CHAPITRE XIIl
même ton^ enfant du ciel venue [de la patrie des dieux^ il y a longtemps que mon cœur se consume pour toi d'un désir sans nom^ ô mon seul amour! Je m'ignorais moimême; le portefeuille bleu au fermoir d'or est le miroir magique à Taide duquel j'ai aperçu pour la première fois mon propre moi révélé par ton amour. Je pars à ta recherche, je pars pour ce pays où sous un ciel doux fleurit la rose des éternelles amours î
Et le baron commença les préparatifs d'un voyage en Grèce. Il lut Fontini, Bartholdi^ tous les récits de voyages qu'il put réunir ; il fit faire une berline confortable^ rassembla la somme nécessaire à ses dépenses, se mit en devoir d'apprendre le grec, et commanda au tailleur du théâtre un fort joli costume grec moderne. (11 avait entendu dire à un voyageur que, pour parcourir^] a Grèce en toute sécurité, il était bon d'être vêtu comme les indigènes.)
On se doute bien que, durant ces préparatifs, notre baron n'oublia pas la propriétaire inconnue du portefeuille bleu. Il s'en était fait une image apparaissant toujours devant ses yeux, distincte et vivante ; sa taille prise était élevée et délicate, ses formes d'une régularité harmonieuse, sa contenance pleine de grâce et de majesté, son visage, le type enchanteur qui, dans les antiques, nous ravit et nous étonne ; les plus beaux yeux du monde, des cheveux abondants, noirs, magnifiques, c'est-à-dire, en tous points, semblable aux portraits des Grecques qu'a tracés l'enthousiaste Sonini , et de plus, ainsi que ce qui était écrit sur le portefeuille en faisait foi, un cœur capable d'une grande passion, de dévoùment, d'une fidélité sans bornes. Manquait-il quelque chose au bonheur de l'heu-
reux Théodore ? Oui^ quelque chose : il ignorait le nom de la beauté. Quel dommage ! quel préjudice cela causait à ses exclamations ! Les œuvres de Wieland l'aidèrent bien un peu, en ce qu'il nomma sa bien-aimée, en attendant une appellation plus exacte, Musarion. Il fut alors en état de composer quelques vers, passablement mauvais, sur la charmante inconnue.
11 voulut essayer la puissance du ruban magique ; il ne doutait pas de l'avoir en ses mains. Il alla donc dans le bois, roula le ruban autour de son bras gauche, et prêta une oreille attentive au chant des oiseaux ; mais il n'y comprenait pas grand'chose. Un serin vert étant venu se poser sur une branche rapprochée, tout ce que le baron crut saisir dans le langage de l'oiseau effronté fut ceci : c< Pied de lièvre ,^pied de lièvre, petit fat, retourne à la maison, ou je te siffle, je te siffle ! » Le baron tressaillit, et s'éloigna avec vivacité, sans pousser plus loin son expérience.
Si l'interprétation du chant des oiseaux lui avait mal réussi, il ne fut pas plus heureux en essayant de se rendre invisible. Bien qu'il eut mis autour de son cou le fameux ruban, le capitaine de R., qui se promenait sous les tilleuls, prit brusquement l'allée isolée que le baron espérait traverser sans être vu, fondit sur lui, et le pria en termes pressants de vouloir bien se souvenir, avant son départ, d'une petite dette de jeu d'une cinquantaine de frédérics d'or.
Le tailleur rendit le costume. Le baron trouva que ce vêtement lui allait à ravir, que le turban surtout donnait à sa physionomie une expression étonnante. Il savait bien