‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 14 sur 179 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

de cette maladie qu'il jugeait la plus horrible pour punir le gnome de ses forfaits.

D'une maladie mortelle il cherchait à tirer des effets grotesques^ comme Scarron riant des torsions de son pauvre corps. La faculté du comique coûte cher^ et celui qui fait rire les hommes a souvent la figure amère. L'homme de génie qui amuse le public paye les éclats de rire de ses contemporains par des souffrances de corps et d'âme. Nous n'aurions pas le Misanthrope sans les horribles coquetteries de la femme de Molière : le Malade imaginaire n'est dû qu'à la maladie de poitrine qui termina si brusquement la vie du poëte. Aussi trouve-t-on d'étranges mélancolies^ des amertumes secrètes^ des fronts plissés et des bouches ironiques sur les portraits des grands railleurs de l'humanité. Pour eux toute douleur est un objet d'études ; ils en souffrent et ils l'entretiennent^ ils en pleurent et ils en rient.

Hoffmann meurt du tabès dor salis ^ mais on peut dire qu'il est mort de la musique^ de la peinture^ de la littérature : l'art ébranlait à chaque instant un système nerveux trop délicat.

11 y a dans Jean-Paul Richter une pensée que je n'ai jamais pu lire sans qu'aussitôt la personne d'Hoffmann ne me revint à la mémoire : « L'âme de quelques hommes est trop frêle et trop délicate pour ce monde de ténèbres ; il en est de même du corps de quelques autres qui ne peuvent vivre que dans la température qui convient aux colibris^ dans la vallée de Tempé^ ou au milieu des plus doux zéphyrs : Un esprit délicat et un corps délicat , lorsqu'ils se trouvent réunis^ s'usent réciproquement. » Que

peut-on ajouter après cette belle pensée? Allez demander à de pareilles natures de s'associer aux intérêts de r humanité, un de ces grands mots dont abusent les gens creux. Hoffmann est humain^ quoiqu'il soit plongé dans les délicatesses des arts et qu'il ne semble vivre que de poésie^, de peinture et de musique. « Les péripéties de Thistoire de riiumanité, dit excellemment M. Degeorge % n'avaient pas pour le fantastique Hoffmann Tattrait des péripéties de ràme humaine considérée individuellement^ dans ses souffrances^ ses joies^ ses aspirations brûlantes vers Tidéal, dans ses efforts pour se dégager des chaînes terrestres. C'est là un crime à notre point de vue actuel; nous n'en ferons pas trop fort le reproche au bon Hoffmo.nn, comme il s'appelle lui-même. »

On rencontre en effet force bavards qui parlent de la décadence de la société^ de l'abaissement des nations^ de la chute des arts et des lettres^ de l'égoïsme du xix® siècle et de mille autres choses qui servent de thème à leur ignorance : ces êtres-ià sont ceux qui se prétendent humains; dites-leur que vous ne comprenez rien à leurs paroles creuses^ vous n'êtes pas tout à fait inhumain, mais vous passez pour un homme léger^ futile^, et qui ne vaut pas plus que le fétu de paille enlevé par le vent.

Hoffmann était humain; j'en appelle à ses correspondances intimes adressées à ses amis. Quoique livré profondément aux arts^ il accomplissait contre son gré^ il est vrai^ son devoir au tribunal^ et il l'accomplissait bien : témoin

* Coides d'Hoffmann, traduits, pouT la première fois, par Ed. Degeorge {V Esprit

élémentaire^ les Brigands, les Méprises et les Mystères). Ull YOluilie grand 111-8°, Lyt^lî,

1848. Cette édition , impossible à se procurer, n'a pas été mise en vente.

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