elle alla chercher sa nourriture et la partagea avec Fényafényané. Ce jour-là la vieille ne dit rien ni à Masilo ni à Hlakatsabalé ; elle ne parla à personne de ce qu’elle avait vu et entendu.

Le soir, on donna, comme d’habitude, à Fényafényané sa nourriture dans une vieille écuelle sale et ébréchée ; mais elle n’y toucha pas. Chez Masilo on avait tué un boeuf et on en avait cuit les viandes. Pendant la nuit, la queue de Mosélantja s’allongea et se mit à manger toutes les viandes. Masilo l’entendit et dit : « Qui est-ce qui fait ainsi ce bruit dans les pots de viande ? » Il se leva pour aller voir, mais vite Mosélantja de s’écrier : « Masilo, aide-moi, j’ai de fortes coliques ;* aide-moi, Masilo, je n’en puis plus. »

Le lendemain Fényafényané retourna au champ de sa sœur; cette fois-ci ce fut sa sœur Hlakatsabalé, qui lui apporta sa nourriture ; elle la lui donna, comme toujours, dans une vieille écuelle sale et ébréchée. Fényafényané la plaça de côté sans y toucher; la vieille femme ne disait toujours rien. Quand Hlakatsabalé se fut éloigné, Fényafényané monta sur son tas de mottes et, s’y

dressant de toute sa hauteur, se mit à chanter :

Va-t-en, colombe! va-t-en, colombe!

Aujourd’hui, on m’appelle Mosélantja, va-t-en, [colombe! va-t-en, colombe!

Auparavant, j’étais Fenyafényané, la sœur de Hla- [katsabalé, va-t-en, colombe! va-t-en, colombe!

Aujourd’hui, on me donne à manger dans des [écuelles sales, va-t-en, colombe! va-t-en,

[colombe !

Roseau, envole-toi, que je m’en aille vers mon

[père et ma mère.

Alors le roseau s’agita, la prit et la souleva pour l’emporter dans les airs. Mais la vieille femme accourut et se saisit d’elle. Fényafényané lui dit : « Laisse-moi seulement m’en aller vers mon père et ma mère. »

Le soir de ce jour-là la vieille femme se rendit chez Masilo et lui dit : « Demain, vas aux champs, et tu y verras ce que j’ai vu hier. » Masilo lui demanda : « Qu’est-ce que c’est? » La vieille répondit : « Tu verras toi-même ce que c’est. » Le lendemain, Masilo alla aux champs en secret et se cacha là où la vieille lui avait dit de le faire. Hlakatsabalé envoya de nouveau Mosélantja

MOSELANTJA

porter de la nourriture à Fényafényané ; mais celle-ci s’assit au bord de la route et mangea tout ce qu’on lui avait donné. Quand elle arriva vers Fényafényané elle lui dit : « Paresseuse que tu es, qu’as-tu donc à dormir? Ne vois-tu pas que les oiseaux mangent tout le sorgho de mon mari? » Puis elle retourna au village.

Alors la vieille femme dit à Fényafényané : «Ne vois-tu pas les colombes là-bas dans ton champ! Va les chasser. » Fényafényané y alla, monta sur son tas de mottes et, s’y dressant de toute sa hauteur, se mit à chanter :

Va-t-en, colombe! va-t-en, colombe!

Aujourd’hui, on m’appelle Mosélantja, va-t-en, [colombe! va-t-én, colombe!

Autrefois, j’étais Fényafényané, la sœur de Hla- [katsabalé, va-t-en, colombe! va-t-en, colombe!

Aujourd’hui, on me donne à manger dans des [écuelles sales, va-t-en, colombe! va-t-en,

[colombe !

Roseau, envole-toi que je m’en aille vers mon

[père et ma mère !

Le roseau s’agita avec bruit et la souleva pour l’emporter dans les airs. Masilo accou-

g2 CONTES DES BASSOUTOS

rut et se saisit d’elle. Fényafényané lui dit : « Laisse-moi seulement m’en aller vers mon père et ma mère. Ta femme m’a traitée fort mal, bien qu’elle soit ma sœur, et que je me fusse réfugiée chez elle. » Alors la vieille femme dit à Masilo : « Tu vois bien, Masilo; voilà ce que je te disais de venir voir ici. » Masilo resta longtemps avec Fényafényané; ils restèrent longtemps à pleurer ensemble. Puis il remonta au village et raconta tout à sa femme. Celle-ci s’écria : « Hélas ! ma pauvre sœur ! hélas ! fille de mon père! »

Le lendemain Masilo fit dire à tous ses gens d’aller rassembler beaucoup de bois, pendant que d’autres creuseraient un trou profond. On abattit du bétail, des moutons et des chèvres, on cuisit du pain, de la bouillie de sorgho au lait, on fit frire des croûtes de pain dans la graisse ; on prépara une grande fête. On apporta aussi une grande quantité depots de lait caillé; on les déposa au fond du trou qu’on avait creusé, puis on les recouvrit de tiges de maïs et de branchages légers. Pendant ce temps, les jeunes femmes du village rassemblaient du bois dans la forêt. Mosélantja, elle, ne faisait rien ;

MOSELANTJA

elle se tenait accroupie près du ruisseau, où sa queue faisait la chasse aux crabes qu’elle dévorait avidement. Quand les jeunes femmes eurent fini, elles dirent : « Retournons au village. » Une d’elles demanda : « Où est la femme du chef! Où est la femme de Masilo? » Elles portaient chacune une botte de branches sèches ; celle de Fényafényané était plus grande que celles de ses compagnes. Quand Mosélantja les vit venir elle se hâta de rassembler quelques pousses vertes et en fit une botte; puis elle dit à Fényafényané : « Mosélantja, tu as pris ma botte de branchages ; rends-la moi. » Mais les autres femmes s’écrièrent : « Que dis-tu? C’est la sienne, c’est elle qui l’a rassemblée; quant à toi, où donc te cachais-tu pendant que nous travaillions? Allons au village. » Lorsqu’elles s’approchèrent du village les gens se dirent les uns aux autres : « Voyezvous la femme du chef qui n’apporte que des branches vertes? Qu’en veut-elle faire? » Alors Masilo dit à toutes les femmes :

