‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 138 sur 179 · CHAPITRE XlII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XlII

L'oncle avait écouté patiemment le neveu ; lorsque ce dernier eut fini, il fit explosion.

— Que Dieu te protège, Théodore ! ton cerveau est bien malade. Ta mère, — que ses cendres reposent en paix! -— était tant soit peu fantasque; ton père m'a souvent dit qu'à ta naissance elle avait fait toute sorte de folies. Quant à ce que tu racontes des princesses grecques, des portraits vivants, des enfants salés et des belettes, tout ceci, je t'en demande bien pardon, est éclos dans ta pauvre cervelle, cet orbispictus de toutes les extravagauces. Je ne me mettrai pas en travers de ton entreprise. Pars pour Patras, et fais bien mes révérences au consul Gondoguri. U est possible que ce voyage te fasse du bien, et que tu reviennes avec des idées plus saines dans la tête,, si elles ne te la coupent pas. N'oublie point, dans le cas où tu passerais près de l'ile où croit l'ellébore, d'en faire provision. Sur ce, je te souhaite un bon voyage.

C'est ainsi que l'oncle prosaïque quitta le neveu exalté.

A mesure que le jour du départ approchait, le baron se sentait quelques inquiétudes ; chacun lui parlait des dangers de ce voyage. Dans un moment de mélancolie, il rédigea ses dernières volontés ; il léguait ses poésies complètes, manuscrits et imprimés, à celle à qui appartenait le portefeuille bleu, son costume grecque moderne à la garde-robe du théâtre.

Outre son chasseur et un jeune Italien qui écorchait quelques mots de grec et devait lui servir d'interprète, il jugea prudent de s'adjoindre pour la route un vigoureux habitant de la Marche aux épaules herculéennes en l'honneur duquel le siège du cocher fut notablement élargi.

Le baron employa trois jours à faire ses visites de départ... Un voyage dans cette contrée romantique !... une aventure mystérieuse!... un adieu éternel peut-être!... n'était-ce pas assez pour jeter en extase les jeunes filles sensibles ? Et lorsque le baron montra les jolies gravures qu'il avait achetées chez Gaspard Weiss pour donner plus d'intérêt à ses conversations^ et qui représentaient les belles habitantes du pays qu'il allait visiter^ un soupir s'échappa de plus d'une poitrine féminine ; ce ne fut pas sans accompagnement de sanglots qu'on lui dit le fatal Adieu mon cher baron

Les hommes les plus sérieux^ de même que les frivoles, serrèrent tristement la main du baron^ en lui disant : c( Puissions-nous^ mon cher ami^ vous revoir bien portant et satisfait de votre voyage. »

Partout les adieux furent touchants. Au fond, bien des personnes désespéraient de revoir l'intrépide voyageur; la tristesse se répandit dans les cercles dont le baron faisait l'ornement*

Enfin la chaise de poste chargée de paquets attendait devant la porte. Le baron recouvrant son costume grec moderne d'un manteau de voyage, monta en voiture. Le chasseur et l'habitant de la Marche aux larges épaules, armés de carabines, de pistolets et de sabres, prirent place sur le siège. Le postillon sonna joyeusement du cor, et la voiture partit au galop pour Patraspar la porte de Leipzig.

Au premier relais, le baron mit la tête à la portière, et recommanda au postillon, d'un ton impérieux, de ne pas perdre de temps.

* Ces mots sont en français dans roriginal.

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