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tl y avait une fois une femme nommée * Nyopakatala qui n’avait pas d’enfants;
i. Le nom même de Nyopakatala indique la stérilité ; dans une autre version cette femme s'appelle Manyopé, ce qui signifie également stérile. Une version zoulou de ce conte, presque identique à celle-ci , se trouve dans le livre de Callaway {Nursery talcs of the Zulus , p. io5i3o), où l’héroïne se nomme Ukcombekcantsini. L’épisode des colombes se retrouve également p. 66 et p. 72 et 73 du même recueil. La version que je donne ici a été recueillie pour moi par mon collègue, M. Dieterlen. J’en ai recueilli moi-même deux autres versions, dont je noterai les variantes importantes.
quant aux autres femmes de son mari, d’un rang plus élévé que le sien, elles mettaient au monde des corneilles. Ces corneilles-là prenaient plaisir à souiller de cendres et d’immondices la hutte de Nyopakatala; elles croassaient et criaient : « Hoa! hoa! quand donc est-ce que Nyopakatala aura des enfants? » La pauvre femme ne faisait que pleurer, car chaque jour les corneilles la tourmentaient ainsi. Un jour que Nyopakatala avait été bêcher son champ et était occupée à semer du sorgho, une troupe de colombes survint et se mit à picorer les grains de sorgho, tant et si bien qu’il n’en resta plus. Alors Nyopakatala se prit à pleurer et s’écria : « Hélas! malheureuse que je suis, même les oiseaux des champs se mettent à rhe persécuter ! »
MaiSfdeux colombes s’approchèrent d’elle et lui dirent : « Va bien vite chez toi et apporte-nous deux ventouses r, deux lancettes
i. Tl s’agit ici non pas de ventouses, comme celles dont on sert en Europe, mais d’une petite corne au moyen de laquelle les médecins indi-
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et deux petites calebasses; dans une de ces gourdes dépose un grain de sorgho blanc, dans l’autre un grain de sorgho rouge. » Nyopakatala se hâta de faire ainsi et revint bientôt avec les deux ventouses, les deux lancettes et les deux petites calebasses. Alors la colombe femelle lui fit une incision au sein gauche et en tira un peu de sang au moyen d’une des ventouses; le mâle, lui aussi, lui fit une incision au sein droit et en tira un peu de sang; puis la femelle versa le sang dans la calebasse qui contenait un grain de sorgho blanc, et le mâle lui aussi versa le sang dans celle qui contenait un grain de sorgho rouge. Quand elles eurent fini, les colombes lui dirent : « Maintenant, ne te désole plus; prends tes deux petites calebasses, dépose-les au fond d’un grand vase d’argile et recouvre le vase d’une corbeille; seulement prends bien garde de ne jamais découvrir le vase pour regarder ce qu’il contient, un jour tu le sauras. »
La femme retourna chez elle et déposa
gènes parviennent à tirer un peu de sang, en suçant fortement.
ses deux petites calebasses dans un grand vase d’argile, qu’elle recouvrit soigneusement d’une corbeille, puis elle s’endormit le cœur plus léger qu’à l’ordinaire. Mais le lendemain les corneilles étaient de nouveau là à la tourmenter, en croassant : « Hoa! hoaî quand donc est-ce que Nyopakatala aura des enfants? » £ela dura longtemps, bien longtemps; un jour, enfin, comme Nyopakatala était assise dans sa hutte, toute seule, à la tombée de la nuit, elle entendit une voix qui sortait du vase où elle avait déposé les deux petites gourdes. La voix disait : « Soyané, fais-moi donc place. » Une autre voix répondait : « Solé, qu’as-tu donc à me pousser ainsi? Je vais dire à notre mère combien tu me tourmentes toujours. » Nyopakatala s’écria : « Ah ! les colombes ont tenu leur promesse. » Puis elle se hâta de découvrir le vase et y aperçut deux enfants remarquablement beaux, nommés Solé et Soyané.
