‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 130 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

raissait ravi. Tout à Theure ! tout à Fheure ! s'écria-t-il. En même temps il alla cliercher ses outils^ et appliqua sur un châle à fond rouge sombre la plus magnifique bordure d'or qu'on puisse souhaiter. Je Fenveloppai dans le chàle, et après que, selon son habitude, il se fut vissé Télectrophore ^ à rocciput, nous nous dirigeâmes vers Tagréable bois qu'on rencontre en sortant par la porte de la Victoire. Il n'est besoin que de faire quelques pas pour se trouver sous ces belles allées couvertes et sombres.

Dans le bois, mon Magus retomba dans son humeur bizarre. Je vantai la promenade, il me tança vertement. A Ten croire, je ne devais pas sottement m'imaginer que j'avais sous les yeux des arbres, des bosquets^ des gazons, de l'eau et des campagnes véritables. La couleur détrempée de ces objets prouvait bien que ce n'étaient-là que des décors fabriqués avec un art trompeur. — A l'approche de l'hiver, assurait-il, le tout est emballé, transporté à la ville et loué aux confiseurs, qui s'en servent pour leur étalage. « Si je voulais apercevoir un échantillon de la nature, il me conduirait, disait-il, au théâtre; ce n'est que là, dans ce pays, où l'on voit des choses sérieuses en ce genre; d'habiles créateurs attachés à cet établissement manipulent savamment vallons et montagnes, bocages et grands arbres, les eaux et le feu. » Combien ces propos me contrariaient?

Je voulus m'asseoir à la place qui me rappelle le temps si doux où je t'avais pour compagne, ô ma bien-aimée Chariton, ce rond-point entouré d'un taillis épais, et au milieu la statue d'Apollon. La mauvaise humeur de mon

* L'éieetrophore en physique est un petit instrument qui donne sans frottement une source intarrissable de fluide électrique. (G— y.)

Magus redoubla. — Cette maudite poupée^ disait-il^ lui était un objet d'inquiétude et d'épouvante . Le mieux à faire était de lui casser le nez^ et de lui administrer une volée de coups de bâton ^ afin qu'elle ne pût pas s'animer. » Il levait déjà sur la statue sa longue et solide canne de jonc. Figure-toi Tétat dans lequel j'étais en voyant mon Magiis se conduire d'après les principes de ce peuple odieux qui^ dans son superstitieux égarement^ brise le nez à toutes les statues, de crainte qu'elles ne deviennent vivantes. Je me précipitai sur lui, arrachai la canne de ses mains , et l'emportai lui-même sur un banc. Là, il se mit à rire ironique-ment, et dit qu'il ne fallait pas avoir la simplicité de croire que la statue qui était devant moi fut taillée dans la pierre* Je n'avais qu'à regarder avec attention ce corps informe, gonflé comme un ballon, et qui, suivant une expression de Benvenuto Gellini, ressemblait à un sac plein de citrouilles.

— Ici, ajouta-t-il, tel est le procédé dont on se sert poiir confectionner ces statues : on amasse un tas de sable, puis on souffle adroitement au beau milieu jusqu'à ce que la figure soit modelée.

Mon Magus me pria de lui permettre de s'écarter un peu; il désirait aller jusqu'au bord de la pièce d'eau pour écouter les grenouilles. Je le lui permis volontiers, et lorsqu'il eut. . .

Le ciel s'empourpra des rayons du soleil couchant. Des étincelles se glissèrent de feuille en feuille sur la sombre ramure. Quelque chose remua dans les branches du bosquet au-dessus de ma tête. Un rossignol flt entendre des sons plaintifs ; mon cœur fut pénétré d'une tristesse voluptueuse. Poussé par une aspiration irrésistible, par un désir ardent, je fis ce que je n'aurais pas dû faire... Tu

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