« Sautez toutes par dessus ce trou. » Il leur montrait le trou profond au fond duquel on avait caché le lait caillé. Elles sautèrent

toutes les unes après les autres, et Fényafényané sauta comme elles. Quant ce fut le tour de la femme du chef et qu'elle voulut sauter, sa queue s’allongea du côté du lait caillé 1 2 et se mit à le manger ; alors Mosélantja tomba au fond du trou. Les gens du chef arrivèrent en courant ; ils la cernèrent de tous côtés et la tuèrent sur place.

Mais elle ne mourut pas tout entière; à l’endroit où elle avait été tuée, il crût une citrouille sauvage \ Quant à Fényafényané elle devint la femme de Masilo; au bout d’un certain temps elle mit au monde un enfant. Un jour, comme tout le monde était aux champs et que Fényafényané restait seule au logis, cette citrouille sauvage se détacha de sa tige et vint en roulant vers la hutte de

1. Le succès de la ruse de chef provient du fait que Mosélantja est si friande du lait qu’elle n’en peut voir sans que sa queue s’allonge de ce côté ; le poids de sa queue la fait tomber au fond du trou.

2. En sessouto mokopuntja , « citrouille de chien », mot qui ressemble beaucoup au nom même de Mosélantja.

MOSÉLANTJA

Fényafényané. Tout en roulant elle disait : « Pi-ti-ki, pi-ti-ki, nous man-ge-rons la bouil-lie de la gras-se ac-cou-chée, la fem-me de Ma-si-lo. » Quant elle fut arrivée vers Fényafényané, la citrouille lui dit : « Dépose à mes côtés l’enfant de mon mari. » Fényafényané posa l’enfant à terre ; alors la citrouille s’élança avec furie contre .Fényafényané et la battit, la battit longtemps. Quand elle eut fini de la battre, la citrouille retourna à l’endroit d’où elle était venue et se replaça sur sa tige.

Fényafényané ne dit rien à personne de ce qui lui était arrivé. Le lendemain, comme tout le monde était aux champs, la citrouille se mit de nouveau à rouler du côté de la hutte de Fényafényané; tout en roulant, elle disait : « Pi-ti-ki, pi-ti-ki, nous man-ge-rons la bouil-lie de la gras-se ac-cou-chée, la fem-me de Ma-si-lo. » Elle dit à Fényafényané : « Dépose à mes côtés l’enfant de mon mari. » Puis elle se jeta sur Fényafényané et la battit longtemps ; quand elle eut fini de la battre elle s’en alla comme la veille. La citrouille persécuta ainsi Fényafényané tous les jours, sans lui laisser de repos.

Enfin, un jour, Masilo demanda à sa femme : « Qu’as-tu qui te fasse tant maigrir? » Fényafényané lui répondit : « Il y a là-bas une citrouille sauvage, qui, lorsque vous êtes aux champs, vient vers moi en me disant : « Pi-ti-ki, pi-ti-ki, nous man-ge-rons « la bouil-lie de la gras-se ac-cou-chée, la « fem-me de Ma-si-lo. » Puis elle me dit : « Dépose à mes côtés l’enfant de mon mari. » Alors elle se jette sur moi et me bat avec furie. »

Le lendemain, Masilo n’alla pas aux champs ; mais quand tout le monde fut parti, il dit à sa femme de le cacher dans les nattes de son enfant. La citrouille vint comme d’habitude, en disant : « Pi-ti-ki, pi-ti-ki, nous man-ge-rons la bouil-lie de la gras-se ac-cou-chée, la fem-me de Ma-si-lo. » Puis, quand Fényafényané eut déposé son enfant à terre, la citrouille se précipita sur elle et se mit à la frapper avec rage. Alors Masilo s’élança de sa cachette, armé d’une hache et d’une assagaie. Il transperça cette citrouille d’un coup d’assagaie, un flot de sang en sortit. Puis il la prit, la porta devant la hutte et la coupa en une masse de menus

MOSÉLANTJA

morceaux, qu’il brûla ensuite aussi soigneusement que possible.

Une plante de chardon crût à l’endroit où la citrouille avait été brûlée i. Le chardon grandit, sans que personne y prit garde, et finit par monter en graine. Ces graines faisaient mal à l’enfant; chaque fois qu’il courait dehors elles lui piquaient les pieds. On avait beau leur faire la chasse, il en restait toujours une qu’on ne pouvait attraper.

Enfin, Masilo se mit en embuscade et réussit à la prendre, il la pila et la jeta au feu; mais elle devint graine de citrouille. Quand l’enfant dormait elle se jetait sur lui et le mordait, puis retournait se cacher dans le roseau de la hutte. Enfin Masilo réussit à

i. Dans une autre variante ce sont trois des pépins de la citrouille qui se cachent dans différents coins de la hutte et font du mal à l’enfant de Fényafényané jusqu’à ce que Masilo réussisse à les découvrir et à les brûler. Le mot que je traduis par chardon n’indique pas le chardon proprement dit, mais une autre plante, inconnue en Europe, dont la piqûre est encore plus désagréable.

s’emparer de cette graine de citrouille ; il la moulut soigneusement sur une pierre de meule, la réduisit en poudre menue et la jeta au feu. C’est ainsi que finit Mosélantja.

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