Au comble de la joie, elle les fit sortir de leur cachette, les couvrit de baisers, leur donna à manger et les fit coucher tout près d’elle. Le lendemain, à son réveil, elle prépara leur nourriture, la leur donna, et, au
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moment de partir pour les champs, elle leur dit : « Mes enfants, je dois aller aux champs ; restez ici tranquillement, surtout ne mettez pas le pied hors de la hutte; que je vous retrouve ici quand je reviendrai. » Ce jour-là Solé et Soyané obéirent à leur mère et ne sortirent pas de la hutte. Le lendemain matin, elle leur dit encore, comme la veille : « Mes enfants, pendant que je suis absente, restez bien tranquillement ici et ne sortez de la hutte sous aucun prétexte. » Lorsque leur mère fut partie, Solé dit à sa sœur : « Soyané, prends ton seau et allons à la source puiser de l’eau » (les deux petites calebasses dans lesquelles ils avaient vu le jour s’étaient changées en deux seaux de fer). Sa sœur lui répondit : « Non ! Solé, notre mère nous punirait. » Solé répliqua : « Non pas, pourquoi veut-elle toujours nous tenir enfermés dans cette hutte; viens, ma sœur, allons ensemble puiser de l’eau. » Alors Solé et Soyané prirent leurs deux seaux de fer et se rendirent ensemble à la source pour y puiser de l’eau. Leur mère, là-bas, dans les champs, sut aussitôt (par une sorte de pressentiment) ce qui se
passait et s’écria : « Hélas! mes pauvres enfants sont sortis de ma hutte! Que puisje faire pour qu’il ne leur arrive pas malheur? »
Ce jour-là même il se trouvait que Masilo s’était mis en route pour se chercher une femme et était arrivé avec ses compagnons près du village de Nyopakatala. Les deux enfants les rencontrèrent auprès de la fontaine; ces gens leur dirent : « Donnez-nous à boire? » Le jeune garçon prit son seau, descendit à la source, y puisa de l’eau et la leur offrit; ils la versèrent à terre sans y toucher. Il redescendit une seconde fois à la source, puisa de l’eau et la leur offrit ; cette fois encore ils la versèrent à terre sans y toucher. Alors Sole dit à sa sœur : « Soyané, essaie à ton tour; peut-être qu’ils consentiront à boire l’eau que tu puiseras. » Soyané descendit à la source, puisa de l’eau et la leur offrit; cette fois ils l’acceptèrent et la burent jusqu’à la dernière goutte. Elle en puisa une seconde et une troisième fois; toujours ils la buvaient sans en rien laisser. Alors elle troubla l’eau, la salit, la mélangea de boue, puis elle leur offrit cette eau
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toute vaseuse; cette fois encore ils la burent jusqu’à la dernière goutte. Alors elle cracha dans l’eau, s’y moucha, puis leur offrit cette eau; cette fois encore ils la burent sans en rien laisser.
Solé dit alors à sa sœur : « Soyané, il est temps de rentrer chez nous, le soleil est déjà couché. » Ils remplirent leurs seaux et remontèrent au village. Les gens de Masilo les suivirent pour reconnaître la hutte où ils entreraient ; ils les virent entrer dans une méchante hutte, toute couverte de cendres. Masilo s’écria : « Hélas ! c’est donc dans une méchante hutte pareille que demeurent ces deux enfants si remarquablement beaux ! »
Puis il alla avec ses gens au Khotla du père des corneilles ; ils le saluèrent en disant : « Salut, chef! » On leur répondit :
« Soyez les bienvenus. » Masilo ajouta : « Je suis venu demander ta fille en mariage. » Le chef répondit : « Ma fille? mais je n’ai pas d’enfants, mes femmes n’ont donné le jour qu’à des corneilles. » Masilo lui répondit : « Et cependant je viens de voir deux enfants entrer là-bas dans cette hutte cou-
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verte de cendres. » Le chef dit : « La femme qui y demeure n’a jamais eu d’enfants; elle est stérile; son nom est Nyopakatala. » Masilo répliqua : « Et cependant je viens de voir deux enfants remarquablement beaux entrer dans cette hutte! » Le chef reprit : « La femme qui y demeure n’a pas d’enfants; elle est stérile. »
Pendant ce temps, les mères des corneilles étaient occupées à revêtir leurs enfants de leurs plus beaux habits et à les parer, les faisant belles pour que Masilo les épousât.
