L’oiseau Tlatlasollé est purement fabuleux
l’orage eut passé, l’oiseau s’envola, les emportant sur ses ailes ; il alla bien loin et les déposa dans son nid pour les élever.
Pendant ce temps, dans leur village, on ne savait ce qu’ils étaient devenus; on les cherchait partout de village en village ; partout on recevait même réponse : « Nous ne les avons pas vus. » Quelqu’un cependant ajouta :
« Pour moi, je les ai vus là-bas qui chantaient. » On courut à l’endroit indiqué, mais on n’y trouva plus personne. Parmi les enfants disparus il y en avait de tous les âges ; les uns encore à la mamelle, que leurs sœurs portaient sur leur dos, d’autres qui marchaient déjà, d’autres plus grands encore. Des années se passèrent sans qu’on entendit plus parler d’eux. L’oiseau prenait toujours soin d’eux; quand il en fut temps il les fit tous successivement passer par les rites de la circoncision » .
i. A un certain âge (aujourd’hui de treize à seize ans) les garçons sont circoncis et ont à passer par une longue initiation de trois à cinq mois. Pendant ce temps ils vivent ensemble dans une hutte écartée, nommée mopato , sous la surveillance de
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Lorsque tous eurent été circoncis et furent arrivés à nubilité, l’oiseau les prit et les plaça de nouveau sur ses ailes, puis il s’envola avec eux bien haut dans l’espace. Tout en volant il disait : « Ces * enfants d’où sont-ils? Les uns sont de chez Pédipédi, d’autres de chez Sénokonoko, d’autres de chez Pédipédi-oakhoutou, les autres de chez Sénokonokosea-bina-sea-le-theta. » C’était l’heure où le bétail paissait dans les champs; les bergers se demandaient : « Qu’est-ce que cela? quel est cet oiseau? que dit-il? » L’oiseau continuait à chanter dans les airs, nommant tous les villages dont venaient les enfants qu’il avait enlevés. Les bergers, pris de frayeur, s’enfuirent avec le bétail du côté de leurs
quelques hommes. Quand ils en sortent, ils ont atteint la maturité aux yeux des indigènes et sont dorénavant considérés comme des hommes faits. Les jeunes filles ont également à subir une initiation analogue. Il est bien difficile de savoir au juste ce qui se passe pour les uns et pour les autres, les initiés seuls ayant le droit de pénétrer dans l’enceinte. Tout ce qui s’y fait doit être gardé secret.
villages. Ils s’écrièrent : « Un oiseau a plané au-dessus de nos têtes ; il nous a appelés par nos noms et nommé nos différents diboko i. » Ils avaient à peine fini de parler que quelqu’un se mit à crier: « Écoutez donc, le voilà qui parle. » Ils le virent arriver en chantant ses thoko 2 et disant : « C’est moi qui suis Tlatlasollé. » De tous les villages environnants on accourait en foule pour le voir. Alors l’oiseau descendit près du village du chef et se posa à quelque distance. En apercevant les enfants les gens se demandaient: « Ces enfants, de qui sont-ils? » Les
1. Le seboko (au pl. diboko) est le nom du clan auquel appartient un certain individu; généralement c’est un nom d’animal, ainsi : Mokuéna (de kuéna, crocodile), Motaung (de tau, lion), etc. A rapprocher du totem de l’Amérique du Nord.
2. Le thoko est le chant de louanges qu’un guerrier compose lui-même pour célébrer ses exploits; parfois on le compose pour lui, surtout quand c’est un chef. Le nom cité plus haut : Sénokonoko-sea-bina-sea-le-theta est, en réalité, un thoko ; la phrase qui suit le nom de Sénokonoko est le commencement de son chant de louanges
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uns disaient : « Ce sont ceux de chez Sénokonoko, ou ceux de chez Sébilo. » D’autres disaient : « Non pas ! ce sont” ceux de chez nous. »
Alors l’oiseau dit : « Étendez à terre des nattes de joncs, que toute la place au centre du village en soit couverte. » On se hâta d’étendre des nattes à terre, la place du village en fut bientôt toute couverte. L’oiseau se remit à voler en disant : « Ces enfants d’où sont-ils ? N’y a-t-il personne ici qui les réclame? » Puis il alla se poser sur le pieu qui est à l’entrée du parc des bestiaux, audessus de9 nattes de paille qu’on avait étendues à terre. Alors il secoua ses ailes et fit tomber à terre sur les nattes un grand nombre des fillettes qu’il avait enlevées; c’était aujourd’hui des jeunes filles nubiles. Il secoua ses ailes une seconde fois et fit encore tomber à terre un grand nombre de jeunes filles; il secoua ses ailes une troisième fois; cette fois toutes les fillettes perdues étaient là, grandies et arrivées à nubilité. Les plus grandes reconnaissaient encore leurs pères et leurs mères, mais toutes, effrayées, se mettaient à pleurer.
