‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 123 sur 179 · CHAPITRE Xllf · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xllf

sonorité en musique est absolument la même chose que les couleurs en peinture. L'une et l'autre, sonorité et couleur^ sont, en elles-mêmes et par elles-mêmes et dans une Yariété incalculable, capables des plus grandes et des plus admirables beautés; mais il reste la matière brute qui doit d'abord se modeler pour agir profondément et d'une manière durable sur la sensibilité humaine. Le degré de cet effet déterminera le degré de'la beauté et de la perfection auxquelles ce modèle a réussi à parvenir.

(( Ce n'est pas la coloration du vert, c'est la forêt avec la splendeur attrayante de ses tons qui éveille dans nos poitrines l'extase et la douce mélancolie. Le bleu profond du ciel nous;paraîl bientôt aride et triste quand il ne s'élève pas dans l'horizon des nuages formant mille images toujours changeantes. Appliquez cela à l'art et pensez, trèsdigne ami, comme .vous seriez bientôt fatigué, ou quelle espèce de chatouillement momentané des sens cela exciterait en vous si vous ne pouviez voir les plus belles couleurs que dépourvues de toute espèce de formes. Pensez à la fade gamme de couleur du père Castel. Il en est de même dans la musique; la sonorité n'ébranlera profondément notre sensibilité que lorsqu'elle est mélodie ou harmonie; bref, quand elle s'est modelée en musique.

« Si maintenant V Impartial allemand trouve que Tliarmonica est de tous les instruments le plus beau et le plus harmonieux, je lui répondrai en musicien,'dans toutes les fibres de ma chair que je suis, que l'harmonica, au point de vue musical, est Finstrument le plus pauvre et le plus incomplet qui existe; je ne dirai rien de l'incongruité de tous ces petits airs, de ces petites variations, de ces petites

polonaises et autres enfantillages insipides qu'on a Thabitude de jouer avec cet instrument; je me bornerai à observer que chaque mélodie sur Tharmonica paraît raide^ sans flexibilité pour les oreilles fines. Cela tient au mécanisme de l'instrument^ qui empêche Texécutant le plus habile de lier les sons dans le sentiment de l'art. Ce même mécanisme rend impossible tout trait rapide; en revanche^ Fharmonica a le même avantage que Torgue de prolonger le son aussi longtemps que le doigt reste sur les touches; cette propriété a pour conséquence que l'instrument ne peut rendre que les passages lents^, d'un style sévère.

« Mais pour que^ excellent ami, vous sachiez tout de suite ce que je veux dire sans que je sois obligé d'employer beaucoup de mots^ je voudrais mettre sous vos yeux le Benedictus travaillé en canon du vieux Palestrina, que j'ai devant moi sur le pupitre^ et à l'exécution duquel tous les pianistes sont obligés de renoncer. Ce morceau conviendrait très-bien à l'harmonica et produirait beaucoup d'effet; mais, je le sais, vous n'avez point d'harmonica, et si maintenant vous vous trouviez avec mon digne exemple auprès de tel ou tel monsieur qui se rendrait auprès de telle ou telle dame sachant parfaitement caresser le verre, vous les verrez alors se répandre en gémissements exagérés sur des cordes trop tendues, etc., et se plaindre de la difficulté d'exécution du morceau impossible à exécuter; cependant il ne s'agit que de bien répartir les quatre parties du Benedictus entre les deux mains. C'est là le difficile. Hinc illœ lacrymœ.

«Vous pensez peut-être, très-digne ami, que dans de pareilles compositions l'harmonica peut développer une

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