Quand il fut nuit, le chef se rendit en rampant vers la hutte de Nyopakatala; c’était une hutte qui n’avait pas même de porte; pour la fermer on devait entasser des pierres devant l’ouverture de la porte. Le mari s’arrêta à l’entrée de la hutte et entendit Nyopakatala causer avec ses enfants; ils riaient et se réjouissaient ensemble. Alors il avança sa tête pour mieux voir et dit en lui-même : « Quels beaux enfants! où donc Nyopakatala a-t-elle pu les trouver? Masilo m’a bien dit que deux enfants merveilleusement beaux sont entrés dans une hutte toute couverte de cendres; les
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voilà, ce sont eux! » Puis il se mit à abattre les pierres qui fermaient l’entrée de la hutte. Nyopakatala s’écria : « Qui est là? » Le mari répondit : « C’est moi, ma femme. » Il entra, mais les enfants avaient déjà eu le temps de se bien cacher. Nyopakatala fondit en larmes et dit : « Tu te ris de moi ; je vois bien que tu es venu pour te moquer de moi. » Le mari répondit : « Non! je suis venu voir tes deux enfants. — Mes enfants ? depuis quand en ai-je? où les aurais-je trouvés? » Mais il insista, il insista et la supplia toute la nuit, enfin le cœur de Nyopakatala s’attendrit, elle lui présenta ses deux enfants et lui dit : « Ces deux enfants si beaux ne t’appartiennent pas ; ils ne sont qu’à moi; ce sont des colombes qui me les ont donnés \ »
1. D’après les idées des Bassoutos et de tous les peuples Bantou, ces enfants appartiennent véritablement au mari de Nyopakatala; nulle part plus qu’ici on ne reconnaît la valeur du principe de droit : pater is est quem nuptiœ demonstrant. Quand un homme a épousé une femme, avec son bétail, tous les enfants que
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Le lendemain matin, le chef ordonna aux jeunes gens de bâtir une belle hutte pour Nyopakatala. Ils la bâtirent rapidement, l’arrangèrent aussi bien que possible et y ajoutèrent un grand lapa. Alors le chef prit un gros gourdin et se mit à assommer toutes les corneilles qui voletaient de tous côtés et cherchaient à s’enfuir, en criant : « Hoa! hoa! hoa! » Ils les assomma toutes avec son gourdin et jeta leurs cadavres sur un tas de fumier; puis il alla s’établir avec Nyopakatala dans la hutte qu’il venait de lui faire bâtir. Quant à Masilo il retourna chez lui pour chercher le bétail avec lequel iJ devait épouser Soyané r. Il ne tarda pas à
celle-ci mettra au monde appartiendront au mari, quand bien même il serait séparé de sa femme depuis des années. Il n’y a aucune honte pour un mari à reconnaître comme siens et à élever les enfants que sa femme aurait eus par l’adultère.
i. Chez les Bassoutos et les Bantous le mariage est au fond un véritable achat; le fiancé doit payer au père de sa fiancée un certain nombre de têtes de bétail (actuellement, dans le Basutoland, la moyenne est de vingt à trente).
