CHAPITRE XIII
néanmoins. Maria est une bonne et charmante enfant; bien qu'elle ne soit pas de notre religion^ elle respecte nos pratiques^ est convaincue de la vérité de notre croyance. Dans la nuit qui précède la Saint-Jean^ j'échappai à la surveillance de mon Magus. Maria s'était emparée de la clé de la porte de sortie; elle m'attendait en bas avec un joli vase. Nous nous acheminâmes toutes deux, dans le plus profond silence, vers le bois, et recueillîmes dans la citerne Feau sacrée, dans laquelle nous jetâmes les pommes saintes. Le lendemain matin, après avoir prié Saint-Jean avec ferveur, nous plaçâmes le vase sur nos quatre pouces que nous tenions étendus. Il s'inclina à droite, il s'inclina à gauche, se balançant et tremblant... Notre espoir était vain!
Mais après m'être lavé la tête, le cou et la poitrine avec l'eau mystérieuse dans laquelle se trouvaient les pommes consacrées, je me dirigeai, soigneusement voilée, vers la promenade appelée les Tilleuls, sans que mon Magus, qui rêvait son interminable rêve, s'en aperçut. Bientôt une vieille femme appela plusieurs fois de suite à haute voix :
— Théodore ! Théodore !
0 ma Ghariton! tremblante d'effroi et de bonheur, je faillis perdre connaissance et tomber à la renverse... Oui, c'est bien lui!... c'est jlui-mème!... Oh! vous, saints vénérés !... Un prince jadis riche, puissant, respecté, aujourd'hui sans patrie, errant en habit de lavandière et en chapeau de poils de castor!... Si j'avais pu seulement!...
Mon Magus, dans sa mauvaise humeur, tient tout cela pour de folles imaginations. îl n'y a pas moyen de le décider à de plus amples recherches. Elles lui seraient pour-
tant bien faciles : il n'aurait besoin que d'aller dans le bois, à Fendroit où j'ai vu Théodore, de couper un morceau de la pomme consacrée, de le manger, et de boire une gorgée de l'eau mystérieuse. Mais il ne yeut pas, il ne veut pas absolument. Il est plus bourru que jamais. Je suis obligée de le châtier de temps en temps, ce qui, hélas ! ne fait que lui donner plus de puissance sur moi. Cependant si mon bien-aimé Théodore!...
J'ai eu de la peine à la lui apprendre, mais maintenant ma Maria danse à merveille la Roméca; on ne la danse pas mieux chez nous... La belle nuit ! chaude et embaumée, éclairée par les rayons vaporeux de la lune... Le bois était silencieux et comme étonné d'entendre nos chants. De temps à autre, un soupir, un léger bruit, agitaient les feuilles; on eût dit que de petits Elfeâ sautillaient de branche en branche. Lorsque nous cessions de chanter, les voix mystérieuses des esprits de la nuit s'élevaient au milieu du silence et nous invitaient à de nouvelles chansons. Mon Magus avait apporté un théorbe avec son électrophore ; les accords de la Roméca résonnaient solennellement. J'étais si contente de la manière dont il en jouait, que je lui promis du miel blanc pour son déjeuner du lendemain.
Il était bien plus de minuit quand nous crûmes voir des gens qui se dirigeaient, à travers le taillis, du côté du gazon sur lequel nous étions assis. Nous nous enveloppâmes de nos voiles, et nous nous mîmes à fuir de toute la vitesse de nos jambes. Précipitation inconsidérée! précipitation funeste! Pour la première fois, l'oiseau se fâcha; mais il ne dit que des sornettes, et refusa de répondre à