Alors l’oiseau reprit son vol et alla se poser un peu plus loin; il secoua ses ailes et en fit tomber toute une troupe de jeunes gens; il secoua ses ailes une seconde fois encore et une troisième fois; tous les jeunes garçons disparus étaient là, il n’en manquait aucun; la place du village était toute remplie des enfants amenés par l’oiseau Tlatlasollé.
Leurs parents se demandaient : « Comment ferons-nous, puisque nous ne pouvons reconnaître quels sont nos enfants et que ceux-ci ne peuvent pas non plus nous reconnaître? » Alors l’oiseau mit ensemble tous les enfants d’une même famille. Comme l’aîné pouvait reconnaître ses parents, il leur amenait ses frères et sœurs en disant : « Mon père, voilà mes frères et sœurs; voici un tel, voici un tel, etc. » L’oiseau les rendit ainsi tous à leurs parents; chacun retrouva son père et sa mère, et sa maison. Ce fut une joie générale.
Le lendemain, Sénokonoko convoqua une assemblée de toute sa tribu. Quand la tribu fut assemblée, il demanda : « Comment faut-il récompenser cet oiseau? » Alors les
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chefs, les sous-chefs et les conseillers, tous les pères et mères des enfants perdus, répondirent tous : a II faut lui donner du bétail. » Le chef demanda : « Gomment fera-t-il pour l’emporter chez lui puisqu’il vole dans les airs? » Les gens répondirent : C’est nous qui conduirons son bétail chez lui. » Ainsi fut fait; l’oiseau volait en avant pour montrer la route et les hommes du village conduisaient son bétail. Le bétail arriva ainsi dans la demeure où demeurait l’oiseau ; le grand parc à bestiaux en fut rempli, tant était grande la quantité de bœufs et de vaches qu’on lui avait donnés. Alors les hommes qui avaient conduit le bétail retournèrent chez eux. A partir de ce moment l’oiseau Tlatlasollé devint leur ami ; il allait souvent leur faire visite dans leur village et eux à leur tour venaient le visiter dans la forêt où il demeurait.
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Tl y avait une fois une jeune fille nommée * Modisa-oa-dipodi ; toute sa famille lui voulait du mal. Ses sœurs se marièrent les unes après les autres; elle resta seule à la maison. Un jour, sa mère lui dit : « Prends du sorgho, mouds-le et cuis du pain. » Elle prit du sorgho, le moulut 1 2 et se mit à cuire;
1 . Ce conte, un des plus jolis de ma collection, m’a été fourni par M. Dieterlen, qui l’a recueilli de la bouche d’une chrétienne indigène nommée Francina. Modisa-oa-dipodi signifie :
« gardeuse de chèvres ».
2. Les femmes Bassoutos se servent pour ’ moudre d’une grande pierre plate fort dure, sur
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quand le pot commença à bouillir, elle y jeta sa farine et la remua longtemps avec un bâton, puis elle sortit le pain du pot l. Quand elle eut fini elle prit le bâton avec lequel elle avait remué la farine, enleva avec ses doigts la pâte qui y restait et se mit à la manger. Alors sa mère lui arracha le bâton des mains et l’en frappa violemment sur la tête, en lui disant : « Ce n’est pas à une petite fille à manger le bétail que nos enfants nous ont procuré 2. »
laquelle elles écrasent leur grain au moyen d’une autre pierre ronde plus petite. C’est un travail très fatigant, qu’elles ont à recommencer jour après jour. Avant l’arrivée des Européens, les Bassoutos ne connaissaient que le sorgho ; aujourd’hui, ils se nourrissent en grande partie de maïs et de froment.