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revenir avec son bétail. On tua quelques têtes de bétail, on acheva les cérémonies de mariage et Masilo s’en retourna chez lui laissant sa femme chez ses beaux-parents J. Un jour il dit aux jeunes gens avec lesquels il avait été à la recherche de son épouse : « Partez aujourd’hui même et allez me chercher ma femme. » Les jeunes gens se mirent en route; quand ils furent arrivés chez le père de Soyané, ils lui dirent : « Masilo nous a envoyés chercher Soyané. »
On se mit à moudre des quantités de sorgho, on tua beaucoup de têtes de bétail, on choisit des bœufs de somme pour porter
C’est alors seulement qu’il est marié légitimement. Cette coutume barbare, qui fut celle de la plupart des peuples de l’antiquité, donne lieu à beaucoup d’abus et est la source de nombreuses difficultés et de débats interminables. C’est un des plus grands obstacles à la civilisation des tribus africaines.
1. La coutume indigène veut qu’une jeune fille reste chez ses parents un certain temps après la cérémonie nuptiale. Ce n’est qu’au bout de quelques semaines ou même de quelques mois qu’elle se rend chez son mari.
les provisions de farine et de viande. Quand tout fut prêt, Nyopakatala appela les jeunes gens qui devaient accompagner Soyané et leur dit : « Si vous faites le moindre mal à ma fille, je le saurai aussitôt, car je verrai se briser les vases où elle avait coutume de manger et se déchirer les couvertures où elle couchait. Ne vous laissez pas détourner de votre chemin par une gazelle qui boite; quand même vous en verriez une qui boite et peut à peine se traîner, ne vous détournez pas de votre chemin pour lui donner la chasse ». » Alors les jeunes gens partirent avec Soyané, chassant devant eux les bœufs de somme 2 chargés de farine et de viandes.
Ils marchèrent, ils marchèrent, ils marchèrent longtemps ; un troupeau de gazelles
1 . D’après une variante, ce sont les corneilles tuées par le père de Soyané qui deviennent l’instrument du malheur de la jeune fille, en se métamorphosant en un animal boiteux.
2. Avant l’arrivée des Européens vers 1 833 , les j Bassoutos ne connaissaient pas le cheval et ne se j servaient que de bœufs comme bêtes de somme; j ils les montaient même comme des chevaux.
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passa devant eux; l’une d’elle boitait fort bas et pouvait à peine se traîner : ils continuèrent leur route, sans s’en inquiéter. Des antilopes passèrent à leur tour; ils continuèrent leur route sans s’en inquiéter. Un peu plus loin, un nouveau troupeau de gazelles passa tout près d’eux ; l’une d’elles boitait fort bas et se traînait avec peine sur ses genoux. Les jeunes gens dirent alors à Soyané : « Reste un instant ici, notre mère; nous allons vite tuer cette gazelle qui boite, et nous t’en ferons une couverture 1 dans laquelle nous pourrons te porter aisément sur notre dos. » Elle s’assit par terre et resta toute seule; en un instant ils avaient tous disparu à la poursuite des gazelles. Ils allèrent loin, bien loin; quand ils revinrent ils n’étaient plus des hommes comme auparavant, mais étaient devenus des Mahélé thoumas 2. Ils se jetèrent sur les provisions
1. En sessouto thari. C’est une peau bien assouplie dans laquelle les femmes enveloppent leurs enfants pour les porter sur leur dos.
2. Les Mahéléthoumas sont une sorte de loupsgarous; dans quelques autres contes ils jouent
de farine et de viande et les avalèrent en un instant ; puis ce fut le tour des bœufs de somme qu’ils dévorèrent en un clin d’œil. Ils se jettèrent ensuite sur Soyané, en criant : « Héléthouma ! nous allons te manger. »
Aussitôt dit aussitôt fait ; ils se saisirent d’elle et la dévorèrent. Mais son cœur s’échappa * et s’envola vers une troupe d’oiseaux qui passaient.
