CHAPITRE ïï
Sans doute ceux qui lisent pour être amusés ne voient pas ces singulières confidences et n'ont pas besoin de les Yoir. Jl en est pourtant ainsi de la plupart des œuvres boulTonnes en apparence qui ont un sens double^ un symbole caché.
Je vais citer immédiatement^ pour prouver combien la personnalité du conteur perce sous le masque de ses personnages, une page du conte intitulé : Petit Zacharle. Chacun se rappelle Taffreux gnome Cinabre lorsqu'il vient de recevoir une décoration :
« La plaque de l'ordre suspendue au cordon, et surtout les boutons sur le dos agissaient pernicieusement sur les ganglions de Tépine dorsale. En même temps, Fétoile de Tordre causait une douloureuse pression sur cette région nerveuse et filamenteuse située près de Fartère mésentérique supérieure, au-dessous du diaphragme, et que nous appelons le plexus solaire, partie prédominante du système nervenx dans Fordre des fonctions organiques. Cet organe dominant est dans un rapport sympathique trèscomplexe avec le système cérébral , et naturellement le cerveau reçoit une impression funeste des mêmes lésions dont les ganglions ont à souffrir. Or n'est-ce pas Faction libre et normale du système cérébral, résultant de la concentration parfaite de mille rayons divergents en un foyer central qui constitue la conscience et Findividualité? N'est-ce pas dans la double activité de deux sphères, dans Fexercice simultané du système ganglionnaire ou cérébral que consiste le phénomène de la vie? Eh bien! l'atteinte susdite troubla, pervertit chez le ministre les fonctions de Forganisme pensant. Cette influence nuisible
acquit de jour en jour plus de gravité^ jusqu'au moment où un désaccord total entre les systèmes cérébral et ganglionnaire amena enfin une atrophie complète de la conscience, une démission absolue de la personnalité. Or cette phrase extrême, nous la désignerons par le mot de mort. »
Combien de lecteurs auront passé jusqu'ici devant ce passage sans en avoir la clé? Combien auront trouvé ennuyeuse cette description quasi- médicale, presque sérieuse? Combien de femmes et d'enfants auront sauté cette page? Cependant elle nous révèle Fesprit d'Hoffmann déjà frappé de la maladie qui devait l'emporter, maladie affreuse, le tabès dorsalis, dont il mourut en 1822; et le conte du Petit Zacharie, d'où est tiré le fragment précédent^ était écrit en 1819, trois ans auparavant sa mort! Mais ces sortes de maladies de la moelle épinière frappent à la porte du dos longtemps à l'avance . Les amis d'Hoffmann n'en parlent pas dans leurs mémoires, mais j'entrevois ce qui se passait dans l'esprit du conteur comme s'il me Pavait confié. A de certains symptômes, à des renversements du système nerveux , à des conversations médicales peut-être, il eut un pressentiment de sa maladie, et courut à un dictionnaire de médecine où il étudia cette maladie qui ne pardonne pas. Quoique plein d'inquiétude, il lisait avec avidité l'analyse des symptômes divers des différentes affections qui peuvent se loger dans la moelle épinière, et il recherchait s'il n'avait déjà pas ressenti la majeure partie de ces symptômes, s'ils concordaient exactement avec les analyses du dictionnaire de médecine ; peut-être même prit-il des notes, et c'est de ces notes (car il tirait parti de tout) qu'il fit cadeau au méchant Cinabre