1. Ce n’est pas du pain comme le nôtre, mais une sorte de bouillie épaisse et lourde, plus consistante que la polenta italienne.
2. La mère en veut à sa fille de ce qu’elle ne soit pas mariée. Quand une fille se marie les parents reçoivent comme prix d’achat un certain nombre de têtes de bétail. Modisa-oa-dipodi profite de la richesse qu’ont procurée à ses pa-
Modisa-oa-dipodi resta là, à pleurer amèrement; sa grand’mère l’appela et lui donna à manger. Un autre jour, la femme de son frère l’appela et lui dit : « Modisa-oa-dipodi, prends du sorgho, mouds-le et cuis du pain. » Elle prit du sorgho, le moulut, le mit sur le feu et remua avec son bâton. Quand le pain fut cuit, elle prit avec ses doigts la pâte qui restait attachée au bâton, et allait la porter à sa bouche, quand sa belle-sœur lui arracha le bâton des mains et l’en frappa violemment sur la tête, en lui disant : « Ce n’est pas à une petite fille à manger le bétail que nos enfants nous ont procuré. » Alors, sa grand’mère l’appela : « Modisa-oa-dipodi, viens ici. » La jeune fille y alla, mangea la nourriture que lui donna sa grand’mère et dormit dans la hutte. Elle n’avait pas même une couverture dont elle pût se vêtir.
Un autre jour, ses parents formèrent un plan pour la faire mourir. Sa mère l’appela
rents celles de ses sœurs qui se sont mariées, tandis que n’étant pas mariée elle n’a pas encore procuré à ses parents une seule tète de bétail.
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et lui dit : « Modisa-oa-dipodi, prends du sorgho, mouds-le et cuis du pain. » Modisaoa-dipodi moulut le sorgho et fit du pain; quand il fut cuit elle prit la pâte qui restait attachée au bâton et elle allait la porter à la bouche, quand sa mère la frappa violemment, en disant comme auparavant : « Ce n’est pas à une petite fille à manger le bétail que nos enfants nous ont procuré. » Comme Modisa-oa-dipodi sortait de la hutte en pleurant, ses parents la poursuivirent jusque bien loin hors du village , la frappant à coups de bâton et lui jetant des pierres ; ils la firent même poursuivre par leurs chiens.
Alors elle se mit à marcher droit devant elle; elle marcha tout le jour, tout le jour, tout le jour. Quand elle fut fatiguée elle s’assit à terre pour se reposer; elle vit de la nourriture qui paraissait là devant elle. Elle se dit : « Non; je ne toucherai pas à ces mets; ceux à qui ils appartiennent pourraient me tuer. » Elle se releva et continua sa route, sans y avoir touché; elle marcha longtemps, longtemps. Quand elle se sentit fatiguée elle s’assit pour se reposer; les mets
qu’elle avait vus reparurent devant elle. Elle se releva et partit sans y toucher, en se disant: « Ceux à qui ces mets appartiennent pourraient bien me tuer à leur arrivée, si je me permettais d’y toucher. » Elle continua de marcher longtemps encore. Quand le soleil fut près de se coucher elle se sentit fatiguée et s’assit à terre ; les mets reparurent encore devant elle. Cette fois elle se dit : « Tant pis! cette fois j’en mangerai de ces mets-là, quand même ceux auxquels ils appartiennent viendraient me tuer. » Elle prit de l’eau et se lava les mains, puis se mit à manger. Quand elle eut fini de manger, elle se releva et continua de marcher longtemps encore, jusque bien après le coucher du soleil; alors elle se coucha à terre et s’endormit au milieu de la steppe 1.
1. Le mot steppe me semble mieux qu’un autre convenir aux vastes plaines non boisées, qui s’étendent au nord des Drakensberg. Le Basutoland proprement dit est très montueux et coupé de ravins et de collines; mais plus au nord ce n’est qu’une vaste plaine. Nulle part il n’y a d’arbres ou de forêts.
