‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 143 sur 179 · CHAPITRE XÏII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏII

fendre l'entrée du temple. Une autre cérémonie te mettra en état de te sauver avec moi et de te débarrasser du roi de Candie, Ne crains pas de lai répondre vertement^, s'il lui prend fantaisie de faire le grossier^ comme il lui arrive souvent.

Pour la seconde fois la jeune fille releva Théodore; ensuite elle prit dans le portefeuille le petit couteau^ découvrit le bras du baron ^ et lui ouvrit une veine avant qu'il eut eu le temps de s'y opposer. Le sang jaillit^ il fut sur le point de s'évanouir; mais la jeune fille entoura de suite le bras blessé avec le ruban magique qu'elle attacha à son propre bras. Un nuage bleuâtre sortit du portefeuille et se répandit dans la chambre; le toit disparut^ les murs s'éloignèrent^ le plancher s'enfonça. Le baron ^ soutenu par la jeune fille ^ se mit à planer dans Fespace sous la voûte du ciel^ large et lumineuse.

— Halte-là! cria la voix aigre du roi de Candie^ qui s'attacha au bras du baron. Voilà ce que je ne soufirirai pas; au moins je veux être du voyage.

Le baron chercha à se dégager.

— Vous êtes un impertinent^ patron^ dit-il^ et pas plus roi que ma pantoufle. Il faudrait être bien peu versé en statistique pour ignorer qu'il n'y eut jamais de roi de Candie. Nul almanach royal ne parie de vous^ et si par hasard on en parlait^ vous pourriez passer tout au plus pour une faute d'impression. Arrière^ vous dis-je ! Débarrassez les airs de votre présence.

Le petit être ^ à ces mots , se mit à grogner d'une façon désagréable;, mais la jeune fille ne lui eut pas plutôt touché la tète^ qu'il se recoquilla sur lui-même^ et se glissa

dans le portefeuille qu'elle avait suspendu à son cou comme une amulette.

-- Baron, dit-elle, tu as du cœur, et tu sais te servir à propos de la rudesse des dieux... Mais vois : déjà Tescadron de Paphos approche.

Du haut des cieux le trône d'Armide descendait, entouré d'une troupe de génies. Le baron prit place à côté de la jeune fille ^ et, fendant les airs, ils partirent comme un trait.

— Dieux ! s'écria le baron qui se sentait de plus en plus défaillir, si, à l'exemple de certains comtes de ma connaissance, j'avais fait quelques promenades aérostatiques avec M. ou M^^^^ Reichardt, je serais aujourd'hui un baron expérimenté et m'entendrais à cette navigation en plein ciel; tandis que j'ai beau siéger sur des roses, aux côtés de cette divine créature, je n'en éprouve pas moins un abominable mal de cœur.

A l'instant le roi de Candie s'échappa du portefeuille, et s'accrocha tout en grognant et sifflant horriblement, aux jambes du baron. Celui-ci, entraîné par le poids, glissa du trône. Il n'eut que le temps d'en saisir le pied, et il resta suspendu; mais le fatal roi de Candie le serrait avec une force toujours croissante. Il ne put lutter plus longtemps. Les guirlandes de roses auxquelles il chercha encore à se tenir se déchirèrent. 11 se sentit tomber dans Fabîme , poussa un cri d'épouvante, et... se réveilla.

Le soleil du matin brillait dans la chambre. Le baron se frotta les yeux sans bien savoir où il était. Il se sentait seulement une douleur aiguë dans les jambes et dans le dos.

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