CHAPITRE XÏII
mère, par une bonne raison : SCHNUSPELPOLD était dV rigine allemande et point du tout grecque.
Malgré les connaissances de la langue italienne, le baron n'en eut pas moins beaucoup de peine à déchiffrer le feuillet dont il Tient d'être parlé : Pécriture ressemblait à cette impalpable poudre qu'on emploie pour la guérison des yeux malades, et plusieurs endroits étaient en partie effacés; puis, celle à qui appartenait le portefeuille (que ce fat une femme, on n'en pouvait douter) n'avait tracé que des pensées détachées, un brouillon de lettre adressée à une amie intime, une sorte de cahier de notes. Bref , le baron se creusa inutilement le cerveau et s'abîma les yeux,
LE FETJILtET DU PORTEFEUILLE.
(( En somme, la ville est bien bâtie. Toutes rues tirées au cordeau et vastes places. Çà et là on rencontre des allées plantées d'arbres à moitié desséchés ; lorsque le vent pousse en murmurant devant lui des tourbillons de poussière, on les voit agiter tristement leur chevelure d'un gris cendré. Pas une seule fontaine d'où jaillisse une eau fraîche et vive et qui offre une saine boisson; aussi les marchés sont-ils peu fréquentés. Le bazar, situé à côté de moulins bruyants, est petit et caché; quelle différence avec celui de Constan-~ tinople ! Absence de somptueuses étoffes> de riches bijoux, qui ne se vendent que dans des maisons particulières. La plupart des marchands se poudrent les cheveux, sans doute pour gagner la confiance par un extérieur plus respectable ;
aussi vendent-ils fort cher. Il y a peu de palais qui soient bâtis en marbre ; il faut que les carrières manquent dans les environs. Les matériaux pour la construction consistent en petites pierres cuites^ de forme oblongue^ d'un rouge désagréable, connues sous le nom ;de briques. J'ai remarqué quelques pierres de taille, quelques façades tout au plus en granit et en porphyre.
Cependant je désirerais bien que tu pusses voir, chère Chariton, la très-belle porte qui est ornée d'un quadrige et de la statue de la déesse de la Victoire. Elle rappelle le style simple et noble de nos ancêtres. Mais pourquoi te parler si longuement de blocs de pierre froids et morts, qui pèsent sur ce cœur brûlant et menacent de l'étouffer? Loin, loin de ce désert! Avec toi, mon amie, avec toi... Mais non... MonMagus a été aujourd'hui plus fantasque et plus méchant que jamais; il avait trop dansé après son dîner, et s'était foulé le pied. Était-ce de ma faute? était-il juste de me tourmenter, de m'accabler de reproches? Quand parviendrai-je à briser les chaînes que me fait porter ce monstre exécrable? Il me réduit au désespoir... Je lui ai frotté le pied avec du baume de la Mecque, et je l'ai couché; aussitôt il est devenu tranquille. Mais il n'est pas resté longtemps au lit; il s'est levé, a fait son chocolat et m'en a offert une tasse. Je ne l'ai pas bue de crainte qu'il n'y eût glissé de l'opium pour ni'endormir et me métamorphoser, comme il l'a déjà fait souvent.
Aflreux soupçons ! préventions injustes et fatales '....Aujourd'hui mon Magus a été la douceur, la bonté même. Du bout de mes ongles je grattais doucement sa tête chauve; ses grands yeux noirs et brillants s'enflammaient ; il pa-