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Le lendemain, à son réveil, il y avait de nouveau de la nourriture et de l’eau là devant elle. Elle prit l’eau et se lava, prit les mets et les mangea. Quand elle eut fini elle partit et marcha longtemps, bien longtemps. Quand elle fut fatiguée, elle s’assit à terre; les mets reparurent devant elle comme toutes les autres fois; elle se lava les mains et les mangea. Quand elle eut fini de manger, elle partit et se remit à marcher; elle marcha longtemps , longtemps, longtemps; enfin elle arriva auprès d’un marécage où croissaient des herbes flexibles, elle en cueillit et s’en tressa une robe, elle en cueillit encore et s’en tressa une couverture 1. Quand elle eut finit elle s’assit; les mets et l’eau reparurent devant elle comme
1. Le vêtement des femmes païennes se compose encore, comme jadis, d’une robe assez courte de peau de bœuf et d’un manteau ou couverture également en peau. Quand on fait toilette on enduit ces peaux d’une couche épaisse de graisse mélangée d’ocre rouge. Certaines de ces robes sont très joliment ornées de brillants boutons de métal ou de perles multicolores.
auparavant. Elle en mangea comme toujours et se remit en marche; elle marcha de nouveau longtemps, longtemps, longtemps.
Enfin, elle arriva au sommet d’une petite colline et vit une hutte bien loin au milieu de la plaine. Elle dit : « Enfin, voilà une hutte. » Elle se remit en marche et finit par arriver auprès de cette hutte ; elle approcha et vit que c’était une hutte fort grande et très belle en dedans et en dehors; mais elle n’y vit personne. Toute étonnée, elle se dit : « Qu’est-ce que cela signifie qu’il n’y ait personne dans cette hutte et qu’elle soit ainsi tout isolée? » Elle en fit encore une fois le tour, toujours sans voir personne, et se demandant à qui la hutte pouvait bien appartenir. Elle s’assit à terre devant la hutte, en se disant : « Tant pis ! je puis aussi bien rester ainsi dehors » Elle vit un petit feu qui venait de paraître devant elle, et elle resta assise jusqu’au coucher du soleil en se chauffant au feu. Les mets reparurent devant elle comme d’habitude, et elle en mangea comme toujours.
Alors elle se sentit prise d’un fort sommeil et s’endormit là, devant la hutte. Pendant
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son sommeil quelqu’un la prit, sans qu’elle s’en aperçût, et la porta dans la hutte, où il la coucha sur de magnifiques fourrures.
C’était le maître de la hutte qui la portait ainsi. Elle dormit toute la nuit. Quand il fit jour, elle s’étonna de se trouver là et se demanda : « Qui donc a pu m’apporter ici? Que dira le maître de ces fourrures, s’il m’en voit revêtue? » Alors elle sortit de la hutte et alla chercher sa couverture d’herbes tressées et sa robe d’herbes tressées, dont elle se revêtit. Elle demeura là tout le jour en attendant le retour du maître de la hutte et du possesseur de ces belles fourrures ; mais elle ne vit rien. Le matin et l’aprèsmidi, les mets reparurent devant elle comme d’habitude. Le soir, elle s’assit de nouveau devant la hutte comme le jour précédent; le feu reparut de nouveau, ainsi que les vivres accoutumés; elle en mangea et puis se sentit prise d’un fort sommeil et s’endormit là, devant la hutte. Alors quelqu’un la prit, sans qu’elle s’en aperçût, la porta dans la hutte et la coucha sur les belles fourrures. Mais cette fois le maître de la hutte eut bien soin de brûler sa robe et sa couver-
ture d’herbes tressées. Elle dormit toute la nuit.
Le lendemain, à son réveil, elle s’écria : « Comment ! qui donc a pu m’apporter ici? Que va dire le maître de ces belles fourrures? » Alors elle se hâta de sortir pour chercher sa robe et sa couverture d’herbes tressées; mais cette fois elle ne les trouva plus. Alors elle se dit : « Tant pis! cela ne fait rien. » Puis elle rentra dans la hutte, prit une robe de peau et s’en revêtit, et une couverture de fourrure dont elle se couvrit. Elle demeura ainsi dans cette hutte, jusqu’à ce qu’un jour elle s’aperçut qu’elle était enceinte, sans savoir comment cela s’était fait. Elle se dit alors : « Comment est-il possible que je sois enceinte, alors qu’aucun homme ne vit avec moi dans cette hutte? D’où me vient ma grossesse? » Cependant cela ne l’effrayait pas ni ne l’inquiétait plus; elle vécut ainsi heureuse dans sa hutte jusqu’au jour de ses couches. Le jour où elle devait accoucher, à son réveil, elle s’aperçut qu’elle avait pendant son sommeil mis au monde un petit garçon, dont tout le côté droit, du haut jusqu’en bas, était de fer brillant.
