‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 163 sur 179 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

sible; et je suis^ bon gré mal gré^ obligé de le croire.

LE COUSIN. — Avant de nous éloigner des murs du théâtre^ laisse-nous jeter encore un regard sur cette bonne grosse femme aux joues bouffies de santé ^ qui est assise avec un calme et un sang-froid stoïque sur cette chaise de joncs^ les mains cachées sous son tablier blanc^ et qui a déployé devant elle^ sur des linges blancs^ un si riche magasin de cuillers polies^ de couteaux, de fourchettes^ de tasses à thé, de cafetières, de tricots, de faïence, d'assiettes, de plats de porcelaine à la vieille mode, et que sais-je encore î Si bien que sa pacotille achetée de bric et de broc dans les encans, comme il est probable, forme un véritable orbis pictus ^, Elle écoute FofFre de la pratique, la figure tranquille, sans avoir Tair de s'inquiéter qu'on achète ou qu'on n'achète pas ; elle tire seulement une main de dessous son tablier pour recevoir l'argent et laisse prendre à ses pratiques les objets qu'elles ont achetés. C'est une marchande calme et réfléchie qui veut mettre quelque chose de côté. Il y a un mois ^ tout son commerce consistait en à peu près une demi-douzaine de bas de coton fins, et autant de gobelets. Ses affaires ont augmenté à chaque marché; cependant elle n'a jamais apporté une meilleure chaise, elle cache toujours comme auparavant ses mains sous son tablier, ce qui indique qu'elle possède une grande égalité d'esprit et ne se laisse pas entraîner par la fortune à devenir hautaine et orgueilleuse. Quelle idée baroque me vient tout à coup ! Je me figure un petit diablotin mauvais sujet, tel que celui delà gravure de Hogarth, sous la chaise de la bigotte, un petit diablotin qui se glisserait ici

* Peinture du inonde entier, de l'univers.

SOUS la chaise de la niarchande^ et^ envieux de son bonheur^ scierait le pied de la chaise sans le moindre bruit. Pata pouf! la voilà qui tombe au milieu de ses verres et de ses porcelaines^ et tout le commerce est à vau-Veau. Quelle faillite !

MOI. — En vérité;, cher cousin^ tu m'as déjà appris à mieux voir. Pendant que je laisse errer mes regards dans ce tourbillon bigarré de la foule ondoyante^ j'aperçois de côté et d'autres des jeunes filles accompagnées de cuisinières proprement vêtues^ qui portent à leur bras de vastes paniers et qui marchandent les provisions dont le marché est couvert. La mise distinguée de ces jeunes filles ne me permet pas de douter qu'elles ne soient au moins de la première bourgeoisie. Comment se fait-il qu'elles viennent au marché?

LE COUSIN. — Cela peut s'expliquer très-facilement. Depuis quelques années^ la coutume est d'envoyer au marché même les filles des plus hauts fonctionnaires de PÉtat^ afin de leur apprendre , par la pratique^ cette branche de la tenue du ménage qui regarde Tachât des provisions.

MOI. — En effets c'est une louable coutume qui^ en sus de l'avantage pratique ^ doit conduire en outre à des manières de voir toutes domestiques. ^

LE COUSIN. — Crois-tu^ cousin ? Eh bien^, quant à moi^, je pense tout le contraire. Quel but peut-on avoir eji faisant ses achats soi-même, sinon de s'assurer de la qualité de la marchandise et de la véracité des prix ? Les qualités , la mine, les marques d'un bon légume, de la viande fraîche, une ménagère débutante peut apprendre tout cela très-facilement d'une autre manière; et la petite épargne que l'on

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