‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 139 sur 179 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

Il aperçut sur la route le jeune professeur dont 11 avait fait récemment la connaissance^ et qui s'était montré trèsenthousiaste du Yoyage en Grèce. Le professeur revenait de Postdam. Dès qu'il reconnut le baron^ il se précipita à la portière de la voiture en s'écriant ;

— Je vois^ ô le plus heureux de tous les barons ! que vous partez pour la Grèce ; accordez-moi^ je vous prie ^ quelques minutes^ le temps nécessaire pour coucher par écrit certaines notions importantes que j'ai extraites du voyage de Bartholdy : elles serviront à vos recherches. J'y joindrai un mémorandum relativement aux pantoufles turques^ par exemple.

^ J'ai Bartholdy avec moi^ dit le baron^ interrompant ]e professeur. Quant aux pantoufles que je vous ai promises^ vous pouvez compter sur les plus belles qui soient au monde, dussé-je les sortir des pieds d'un pacha, car, ô mon cher professeur ! vous m'avez encouragé , vous m'avez donné de l'espoir. Je feuilleterai souvent, sur la terre classique, THomère de poche dont vous m'avez fait présent. A vrai dire, je ne sais pas Je grec ; mais j'imagine que cela doit s'apprendre tout seul quand on est dans le pays. Le proverbe ne dit-il pas dans le nôtre : « C'est du grec pour lui ? » Néanmoins^ écrivez, mon cher, écrivez, car je n'aperçois pas encore les chevaux.

Le professeur tira ses tablettes, et se mit en devoir de rédiger la notice, telle qu'elle lui venait à l'esprit. Pendant ce temps le baron chercha dans son portefeuille ses propres tablettes. Sa main tomba sur ce certain journal de Haude et Spener qu'il avait lu un jour au Casino, et qui était la cause première de son entreprise périlleuse.

— Feuille providentielle ! s'écria-t-il avec emphase , feuille chérie, qui recelais le secret de mes destinées; c'est à toi que je dois toutes mes espérances, le succès de mes vœux, mon bonheur tout entier. Sans prétentions comme tu es y modeste feuille de papier gris, un peu malpropre même, tu contiens un diamant, un trésor qui m'a rendu le plus riche des hommes. 0 feuille, bien estimable, je te conserverai précieusement, feuille des feuilles l

— De quelle feuille parlez-vous ? demanda le professeur au baron en lui présentant la notice qu'il venait d'achever. Quelle est cette feuille qui vous jette dans une telle extase, mon cher baron ?

Le baron raconta tout au professeur, et lui présenta le numéro du journal. A peine celui-ci Feût-il examiné, qu'il fit un geste significatif, puis il le parcourut encore une fois comme un homme qui n'en veut pas croire ses yeux ; enfin il s'écria :

— Baron, cher baron ! vous voulez aller en Grèce, à Patras, chez le consul Condoguri? Mais voyez donc!...

Le baron prit la feuille que le professeur lui montrait, y jeta les yeux, et se laissa retomber sur les coussins de sa voiture comme un homme écrasé par un coup de foudre.

A ce moment arrivèrent les chevaux. Le maître de poste se présenta humblement à la portière en s'excusant du retard; dans une heure et demie au plus il promettait que le baron serait à Postdam.

— Tournez bride, s'écria le baron d'une voix farouche, nous retournons à Berlin !

Le chasseur et l'habitant de la Marche 3e regardèrent

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