CHAPITRE XIII
ne fallait^ il laissait apercevoir un esprit bon et charmant^ ainsi qu'un sens éminemment allemand^ bien qu'il assurât devoir un peu s'en cacher à cause de la Chine, où il avait oublié Tannée d'avant une paire de bottes qu'il espérait bien recouvrer avec gracieuseté. Voulait-il d'ailleurs se tenir sur la réserve : quels que fussent en réalité sa croyance, son nom et sa condition, il lui échappait cependant, dans sa bonne humeur, mainte parole significative qui n'en semblait pas moins appartenir encore à la catégorie des énigmes indéchiffrables. Il donnait à entendre qu'il avait d'abord survenu richement à ses besoins en artiste distingué, mais qu'ensuite il était parvenu d'une façon toute mystérieuse à une de ces hautes positions qui garantiraient à chacun beaucoup plus que le chet pain quotidien. En même temps, il exécutait avec ses bras une sorte de pantomime par laquelle il avait l'air de prendre la mesure de quelqu'un, pantomime qui Jui plaisait beaucoup et qu'il répétait souvent; montrant ensuite avec un sourire mystérieux la rue des Maures , il faisait comprendre que si l'on suivait toujours cette rue jusqu'au bout et ainsi de suite , on arriverait à la fin dans un petit sentier, bordé des deux côtés de buissons de mûriers , qui conduit derrière laCochinchine, et qui, à gauche, mène plus loin dans une grande prairie, au delà de laquelle on trouvait un empire très-vaste, tout à fait propre"", et il insinuait qu'il savait fort bien qu'à cette époque un empereur célèbre régnait dans le pays et faisait frapper de magnifiques pièces d'or. Ici l'étranger de faire sonner des pièces d'or dans sa poche, et sa physionomie de prendre une telle
* Le mot est en françak.
expression de finesse , qu'il devait vous tomber dans la pensée que cet empereur qui régnait au delà de la grande prairie n'était en définitive que lui , et personne autre, le petit étranger lui-même.
Il est vrai de dire que sa figure, qui d'ordinaire était ratatinée comme un gant mouillé, pouvait parfois devenir lisse jusqu'au point de briller comme un rayon de soleil ; il avait alors ce certain regard majestueux et protecteur dont les grands potentats repaissent si souvent et si longtemps toute une meute de pauvres diables ; et les pièces d'or dont il était bourré sur toutes ses coutures avaient aussi pour ainsi dire une physionomie toute particulière. Elles étaient frappés à un coin tel, qu'il paraisigait impossible de les classer parmi aucune des monnaies étrangères qu'on pût s'imaginer. D'un côté, elles portaient une inscription qui ressemblait presque à du chinois; mais de l'autre côté, dans l'écu surmonté d'une couronne pareille à un turban , se trouvait un gentil petit âne ailé. Aussi l'aubergiste ne voulut-il pas recevoir en paiement cette monnaie qui lui était tout à fait inconnue, avant d'avoir consulté l'essayeur général de la monnaie, Loos, et d'avoir obtenu de lui la preuve que l'or de ces pièces était tellement fin, qu'il y avait eu vraiment un orgueil inouï à battre monnaie avec.
Mais quand on en arrivait à penser que cet étrange petit homme se donnait pour un potentat d'Asie voyageant incognito, alors mainte particularité dans sa conduite se trouvait complètement en contradiction flagrante avec cette conjecture. C'est ainsi, par exemple, qu'il avait l'habitude de chanter d'une voix criarde et perçante des