‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 12 sur 179 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

produit assez fréquemment^ et pour juger sérieusement une œuvre^ pour être certain de sa viabilité^ pour s'assurer qu'elle résiste aux ravages du temps, aux modes et aux caprices du lecteur^ il faut qa'un demi-siècle au moins ait passé sur cette œuvre. Après cinquante ans il est permis d'affirmer qu'une œuvre est entrée définivement dans la bibliothèque de la postérité pour n'en plus sortir. Sans doute une épuration viendra^ un choix se fera lentement, petit à petit, par cette main mystérieuse de la postérité^ qui n'aime pas les trop longues œuvres; des œuvres complètes en vingt volumes il ne restera souvent qu'un volume^ et^ si ce volume est composé de plusieurs morceaux différents, peut-être un seul morceau survivra. La postérité n'a pas une assez grande bibliothèque pour loger les œuvres complètes des féconds écrivains.

Hoffmann est, à l'heure qu'il est, presque jugé, ou du moins il ne tardera pas à l'être, et il est permis de croire, en étudiant ses œuvres et la faveur dont elles ont joui jusqu'à présent en France, que quelques-uns de ses contes (un, deux, trois, qui sait!) entreront dans cette merveilleuse bibliothèque de la postérité.

Les quinze ou vingt éditions dévorées par la France ne suffisent-elles pas déjà pour classer Hoffmann, lu et compris par toutes sortes de publics différents, par les enfants, les femmes, les hommes mûrs qui y trouvent du plaisir et de l'intérêt?

Chez les enfants et les femmes le côté merveilleux et fantastique suffit pour attacher à l'œuvre du conteur. Hoffmann devient intéressant comme les Mille et une Nuits avec un açcent beaucoup plus étrange, plus mélan-

colique, plus brumeux et plus maladif. Les Mille et une Nuits ne coiitiennePit guère de maladies de Fintelligence, les contes d'Hoffmann en sont remplis : même quand il s'agit des Quarante Voleurs, la terreur n'est jamais développée par le conteur arabe avec ces frissons que donnent certaines œuvres de F Allemand. Les enfants et les femmes, quoique n'analysant pas, sont frappés par les Contes fantastiques, et celui de mes lecteurs qui est assez jeune pour avoir lu Hoffmann, enfant, doit avoir dans une des cases de son cerveau quelques personnages bizarres, quelques souvenirs de maisons étranges : ce qui est la meilleure preuve de la force d'Hoffmann.

En littérature tout ce qui s'oublie n'est pas né viable.

Pour ne citer qu'un exemple, les Contes de Perrault ne s'oublient pas : donc les Contes de Perrault sont une grande œuvre.

Quand plus âgé et plus réfléchi on revient à Hoffmann avec le plaisir qu'ont les intelligences à revenir aux livres qui ont frappé dans l'enfance, on ne trouve pas Hoffmann changé, mais on lui découvre des aspects tout nouveaux : le fantastique devient réel, et sous ce manteau bariolé de couleurs grotesques apparaît un homme qui a enfoui ses sensations dans son œuvre; il les a enfouies profondément, il est vrai, comme un trésor précieux, mais il ne s'agit que d'un peu de persévérance, de bonne foi et d'intelligence pour prendre sa part du trésor.

Pour moi les contes d'Hoffmann ne sont qu'une longue autobiographie avec un masque sur la figure, une sorte de confessions aussi réelles que celles de Jean- Jacques , moins orgueilleuses, partant plus sincères.

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