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Elle vécut longtemps dans cette hutte, sans jamais voir son mari, seule avec son enfant; l'enfant, par contre, connaissait et voyait journellement son père, sa grand’mère, toute sa parenté, sans que Modisa-oa-dipodi les vît jamais 1.
Quand l’enfant eut un peu grandi, Modisaoa-dipodi dit un jour : « Je suis bien seule; si seulement je pouvais retourner chez moi, pour demander à ma grand’mère de me donner une petite fille pour me tenir compagnie. » Le mari de Modisa-oa-dipodi entendit ce que disait sa femme; le jour suivant, à son réveil, elle s’aperçut que tout était préparé pour son voyage; rien ne manquait de ce qui lui serait nécessaire en route : le petit pot de graisse de son enfant, la natte qui devait la protéger des rayons du soleil 1 2, le bâton dont elle se ser-
1. On trouve une situation identique dans le conte de Boulané et Senképeng qui, d’ailleurs, a beaucoup de ressemblances avec celui-ci.
2. Quand elles voyagent avec leurs petits enfants les femmes Bassoutos se servent volontiers d’une natte de joncs en guise de parasol.
virait pour marcher, tout s’y trouvait. Elle comprit, en voyant tout cela, qu’elle pouvait aller; elle mangea, puis elle prit le pot de graisse de l’enfant, ainsi que la natte et son bâton de voyage ; quant à la nourriture elle n’en prit pas avec elle. Alors elle se mit en route; mais cette fois le chemin fut beaucoup plus court que lorsqu’elle était venue; elle ne mit qu'un jour pour arriver jusque chez ses parents. Quand ceux-ci l’aperçurent ils se réjouirent de la revoir et se dirent : « Modisa-oa-dipodi doit être devenue la femme d’un chef, puisque elle est si magnifiquement vêtue. » Son père, sa mère , ses frères vinrent la saluer avec empressement, mais elle se détourna d’eux et se rendit tout droit chez sa grand’mère.
Sa mère la supplia longtemps de venir chez elle; mais Modisa-oa-dipodi refusa même de la saluer, se souvenant de ce qui s’était passé. Elle dit à sa grand’mère : Grand’mère, je suis venue te demander de me donner une fillette pour me tenir compagnie, car je vis toute seule. » Sa grand’ mère lui répondit : « Tu n’as qu'à la prendre; elle ira avec toi. » Modisa-oa-dipodi resta
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quelques jours chez sa grand’mère, puis elle partit pour retourner chez son mari avec la fillette que lui avait donnée sa grand’mère. Elles marchèrent, elles marchèrent tout le jour; quand elles s'assirent pour se reposer des mets parurent devant elles. La petite fille s’écria : « Ces mets d’où sortent-ils donc? » Modisa-sa-dipodi la gronda et lui dit : « Tais-toi, tu ne sais rien; mange seulement, chérie. » Elles en mangèrent ensemble.
Elles se remirent en route et marchèrent encore longtemps, bien longtemps. Modisa. oa-dipodi dit : « Reposons-nous un peu; nous ne tarderons pas à arriver chez nous. » Elles s’assirent à terre, et les mets parurent de nouveau devant elles. La petite fille demanda de nouveau comme la première fois :
« Modisa-oa-dipodi, d’où viennent ces metslà? qui te les envoie? » Modisa-oa-dipodi la gronda et lui dit : « Tais-toi et ne m’interroge plus à ce sujet. » Elles mangèrent et, quand elles furent rassasiées, se remirent en route ; elles marchèrent longtemps, longtemps encore, et finirent par arriver en vue de la hutte solitaire. Modisa-oa-dipodi dit à
la petite fille : « Vois-tu cette hutte là-bas, au milieu de la plaine? C’est là que nous allons; c’est là chez moi. » Elles continuèrent à marcher et arrivèrent bientôt à la hutte. Elles trouvèrent que tout était déjà préparé pour les recevoir; elles entrèrent dans la hutte et s’y assirent. Quant à l’enfant de Modisa-oa-dipodi il sortit pour aller saluer son père et sa grand’mère. La petite fille demanda : « Modisa-oa-dipodi, où donc est allé ton enfant? » Modisa-oa-dipodi lui répondit : « Il est allé vers son père et sa grand'mère pour les saluer. » Puis elles se couchèrent et s’endormirent.
