CHAPITRE Xlli
~ Que sont nos besoins matériels^ quand Tesprit pressent le divin?...
Puis il s'assit à la turque^ les jambes croisées sur le sofa^ prit sa guitare^ et entonna une romance grecque, dont il s'était donné beaucoup de peine à apprendre la prononciation, et sur laquelle il avait composé une mélodie; le tout produisait aux oreilles un effet étrange, et pouvait passer pour un morceau caractéristique. Le baron s^était animé. La première bouteille de Champagne vidée, il s'en fît apporter une seconde. Peu à peu il lui sembla que les accords qu'il tirait de son instrument se détachaient, s'élevaient, planaient librement dans les airs, en redoublant de force et de sonorité. Une voix chantait sur un mode inconnu. Il colla son oreille contre la porte, la porte s'ouvrit tout à coup; une femme au port noble et majestueux parut, enveloppée d'un long voile.
— C'est elle! c'est elle! s'écria le baron hors de lui, en se jetant à genoux devant l'inconnue et lui présentant le portefeuille bleu.
Elle releva son voile; Théodore^ transporté de ravissement, eut peine à supporter l'éclat de cette beauté surhumaine. La belle jeune fille prit le portefeuille et l'examina avec attention, puis se pencha vers Théodore toujours agenouillé et comme en adoration devant elle, le releva et lui dit d'une voix douce :
— C'est toi, c'est toi, mon Théodore ; je t'ai trouvé.
— C'est lui, c'est lui, il signor Theodoro, que tu as trouvé, répéta une voix caverneuse.
Et le baron aperçut alors derrière la jeune fille un petit
Être singulier, couvert d'un manteau rouge et portant sur la tête une couronne brillante d'or.
Les paroles de ce petit être frappèrent Foreille de Théodore comme des Lalles de plomb; il recula avec épouvante.
— Ne crains rien, dit la jeune fille, ne crains rien, noble seigneur, ce petit homme est mon oncle, le roi de Candie ; il n'a jamais fait de mal à personne. N'entends-tu pas, ô mon ami, chanter le merle de roche? Rassure-toi donc, il ne peut rien arriver de fâcheux.
Le baron laissa échapper quelques mots de sa poitrine oppressée.
— Mes songes, mes doux pressentiments ne m'ont donc pas trompé? 0 la plus révérée, la plus noble des femmes ! Puisque tu consens à m'appartenir, révèle-moi donc à cette heure le secret de ta destinée et de mon propre sort !
— A celui seul qui aura traversé les épreuves de la consécration sera découvert ce secret; seul un serment solennel donne la consécration : jure que tu m'aimes!
Le baron se jeta de nouveau à genoux et jura :
— Je jure par la lune sacrée qui laisse tomber ses rayons sur les champs de Paphos...
Mais la jeune fille l'interrompit.
— Ne jure point, dit-elle en se servant des expressions de Juliette, ne jure point par la lune, l'inconstante au disque changeant, afin que ton amour ne change pas comme elle; pense, ô mon doux Roméo, au lieu célèbre où la voix redoutable de l'oracle se fait entendre depuis des siècles, où le destin de Thomme apparaît sans voiles. Le conseil supérieur du consistoire ne veut pas nous dé-