‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 104 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

peut continuer. » Alors le docteur s'approcha tout près de lui, lui adressant la parole à travers des nuages de fumée qu'il lui lançait au visage: a Sois le bienvenu, ami ; es-tu le Squenz qui porte le clair de lune? Es-tu un chien? Estu un buisson d'épines'' ? Je t'ai mouché, canaille, voilà pourquoi tu reluis si bien. Bonsoir ; alors j'ai bu une bonne quantité de l'indigne breuvage. Adieu, mon estimable hôte, adieu, mon Pylade. » Ewson jura que personne ne devait rentrer chez soi sans s'être cassé le cou, mais personne ne fit attention à ce qu'il disait ; bien au contraire, le domestique prit tranquillement sous l'un de ses bras le docteur et sous l'autre le bailli , qui se lamentait toujours sur la mort du prince Eugène, et ils s'en retournèrent ainsi en zigzagant dans les rues jusqu'à l'hôtel de ville. Nous eûmes beaucoup de peine à rapporter dans sa chambre Ewson devenu complètement fou ; il fit un tapage effrayant la moitié de la nuit avec sa flûte, tellement que je ne pus fermer l'œil, et que je ne me reposai de cette soirée qu'en faisant un bon somme dans ma voiture.

DERNIÈRES AVENTURES d'uN AVENTURIER.

Il n'y a pas encore bien longtemps que dans une auberge d'ici, nommée V Hôtel de Brandebourg ^ descendit un étran-

* Allusion à l'acteur qui joue le rôle de Glair-de-Lune dans le Songe d'une nu d'ete, de Shakespeare.

ger qui, à en juger par ses dehors et par toute sa conduite, pouvait à bon droit passer quelque peu pour un original. Très-petit, plutôt plus maigre que maigre, et les genoux remarquablement cagneux , il allait ou plutôt il sautillait à travers les rues avec une rapidité singulière, on pourrait presque dire désagréable. Il portait des habits de la couleur la plus criarde, lilas, jaune serin, etc. , qui, nonobstant sa maigreur^ lui étaient encore trop étroits ; et un petit chapeau rond à boucle d'acier étincelante était assis sur sa perruque , penché du côté de Toreille gauche. Chaque jour le petit homme se faisait friser et poudrer de la façon la plus charmante , et se faisait attacher une belle queue d'étudiant, telle que ces messieurs ont coutume d'en porter à Fâge de dix-neuf ans , dans le genre de celles qui distinguent les génies inspirés (Voyez Lichtenberg sur les queues d'étudiants, etc.). Le petit homme était en outre un gourmet d'espèce particulière ; il se faisait servir les plats les plus friands; il buvait et mangeait avec appétit démesuré. Une fois repu, sa langue allait comme un moulin à vent ou comme une roue de feu d'artifice. D'une seule haleine il parlait philosophie naturelle, singes rares, théâtre, magnétisme, nouvelles poupées de modistes, poésie, machines à compression, politique, et mille autres choses encore , de manière que l'on pouvait bientôt remarquer que c'était un homme surabondamment instruit, et qu'il avait dû briller pendant longtemps dans les thés esthético-littéraires. C'est surtout dans ce qu'on appelle le langage noble que s'entendait merveilleusement notre étranger, et quand il avait bu son vin de prédilection, un petit verre de muscat de plus qu'il

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