Le lendemain Modisa-oa-dipodi dit :
« Puisque nous sommes maintenant deux, il ferait bon avoir un petit champ pour y cultiver du maïs. » Ayant ainsi parlé elle sortit, et, regardant du côté de la montagne, elle vit qu’un petit champ y était apparu, au bas de la pente. Elle dit à la petite fille : « Vois donc, ma chérie ! il y a là-bas, un petit chàmp au bas de la montagne. Si nous y allions maintenant! Mais comment ferons-nous pour le cultiver, puisque nous n’avons point de houe et que nous n’avons non plus pas de
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semence? » A peine avait-elle parlé qu’elle vit une houe dressée contre la hutte, et devant la houe un petit sac plein de semence de maïs. Alors elle dit à la petite fille : « Prends le petit sur ton dos, et allons bêcher notre champ. » La fillette prit l’enfant sur son dos, et elles partirent ensemble. Modisaoa-dipodi piocha son champ et l’ensèmença; vers le soir elle avait déjà fini; alors elle dit à la petite fille : « Retournons à la maison! charge-toi de l’enfant et partons. » Quand elles arrivèrent elles trouvèrent que leur nourriture était déjà toute préparée, elles n’avaient qu’à se mettre à manger.
Le lendemain Modisa-oa— dipodi dit à la petite fille : « Qu’allons-nous faire aujourd’hui, puisque hier nous avons déjà fini notre champ? Si seulement nos pouvions en trouver un plus grand ! » Elle sortit et regarda du côté où elles avaient travaillé la veille et y aperçut un champ passablement plus grand; elle appela la petite fille et lui dit : « Il y a maintenant un assez grand champ à l’endroit où nous avons bêché hier. Mais si nous avons un houe , où trouveronsnous la semence nécessaire? » A peine avait-
elle parlé qu’un sac plein de semence apparut devant elle. Elle dit à la petite fille : « Prends l’enfant sur ton dos, ma chérie, et allons à notre champ. » Elles y arrivèrent et Modisaoa-dipodi dit à la petite : « Vas à la maison et dis à haute voix : Il n’y a plus de semence. » La petite fille se mit à courir du côté de la hutte ; lorsqu’elle arriva à un endroit d’où elle pouvait l’apercevoir, elle vit des grands troupeaux de bœufs et de moutons, une foule d’hommes et de femmes, tout un grand village. La petite fille fut si effrayée qu’elle en tomba par terre; les gens des villages accoururent vite à son secours, en s’écriant : « Hélas! la sœur de notre mère est tombée par terre ! » Ils la relevèrent et la conduisirent au village. Elle entra chez Modisa-oadipodi ; elle vit que le lapa était plein de monde et qu’on y cuisait des masses de viande. Puis on lui dit d'entrer dans la hutte.
Elle y trouva le mari de sa sœur; c’était un bel
homme, couvert de beaux vêtements comme ceux d’un chef, et qui avait un côté de son corps tout en fer brillant 1 . Le chef lui dit :
i. Il est assez difficile de savoir si le conteur
MODISA-OA-DIPODI
« Retourne aux champs ; prends-y mon enfant et charge-toi aussi de la houe de ta sœur. » Il lui donna des gens pour l’accompagner et lui défendit de rien dire à sa sœur de ce qu’elle avait vu; elle n’avait à dire que ceci : « Il n’y a plus de semence; retournons à la maison. »
Alors la petite fille partit en courant de toutes ses forces et fut bien vite arrivée vers sa sœur; elle lui dit : « On m’a dit qu’il n’y a plus de semence; donne-moi ton enfant et retournons à la maison. » Puis elle ajouta : « Donne-moi ta houe ; c’est moi qui la porterai. » Sa sœur lui répondit : « Tu t’es déjà chargée de l’enfant; laisse-moi porter la houe. » Mais la petite fille insista et prit aussi la houe ; elles partirent ainsi pour retourner chez elles. Quand elles arrivèrent en vue du grand village, Modisa -oa- dipodi
entend qu’un côté du corps du chef était vraiment en fer, ou plutôt qu’un côté de son corps avait la couleur ou l’apparence brillante du fer. Le sessouto permet d’entendre l’un aussi bien que l’autre. La première explication me semble la meilleure.
