‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 137 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

peu cette figure si belle^ si noble^ si pleine de vie^ s^^ima et finit par descendre de son cadre ; Timposante princesse^ cette chère aïeule , Yint embrasser ma mère en la nommant son unique^ sa chère enfant. A partir de cette époque le portrait lui prodigua les soins les plus tendres, les plus constants; c'est à lui qu'elle est redevable de son éducation^ et notamment de la connaissance de la langue grecque moderne (ma mère^ durant tout le temps de son en* fance^ n'en parla pas d'autre); mais comme certains motifs devaient faire ignorer la maternité du portrait^ il arriva que tout le monde prit ce grec moderne pour du français, et pour une gouvernante française le portrait lui-même qui se montrait quelquefois à la fin du dîner.

Ma mère mariée, le portrait ne quitta plus son cadre jusqu'à ce qu'elle devint grosse. Alors la princesse lui découvrit sa noble origine, lui prédit que le fils auquel elle donnerait le jour irait dans le beau pays de Grèce, et ferait valoir les antiques prérogatives de sa famille- Le destin, ou, comme disent les hommes, le hasard, l'y conduirait par une faveur toute particulière; mais ma mère ne devait négliger aucune des précautions qui, suivant les traditions vénérées de notre patrie , pouvaient le préserver de tout danger.

Voilà pourquoi à ma naissance on me couvrit de sêl de la tête aux pieds, on mit de chaque côté de mon berceau un morceau de pain et un pilon de bois, on suspendit une gousse d'ail au plafond de la chambre^ et Ton me plaça au cou un petit sachet contenant trois charbons et trois grains de sel. Vous savez, mon cher oncle, si vous avez lu Sonnini, que cet excellent usage se pratique encore dans les

îles de PArcliipel. Ce fut un moment bien solennel que celui où ma mère me découvrit ce secret; pour la première fois de sa vie, elle s'était mise sérieusement en colère contre moi, et voici à quelle occasion. Une belette s'était introduite dans la chambre, et je cherchais à la chasser lorsque ma mère entra; à cette vue, elle me gronda bien fort, puis, appelant la belette qui s'était réfugiée dans un meuble, elle lui parla en ces termes : « Chère dame, soyez mille fois bienvenue ; vous êtes ici chez vous, personne ne cherchera à vous faire de mal , tout est à votre service. » Ces paroles me semblèrent si comiques que je partis d'un éclat de rire. La bête prit la fuite ; mais au même instant je reçus de la main de ma mère un soufflet vigoureux qui me ût voir les étoiles. A mes cris, dont j'ai honte à cette heure, ma mère se radoucit; les larmes aux yeux, elle me prit dans ses bras et me révéla sa naissance en m'expliquant pourquoi elle n'avait pu agir autrement envers la belette ; enfin elle m'apprit l'histoire du portrait.

Je ne doute pas, mon cher oncle, que vous ne soyez persuadé , tout comme moi , que la découverte du portefeuille bleu est cette faveur particulière du destin que ma grand'mère m'avait prédite. Je ne me conduis donc pas comme un étourdi, un jeune rêveur, mais comme un homme de bon sens, en me mettant sur-le-champ en route et me rendant d'un seul trait à Patras, chez le consul Andréas Condoguri. C'est sans doute un galant homme ; il ne se refusera pas à me donner des renseignements qui me sont nécessaires. Convenez donc, mon cher oncle, que je suis en voie d'atteindre mon but, mon but fortuné.

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