‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 15 sur 179 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Protocole des séances du ^juîn 1822, où le coiitenr fantastique nous apparaît en juge d'instruction rédigeant avec méthode et précision le rapport d'un crime qui doit servir de base à Taccusation des magistrats.

Les arts ont un peu nui à Hofifmann^ en ce qu^ils Font détourné de sa route de poëte. Un romancier^ un conteur n'a pas le droit de se dissiper de côté et d'autre; et sauf certains génies italiens^ on a vu rarement^ dans les époques modernes^ un peintre^ un musicien, un poëte loger sous le même bonnet. Mais la musique a servi à Hoffmann, en ce qu'elle Ta entraîné à des tentatives nouvelles et qu'on aurait cru impossibles à la littérature, c'est-à-dire qu'il a presque réalisé une littérature symphonique. Quelques-unes de ses fantaisies sont purement sonores et s'adressent plutôt à l'oreille qu'à l'esprit, jusqu'à ce qu'une petite ironie vienne tout à coup détruire cet opiacé mélodique, pour ramener le lecteur à la terre ferme du conte.

La caricature, l'art du dessin, qu'Hoffmann, du reste, pratiqua avec beaucoup plus de modération que l'art musical, servit cependant davantage au conteur. Par la vivacité du croquis, Hoffmann apprit à décrire un personnage en une phrase, quelquefois en un mot comme avec un coup de crayon. Au lieu de ces interminables descriptions de physionomies, d'habits, etc., qui mettaient si justement Stendhal en fureur, on voit circuler dans les Contes fantastiques des quantités de personnages grotesques qui ne s'oublient jamais. Il n'est personne en France qui ne connaisse la nouvelle qui a pour titre la Nuit de la Saint-Sylvestre, cette nouvelle où Vhomme au 7^eflet perdu se rencontre avec Vhomme qui a perdu son ombre. Au début de

ce chef-d'œuvre^ un jeune étudiant, en soirée chez un conseiller de justice, rencontre Julie, une femme aimée; il réussit à la joindre dans un petit cabinet éclairé seulement par une Ïambe d'albâtre, et là, assis sur une ottomane, 11 lui tient la main et la couvre de regards passionnés.

a En ce moment une sotte figure aux jambes d'araignée, avec des yeux de crapaud à fleur de tête, passa en chancelant et riant bêtement, s'écria d'une voix aigre et glapissante : c( Où diantre s'est donc fourrée ma femme ! »

Ces trois lignes détachées brusquement conservent-elles leur vivacité ? Au milieu du conte, à travers cette scène d'amour dans un boudoir, ce terrible mari aux yeux de crapaud, aux jambes d^ araignée, fait presque frissonner. Jamais on ne rencontra de mari plus affreusement étrange. On le voit par la citation, il n'y a rien là de fantastique, tout est dans la manière de décrire les physionomies, les objets.

Quand, dans le même conte, on voit rouler presqu'en bas des escaliers de la Cave un inconnu, qui s'écrie : « Ayez la bonté de couvrir votre miroir I » cette simple phrase est un trait de génie; elle étonne, elle inquiète, elle saisit l'attentioUc L'homme qui a prononcé un tel mot n'est pas un buveur ordinaire. Aussitôt, pour le lecteur, tout ce qui entoure cette homme devient fantastique. C'est en France que nous avons trouvé le mot fantastique, à cause de l'étonnement et de la stupéfaction dans laquelle nous tenaient certaines œuvres d'Hoffmann et particulièrement la Nuit de la Saint-Sylvestre, un des contes les plus populaires entre tous. Un peu d'ignorance se mê-

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