‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 103 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

puis ce temps-là il joue à sa manière des mélodies vieilles comme le monde sur un instrument étrange. Vous devez déjà vous être aperçu^ Monsieur^ que le maître d'hôtel ne parle qa'en phrases rythmées^ et que le docteur lui a adressé la parole en ïambes. » Le maître d'hôtel entra avec un grand bol de punch fumant; et^ tout en jurant leurs grands dieux qu'il était à peine buvable^ je vis Ewson et Green en faire successivement disparaître plu* sieurs immenses verres Fun après Fautre. La conversation était monotone. Green était sobre de paroles; de temps en temps seulement et comme pour maintenir Fopposition, il exprimait quelques idées grotesques à sa manière î Ainsi le bailli en vint à parler du théâtre de la ville voisine où Je prétendis que le premier sujet jouait admirablement. c( Je ne trouve pas cela^ s'écria le docteur avec vivacité ; ne pensez-vous pas que si le gaillard jouait six fois mieux il ne fût beaucoup plus digne des applaudissements ? » Je fus bien obligé de le lui accorder; seulement j^ajoutai que jouer six fois mieux n'était nécessaire qu'à l'acteur qui massacrait misérablement son malheureux père. c< Je ne suis pas de votre avis^ répliqua Green ; cet homme donne tout ce qu'il peut donner* Est-ce sa faute si ses tendances l'entraînent du côté du mauvais ? Or^, il est arrivé dans cette direction au point le plus avancé , ce dont on doit le louer. » Le bailli ^ avec son talent d'exciter m ses deux amis à toutes sortes de lubies plus singulières les unes que les autres^ était assis entre eux et leur servait de principe excitant. Gela continua jusqu'à ce que le punchj, qui était fort^ commençât à produire son ejOTet* Sous l'influence du breuvage , Ewson devint extraordinai-

rement gai. Il se mit à chanter cVune voix aigre des hymnes nationales^ jeta par la fenêtre sa perruque et son habit dans la cour; et, se livrant à des grimaces de possédé, il finit par danser d'une manière si grotesque qu'il y avait de quoi éclater de rire. Pendant ce temps, le docteur restait grave et semblait en proie à des visions bizarres ; il prit la cuiller à punch pour une basse, et voulait absolument gratter dessus pour accompagner les chants nationaux d'Ewson. Le maître d'hôtel eut toutes les peines du monde à Fen empêcher; de son côté, le bailli devint de plus en plus silencieux; à la fin, il fit un faux pas et s'affaissa dans un coin de la chambre, en se mettant à pleurer à chaudes larmes. Le maître d'hôtel me fit un signe que je compris, et je me dirigeai vers le bailli pour lui demander ce qui causait sa douleur. « Hélas ! me dit-il d'une voix entrecoupée de sanglots, le prince Eugène était pourtant un grand général! Se peut-il qu'Hun prince si héroïque ait dû mourir ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu! » Et il se mit à pleurer si fort , que ses larmes inondaient ses joues. J'essayai de le consoler de la perte de ce grand prince, mort depuis plus de cent ans, mais ce fut inutile; pendant ce temps-là le docteur Green s'était emparé de monstrueuses mouchettes et faisait toutes sortes de démonstrations près de la fenêtre ouverte. 11 s'était mis en tête de moucher la lune qui ne donnait pas assez de clarté, à ce qu'il trouvait. Ewson se leva et se mit à crier comme s'il était possédé de milles diables jusqu'à ce qu'enfin le domestique, entrant dans la chambre avec une grande lanterne allumée, malgré le clair de lune, dit d'une voix forte : c( Me voici, Monsieur, maintenant cela

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