A ce moment même, sa mère, Nyopakatala, vit se briser les vases où Soyané avait coutume de prendre sa nourriture, et se déchirer les couvertures dans lesquelles elle dormait. Elle s’écria, en fondant en pleurs :
le même rôle qu’ici. Dans une autre version, ainsi que dans le conte zoulou de M. Gallaway, ce ne sont pas des Mahéléthoumas qui causent le malheur de Soyané, mais un gros lézard vert, animal à demi légendaire, que les Bassoutos nomme Mosélantja (queue de chien). Voir le conte de Mosélantja , que nous donnons plus haut.
i . Cf. le conte de Masilo et Masilonyané donné plus haut, et celui du Moshanyana Senkatana [Revue des traditions populaires , 1888, p. 489)^
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« Hélas! l’enfant que les colombes m’avaient donnée n’est plus ! »
Après avoir dévoré Soyané, les Mahéléthoumas redevinrent des hommes et continuèrent leur route. Quand ils furent arrivés au village de Masilo, ils lui dirent : « Hélas ! cher, ta femme a été dévorée par des Mahéléthoumas, pendant que nous étions à chasser une gazelle pour lui en préparer la peau. » Masilo pleura amèrement; dans sa douleur il parcourait les vallées et les collines, cherchant partout la femme qu’il avait perdue.
A cette époque-là, la sœur de Masilo * se trouvait dans le village de son père, où elle était venue pour ses couches. C’était le temps des travaux des champs ; tout le monde était occupé aux champs, le village restait désert. Alors les oiseaux avec lesquels s’était envolé le cœur de Soyané dirent à Soyané : « Viens avec nous visiter le village de Masilo. » Elle consentit. Ils lui dirent encore : « Rassemblons du bois et portons-
i. D’une autre version la sœur de Masilo s’appelle Pétchakanska (la boiteuse) ; Soyané la guérit de sa claudication.
en à l’accouchée. » Ils rassemblèrent une grande quantité de bois ; mais Soyané, elle, n’y toucha pas. Ainsi chargés ils prirent leur vol et arrivèrent bien vite au village de Masilo ; ils s’abattirent devant la hutte de Masilo, en faisant : ha ta ta ta ta ta ta. Puis ils reprirent leur vol et entrèrent dans le lapa, ayant toujours Soyané avec eux ; ils dirent à la sœur de Masilo : « Apporte-nous ton enfant, nous aimerions le voir. » Ils le prirent et le regardèrent; Soyané aussi le prit à son tour. La sœur de Masilo leur jeta des grains de sorgho, qu’ils mangèrent avidement, mais Soyané n’y toucha pas l. L’accouchée examinait Soyané avec une grande attention et se disait : « Que cet oiseau est beau ! ne serait-ce pas la femme de Masilo ? » ’ Vers le soir, les oiseaux dirent : « Partons et retournons chez nous. » Alors ils s’envolèrent et retournèrent dans leurs nids.
Le lendemain, les oiseaux se dirent : « Au-
i. Une nouvelle mariée n’a pas le droit de rien manger chez son mari, avant qu’on ait tué pour elle le mouton ou la chèvre dit ea kuai (du i tabac).
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jourd’hui, faisons en sorte que Soyané reste chez Mamasilo 1 . Soyané leur dit : « Partons ! » Ils répondirent : « Rassemblons du bois. » Ils en rassemblèrent une grande quantité, maté Soyané n’y toucha pas. Puis, chargés de leurs bottes de branchages, ils prirent leur vol et se posèrent devant la hutte de Mamasilo, en faisant : ha ta ta ta ta ta ta. Ils y déposèrent leur charge et entrèrent dans le lapa ; ils dirent à la sœur de Masilo : « Apporte-nous ton enfant, nous aimerions le voir. » L’accouchée leur apporta son enfant; ils le prirent un moment et le regardèrent. Soyané le prit, elle aussi, à son tour. Puis les oiseaux dirent : « Il nous faut aujourd’hui moudre du sorgho pourl’ac-
i. Mamasilo, c’est-à-dire « la mère de Masilo ». Quand une femme a eu un enfant, elle prend ordinairement le nom de cet enfant, précédé de la syllabe Ma ( « mère de » ). Le père prend également le nom de son enfant, précédé de la syllabe Ra ( « père de»). Ainsi le père de Masilo s’appellera Ramasilo. C’est un usage auquel je me suis conformé dans la traduction de ces contes.