ï52 contes des bassoutos
s’écria : « Qu’est-ce que cela? », et tomba à terre de saisissement. Les gens du village accoururent en criant : « Hélas ! notre mère est tombée; elle s’est fait du mal. » Ils la relevèrent et la conduisirent chez elle ; quand elle entra dans son lapa, elle vit un homme fort beau qui y était assis. Elle s’écria : « Ah! quel bel homme », puis elle ordonna à sa sœur de déposer son enfant à terre ; l’enfant se hâta de courir vers son père, auquel il ressemblait tout à fait. Le chef demanda à Modisa-oa-dipodi : « Modisa-oa-dipodi qui est'ton mari? » Elle répondit : « Je ne le connais pas. » Le chef lui dit : « C’est moi qui suis ton mari. » Ils vécurent alors ensemble dans la joie.
Un jour le mari de Modisa-oa-dipodi lui dit : « Consens-tu à ce que j’envoie la famine sur le village de tes parents? » Elle répondit :
« Oui, certainement, j’y consens. » Son mari donna alors à tous ses gens l’ordre de rassembler de grandes quantités de sorgho; puis il fit régner une grande sécheresse sur tout le pays \ Il y eut une grande famine
i. Comparez le pouvoir tout semblable qu’a
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dans le village des parents de Modisa-oadipodi; ceux-ci apprirent qu’il y avait beaucoup de grain dans le village de Modisa-oadipodi. Alors ses frères vinrent la visiter; elle les reçut fort bien et les nourrit fort bien aussi; à leur retour ils dirent : « Il y a une grande quantité de grain chez Modisaoa-dipodi; il faut que nous y allions tous acheter du sorgho. »
Les gens du village préparèrent leurs boeufs de somme et partirent ensemble; on lès reçut fort bien et on leur donna beaucoup à manger. Mais le mari de Modisa-oa-dipodi dit à ses serviteurs : « Vous remplirez tous leurs sacs de fiente séchée; mais vous rem-
Boulané dans le comte de Boulané et Senképeng. Le surnaturel de ce conte est à remarquer: si le mari de Modisa-oa-dipodi sort de dessous la terre, etque tout ce qu’il lui donne vient du même lieu.C’estque pour les Bassoutos la divinité n’habite pas le ciel, mais demeure sous terre. Leurs dieux ne sont, en effet, que les mânes de leurs ancêtres. Dans le conte zoulou de Utombi- Yapansi (Callaway, pp. 307 sqq.), on remarquera un trait tout pareil, ainsi que dans d’autres de ce recueil.
plirez de beau sorgho le sac de la grand’ mère de Modisa-oa-dipodi, surtout n’y mettez pas de fiente. » Les serviteurs firent ainsi; ils remplirent tous les sacs de fiente séchée et, tout en haut des sacs, ils versèrent un peu de sorgho. Puis Modisa-oa-dipodi donna aux gens de son village des provisions pour la route, du pain, des dipabi i, etc.; ils partirent tous joyeux. Arrivés chez eux ils ouvrirent leurs sacs et virent qu’ils ne contenaient que de la fiente de vache ; comme ils n’avaient rien à manger, ils ne tardèrent pas à mourir de faim. Seule la grand’mère de Modisa-oa-dipodi ne mourut pas. Quand tous les gens du village furent morts, Modisa-oa-dipodi la fit chercher et la recueillit chez elle.
i. Les dipabi sont faits de maïs grillé moulu, très fin et assaisonné de sel. Les Bassoutos s’en nourrissent en voyage ou à la guerre.