‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 131 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

connais^ ô ma CharitoD^ le ruban magique, ce présent séducteur de notre ancêtre ; je le tirai de ma poche et le roulai autour de Fartère de mon bras gauche. Aussitôt Foiseau voltigea à mes pieds^ et se mit à me chanter dans la langue de mon pays :

((Pauvrette, pourquoi f enfuir ici! Peux-tu échapper à la mélancolie, aux regrets cuisants? Ici comme là-bas ils t'enlaceront dans leurs liens . et loin de ta patrie hospitalière, la douleur qui suit les espérances trompées ne te fera-t-elle pas de plus profondes blessures? Celui qui te poursuit est derrière toi. Fuis, fuis, pauvrette! Mais tu veux le tuer ! la mort dans Famour ? Donne-la-moi, donnela-moi, et toi, vis dans la félicité; le sang qui coulera de mon cœur en éveillera le pressentiment dans ton sein. »

Le rossignol vola sur mes genoux. En proie à une sorte de fascination, d'ivresse, je tirai mon petit instrument de meurtre... Heureusement le Magus parut; le rossignol s'envola. J'arrachai le ruban de mon bras^ et...

Un frisson parcourut tout mon être. Même chevelure, mêmes yeux, même démarche noble etfière, seulement défigurée par l'extravagant et abominable\êtementqui est en usage dans cette contrée. Ce serait peine inutile, ma chère Chariton, d'essayer de t'en donner une idée ; je n'en pourrais venir à bout. Contente-toi de savoir que Fhabit de dessus, qui est chez nous l'ornement des hommes, est ici d'une couleur sombre, généralement noir, taillé de manière à imiter la queue et les ailes de cet oiseau qui hante le bord des ruisseaux et qu'on appelle ici lavandière. La, qnem est surtout figurée par la partie de ce vêtement que Fon nomme les pans, et dans laquelle on ménage des poches

destinées à contenir les objets nécessaires à certains besoins, comme le mouchoir, etc. Une chose également singulière, c'est que les jeunes gens de condition trouveraient indécent de faire voir leurs joues et leur menton nus ; Fun et l'autre sont recouverts par la barbe qu'on y laisse croître, ainsi que par une petite pièce de batiste bien raide, qui s'élève des deux côtés du visage au-dessus d'une bande d'étoffe nouée autour du cou. Ce que je trouve encore plus étrange, c'est la coiffure : elle consiste en un bonnet cylindrique recouvert de poils courts et rudes , qui a un bord rond. On nomme cela un chapeau.

Ah ! Chariton, malgré cet affreux déguisement, je l'ai reconnu! Quelle puissance infernale me l'a ravi? S'il m'avait vue !

Mais je jetai précipitamment le ruban autour de mon cou; il passa devant moi, et je restai invisible pour lui. Cependant il parut pressentir la présence d'un être ami, car, non loin de moi, il se jeta sur un banc, quitta son chapeau, et fredonna un air dont les paroles voulaient à peu près dire : « Laisse-toi voir, » ou : c< Mets-toi à la fenêtre. » Ensuite, il tira de sa poche un étui, en sortit un curieux instrument qui s'appelle ici des lunettes, les plaça sur son nez, les assujettit derrière les oreilles , et regarda fixement, à travers les verres polis et brillants, du côté où j'étais assise. Je fus épouvantée. Ces verres magiques, talisman puissant, ne pouvaient-ils pas détruire le charme ? Je me crus perdue, mais le malheur que je craignais n'arriva pas. Moment le plus fatal de ma vie! Comment parviendrai-je à te faire comprendre, ô ma chère Chariton! rémotion inénarrable qui me pénétra?... Je vais essayer.

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