couchée ; qu’elle nous en donne et nous le lui moudrons. » Elle leur en apporta, ils l’eurent bien vite moulu ; pendant ce temps, d’autres balayaient devant la hutte et dans le lapa. Soyané continuait à tenir l’enfant. Quand les oiseaux eurent fini de moudre et de balayer, ils dirent : « Allons à la fontaine puiser de l’eau pour l’accouchée. » Ils y allèrent. Vers le soir, ils 'dirent : « Maintenant, il est temps de repartir et de retourner chez nous. » Ils s’envolèrent tous ensemble avec Soyané.
Un instant après Mamasilo revint des champs ; elle demanda à sa fille : « Qui a balayé devant la hutte ? — C’est moi. — Qui a moulu du sorgho et brassé du yoala ? — C’est moi », répondit encore sa fille. Quant à Masilo, c’est à peine s’il paraissait chez lui; il était toujours à parcourir les collines et les vallées à la recherche de sa femme; !1 était extrêmement maigre et dans sa douleur avait laissé croitre démesurément ses cheveux i.
i. Quand ils sont dans le deuil, les Bassou-
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Le lendemain, les oiseaux se dirent les uns aux autres : « Aujourd’hui, il faut absolument que la femme de Masilo reste chez son mari ; nous sommes fatigués de tant travailler. » Alors ils dirent à Soyané : « Partons ; allons chez Mamasilo porter du bois à l’accouchée. » Ce jour-là la sœur de Masilo avait dit à son frère : « Reste aujourd’hui à la maison ; tu verras quelque chose de remarquable. Quand tout le monde aura quitté le village et sera occupé dans les champs, tu verras arriver une troupe d’oiseaux, parmi lesquels il y en a un merveilleusement beau. Moi, j’ai l’idée que c’est là ta femme. » Alors elle cacha Masilo dans sa hutte. Les oiseaux arrivèrent et se posèrent à terre devant la hutte, en faisant : ha ta ta ta ta ta ta ; puis ils entrèrent dans le lapa ; mais Soyané resta devant la porte et refusa d’entrer. La sœur de Masilo lui demanda : « Pourquoi restes-tu dehors? » Soyané
tos se rasent les cheveux, puis ils les laissent croître sans plus se les couper, jusqu’à ce que leur deuil ait pris fin.
répondit : « Je n’entrerai pas ; aujourd’hui il y a quelqu’un de caché dans ta hutte. — Mais il n’y a personne. — Il y a quelqu’un; j’en suis sûr. » Pendant ce temps les oiseaux avaient dit en secret à Masilo : « Il faut aujourd’hui t’emparer de ta femme; nous sommes fatigués de venir chaque jour ici. » La sœur de Masilo répéta encore une fois : « Entre-donc ; il n’y a personne auprès de moi ; tu peux venir sans crainte, comme d’habitude. » Les oiseaux, eux aussi, la pressèrent d’entrer disant : « De quoi as-tu peur? tu vois qu’il ne nous est jamais rien arrivé. » Soyané se laissa persuader et entra dans le lapa; c’est là, dans un coin, que la sœur de Masilo avait caché son frère sous les nattes • de son enfant.
Alors la sœur de Masilo prit de la viande et en donna à Soyané. Soyané la prit et fit semblant de la manger, mais en secret elle la recrachait i. La sœur de Masilo se dit:
« Certainement que c’est bien là la femme I de mon frère. » Les oiseaux restèrent long- i
i. Voir note de la page 114.
