CHAPITRE XIlï
trouvai en querelle avec la servante. Il avait, ainsi qu'il lui arrive toujours dans ses accès de colère, arraché sa perruque et jetée à terre; la tête chauve, dépouillé de son habit, en bras de chemise^ il tenait sous le nez de la servante, un énorme livre ouvert dans lequel il indiquait un passage, tout en criant et en jurant. La servante, les mains croisées, appuyée sur ses hanches, criait de son côté qu'il pouvait s'adresser à d'autres pour faire des farces, qu'il était un méchant homme qui ne croyait à rien, etc., etc. J'eus beaucoup de peine à séparer les deux querelleurs et à éclaircir le fond de la chose; voici cependant ce que je crus comprendre. M. Ewson avait demandé a la servante de lui procurer des pains à tacheter pour cacheter une lettre; ne sachant ce qu'il entendait par là, elle crut que les pains à cacheter n'étaient autre chose que l'hostie employée au sacrement de la communion, et elle pensa que M. Ewson voulait commettre quelque profanation, d'autant plus que M. le curé avait dit à qui voulait l'entendre que nous avions chez nous uii négateur du bon Dieu. Elle refusa donc de faire sa commission, et M. Ewson, supposant qu'il ne s'était pas exprimé clairement, se hâta d'aller chercher son dictionnaire anglais-allemand pour montrer à la servante, qui ne sait pas lire, le mot propre qui désignait ce dont il avait besoin. Là-dessus, s'échauffant, il finit par ne plus parler qu'anglais, ce que la domestique prit pour un langage diabolique dont il se servait pour la séduire. Heureusement mon arrivée empêcha que les voies de fait ne suivissent les paroles, et que M. Ewson ne devint victime de la fureur de la servante. » J'interrompis ici le maître d'hôtel pour lui demander si
par hasard c'était M. Ewson qui, en sifflant effroyablement dans sa flûte, m'avait empêché de dormir la nuit dernière. (( Hélas ! Monsieur, me répondit-il, c'est encore là une des lubies de M. Ewsôn, qui finira par chasser toute ma clientèle. Il y a trois ans, mon fils revint de la ville; le garçon joue sur une très-belle flûte et employait ses momeuts de loisir à s'exercer. En Ten tendant, M. Ewson se rappela tout à coup que lui aussi avait joué de la flûte, et il n'eut pas de repos jusqu'au moment où Fritz lui abandonna sa flûte et un morceau de musique, qu'il avait achetés pour une assez forte somme d'argent. Une fois en possession de ces deux choses, M. Ewson, qui n'a aucune idée de la musique, ni même de la mesure, se mit à travailler son morceau de musique avec le plus grand zèle; à force de peine, il arriva enfin au second solo du premier allegro, lorsqu'il rencontra un passage qu'il ne pouvait déchiffrer. C'est ce passage seul qu'il est occupé à étudier depuis trois ans; il le répète au moins cent fois chaque jour, jusqu'à ce que sa patience se lasse; à la fin, comme un furieux, il saisit sa flûte, arrache sa perruque et les lance toutes les deux contre le mur. Mais, comme il y a fort peu de flûtes qui puissent supporter un pareil régime, il s'ensuit qu'il a souvent besoin de les renouveler et qu'il en a toujours trois ou quatre de rechange. Aussitôt que la moindre petite vis est cassée ou qu'une clé ne-fonctionne pas bien, il jette la flûte par la fenêtre en criant : Dieu me damne ! ce n'est qu'en Angleterre qu'on sait construire des instruments bons à quelque chose. Mais, ce qui est le plus terrible, c'est que sa passion de sifQotement lui prend souvent la nuit. Alors tout le monde se trouve réveillé en sursaut. Croiriez-