‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 136 sur 179 · CHAPITRE XllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XllI

Théodore en question?... Du moment où la chose paraît problématique, ce serait faire un coup de tête que d'entreprendre un long et périlleux voyage. Tu désires avoir une explication, cela est naturel; mais alors attends le 24- juillet de Tannée prochaine pour aller trouver à Fhôlel du Soleil-d'Or M™^ Obermann, ainsi qu'ion t'y a invité.

— Non, mon cher oncle ! s'écria le baron avec exaltation, non, ce soleil n'est pas l'astre qui doit faire le bonheur de ma vie ; c'est à Patras, ce n'est qu'en Grèce que je le verrai lever, que je pourrai obtenir la main de cette noble jeune fille, de cette créature angélique qui veut bien faire la félicité de celui qui, d'ailleurs, descend comme elle d'une ancienne famille grecque d'une race princière.

— Hélas ! fou à lier ! s'écria le vieillard hors de lui. Quel délire!... As-tu donc oublié que ta mère était ma sœur?. .. Ne t'ai-je pas vu naître? ne t'ai-je pas tenu sur les fonts du baptême?... A qui dis-tu de pareilles extravagances? A quelqu'un qui possède à fond ton arbre généalogique ; depuis des siècles on ne peut s'y méprendre.

— Vous oubliez, répartit le baron en souriant avec toute la douceur et la grâce d'un prince grec, vous oubliez, mon cher oncle, que mon aïeul, qui fit de longs voyages, ramena de l'île de Chypre une femme d'une beauté remarquable, dont le portrait se voit encore dans notre vieux château paternel.

— Sans doute, reprit l'oncle, il faut excuser ton grandpère : il était jeune et ardent; il se prit d'amour pour une belle Grecque ; il fit la folie de l'épouser, quoiqu'elle fut de basse naissance et qu'elle eut fait le métier de vendre des fleurs et des fruits, ainsi que je l'ai cent fois entendu

dire. Mais elle mourut bientôt après ce mariage sans laisser d'enfant.

— Non! non! s'écria vivement Théodore^ cette marchande de fleurs était une princesse^ et ma mère fut le fruit de cette union heureuse ^ mais , hélas ! d'une trop courte durée.

L'oncle fît un saut en arrière.

— Théodore ! Théodore ! dit-il^ tu délires. Il y avait deux ans que la Grecque était morte lorsque ton aïeul épousa ma mère. J'avais quatre ans quand ta mère^ ma propre sœur^, vint au monde. Comment^ au nom du ciel^ peut-il se faire qu'elle soit la fille de cette Grecque?

■— J'avoue^ répondit Théodore avec calme que, si l'on considère la chose du point de vue habituel , mon assertion peut sembler invraisemblable ; mais notre existence est semée de mystères, et l'invraisemblable est souvent le vrai. Vous croyez, mon cher oncle, que vous aviez quatre ans lorsque ma mère est née ; mais vous avez pu être le jouet d'une illusion. Laissons de côté ces mystérieuses combinaisons qui entraînent si souvent les hommes dans l'empire du surnaturel. Que direz-vous si j'oppose à toutes vos objections un témoignage qui les anéantira d'un seul coup, le témoignage de ma propre mère ? Vous paraissez surpris? Vous doutez encore? Écoutez donc le récit qu'elle me fit.

Ma mère pouvait avoir sept ans lorsqu^un soir elle se trouva dans la salle où était placé le portrait de la Grecque. Il commençait à faire sombre; cependant on pouvait encore le distinguer. Ma mère le contemplait avec amour; elle se sentait attirée par une puissance irrésistible. Peu à

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