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temps auprès de l’accouchée, puis ils dirent : « Aujourd’hui, nous sommes venus pour la dernière fois ; apporte ton enfant que nous le saluions, puisque c’est aujourd’hui que nous allons vous quitter. » Soyané ajouta : « Dépêche-toi de l’apportér ; ne vois-tu pas que mes compagnes partent et vont me laisser en arrière. » La sœur de Masilo apporta l’enfant, et Soyané le prit et le regarda ; puis les oiseaux dirent : « Apporte-nous le pot de graisse de ton enfant, pour que nous nous graissions le corps *. » La sœur de Masilo leur apporta le petit pot de graisse de son enfant, et les oiseaux se graissèrent le corps. Puis ils dirent : « Maintenant partons ; il est temps de retourner chez nous. » Soyané s’écria : « Reprends ton enfant, que moi aussi je puisse partir ; dépêche-toi, ne vois-tu pas que mes compagnes vont me laisser en arrière. »
i. C’est la coutume des femmes du pays de se graisser tout le corps; c’est le complément indispensable de toute toilette convenable. Le plus souvent on mélange à la graisse de l’ocre rouge calcinée.
Aussitôt Masilo s’élança hors de sa cachette et saisit l'oiseau par ses ailes ; ses plumes s’envolèrent de tous côtés et à la place de cet oiseau apparut Soyané, toujours fort belle, aussi belle qu’elle l’avait jamais été. Elle dit à Masilo : « Laisse-moi partir; c'est toi qui as été cause de ma perte ; tes serviteurs se sont transformés en Mahéléthoumas et m’ont dévorée ; mais mon cœur s’est envolé vers les oiseaux. Laisse-moi retourner chez mes parents. » Mais Masilo répondit : « Non ! je ne veux pas te laisser partir. » Alors il rassembla les plumes qui jonchaient le sol et les jeta dans le feu où elles se consumèrent. En ce moment même, Nyopakatala, là-bas dans son village, vit les vases brisés redevenir comme neufs, et les couvertures déchirées redevenir comme neuves.
Joyeuse, elle s’écria : « Aujourd’hui, mon enfant est de nouveau vivante. »
Le soir, quand Mamasilo revint des champs, elle fut tout étonnée de yoir une belle jeune femme qu’elle ne connaissait pas. Elle demanda : « D’où vient cette jeune fille ? qui est-elle ? » Masilo lui répondit : « C’est ma femme, c’est Soyané. » Le len-
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demain, il fit bâtir une hutte neuve et y cacha Soyané, sans que personne se fût aperçu de sa présence. Puis il ordonna de préparer une grande fête; on abattit nombre de boeufs et l’on tua beaucoup de moutons; chacun se demandait ce que cela signifiait.
Quand tout fut prêt, Masilo donna l’ordre d’étendre à terre des nattes delà hutte de sa mère jusqu’à celle qu’il avait fait bâtir. Quand les nattes eurent été étendues à terre, ainsi qu’il l’avait commandé, Masilo cria à haute voix : « Soyané, montre-toi. » Quand Soyané sortit de sa hutte et mit le pied sur les nattes ,1e soleil s’obscurcit; Masilo prit un grand collier de cuivre et le jeta à terre, aussitôt le soleil recommença de briller.
Les jeunes gens que Masilo avait envoyés chercher sa femme étaient pleins de frayeur et se demandaient : « D’où vient-elle donc? Comment est-elle ici? » Ce fut une grande fête, il y eut de grandes réjouissances; les cœurs de tous étaient joyeux. On festoya jusque bien avant dans la nuit. Le lendemain, Masilo envoya des messagers dans tous les villages, avec ordre de dire à toute la
tribu : « Le chef vous convoque tous. » Les messagers partirent et convoquèrent toute la tribu ; ce fut une immense assemblée. Alors Masilo raconta tout ce qui s’était passé et interrogea les coupables ; ceux-ci durent bien avouer leur crime : « Il est vrai, chef, nous nous sommes transformés en Mahéléthoumas et nous avons dévoré ton épouse. » Masilo les fit tous mettre à mort. Ensuite, il vécut tranquillement avec Soyané jusqu’à la naissance de leur premier enfant ; puis ils allèrent visiter ensemble les parents de Soyané, et après y avoir passé quelque temps avec eux revinrent dans leur village.