CHAPITRE XIII
chansons qu'il n'est pas d'usage de chanter dans la bonne société , comme : Le samedi y le samedi la semaine finit : ou hien : A Berlin ^ à Berlin ou fleurissent les beaux tilleuls ; ou encore : Le tailleur doit vite partir pour Pankow, etc.
Puis il avait une envie irrésistible de hanter certains bals où les ouvriers vont s'amuser avec des filles assez proprement mises. D'ordinaire on le jetait honteusement à la porte avec force injures y parce qu'il ne savait pas entrer en mesure dans la ronde et qu'il n'y avait pas de cuisinière agile dont il ne déformât , en marchant dessus^ les brodequins couleur de jaune d'œuf ; mais ce qui cassa le cou à la bonne opinion qu'on avait de lui ^ fut qu'un matin^ sur la place des Gendarmes^ à l'heure même du marché^ et comme possédé tout à coup de l'esprit malin, il plongea la main dans un tonneau de harengs et dévora un des petits hommes salés qu'il avait saisi , en dansant sur un pied. Pouvait-il réparer le dégât en idemnisant généreusement la marchande avec un âne ailé ? Non ; chacun le traita d'homme sans mœurs qui n'avait pas toujours Dieu devant les yeux. La bonne opinion qu'on avait de lui s'évanouit, et il n'était donné à aucun âne de le sauver.
Quelques jours après, l'étrange personnage avait donc quitté Berlin. Ce ne fut pas un petit étonnement pour l'aubergiste et pour tous ceux qui, dans ce moment, se trouvaient à leur fenêtre , que de le voir rouler avec un trot bruyant dans une voiture toute en argent.
Dernièrement, à la table d'hôte de ce même Hôtel de Brandebourg y on vint à parler de cet homme bizarre , et M. Krause constata qu'on avait trouvé sur le secrétaire de la chambre qu'il avait occupée un petit rouleau de papier
écrit qu'il conservait. Sur mes instances^ le rouleau me fut remis. Qui dépeindra mon étonnement^ ma joie ^ mon bonheur^ quand au premier coup d'œil jeté sur le manuscrit , je reconnus que Fétranger n'était autre que le célèbre Abraham Tonelli^ qui^ de garçon tailleur^ avança à la position d'empereur d'Aromata^ et dont les aventures merveilleuses furent communiquées^ il y a plusieurs années^ au monde lecteur, dans le huitième volume des Plumes d'autruche.
On pourra trouver assez singulier que ces mémoires commencent justement au moment où finit ladite biographie et se rattachent par cela même à cette dernière d'une façon assez exacte. Tl est possible que Tonelli cherchât, pendant qu'il était à Berlin^ le rédacteur de la première période de sa vie (Ludwigh Tieck). Puisque le sort a fait tomber dans mes mains le manuscrit qui relate la dernière partie de la vie de Tonelli . je me trouve pour ainsi dire engagé à en faire connaître immédiatement le contenu; je pense que ni M. Abraham Tonelli ni M. Ludwigh Tieck ne m'en sauront mauvais gré
* Note d'Hoffmann, — Geux d'entre les lecteurs bénévoles qui ne pourraient pas se procurer immédiatement le huitième \olume des Plumes d'autruche, que Musaeus a publié le premier, car c'est un livre excessivement rare, ne liront pas ce qui suit sans intérêt. Abraham Tonelli , né de pauvres parents tailleurs, élevé lui-môme dans cette profession, mais convoitant des idées de grandeur , part pour son tour de compagnonnage : il s'égare en chemin , échappe avec peine à des brigands qui l'avaient attiré hors de la forêt , et arrive enfin , après avoir souffert beaucoup de misères , chez un baron polonais. Celui-ci lui enseigne l'art de se transformer en toute espèce d'animaux au moyen d'une racine, ce dont Tonelli se réjouit beaucoup. Un jour, il se sauve au moment où, transformé en éléphant, il venait de rosser le baron, qui s'était lui-môme transformé en petit chien; et prenant la forme d'une souris, il se fait transporter au delà de la mer par un énorme oiseau, d'abord chez le roi de Perse , ensuite chez le sultan qui, rempli de joie de connaître un si rare artiste, se signe et se bénit, et le fait vivre dans l'opulence et la joie. Sur ces