‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 165 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

— En somme^plus j'observe cettejeune fille etplusje suis frappé de certaines particularités que je ne puis exprimer avec des mots. C'est vrai^ elle fait^ à ce qu'il me semble^ les achats avec une soigneuse attention; elle choisit^ elle marchande^ elle parle^ elle gesticule à propos de tout d'un air animé; mais on dirait qu'elle voudrait acheter autre chose encore que des provisions de ménage.

LE COUSIN. — Bravo! bravo ! cousin^ ton regard s'aiguise. Vois-tn^ mon cher^ malgré Télégance simple de l'habillement et abstraction faite de la démarche alerte^ ces souliers de satin blanc au marché auraient déjà du te faire deviner que la petite demoiselle appartient au ballet ou au moins au théâtre. Ce qu'elle désire ne sera pas long à se révéler. — Ah ! c'est cela ! Regarde donc^ cher cousin^ un peu à droite en haut de la rue^ et dis-moi qui tu vois sur le trottoir^ devant l'hôtel^ à un endroit un peu désert?

MOI. — Je vois un grand jeune homme élancé^ à courte redingote jaune avec un collet noir et des boutons d'acier. Il porte une petite casquette rouge brodée d'argent^ sous laquelle flottent de belles boucles de cheveux noirs peutêtre un peu trop touffus. La petite moustache noire de la lèvre supérieure rehausse à merveille ce visage pâle^ énergique et bien coupé. Il a un carton sous le bras ; — ce ne peut être qu'un étudiant qui se rend au cours. — Mais il reste là comme enraciné^ le regard fixement tourné vers le marché ^ et il semble avoir oublié l'heure de son cours et tout ce qui l'environne.

LE COUSIN.— Tu y es^ cher cousin. Toute son attention est dirigée vers notre petite comédienne. 11 s'approche du grand marché aux fruits^ dans lequel les plus belles marchan-

dises sont empilées d'une manière appétissante^ et il semble demander certains fruits qui justement ne se trouvent pas à la main. Il est tout à fait impossible de faire un bon dîner sans des fruits au dessert. 11 faut donc que notre petite comédienne termine ses empiètes en s'adressant à cette boutique. Une pomme ronde et rouge échappe espièglement de ses petits doigts. — L'étudiant à la redingote jaune se baisse, ramasse la pomme. La petite fée de théâtre fait une gracieuse révérence. — La conversation est en train. — De réciproques conseils et une réciproque assistance à propos d'un choix d'oranges assez difficile complètent une connaissance qui certainement a déjà été commencée ailleurs^ car voilà qu'en même temps se conclut un gracieux rendez-vous, qui certainement se répétera en se variant de bien des manières.

MOI. — Que ce nourrisson des Muses batifole et choisisse des oranges tant qu'il voudra, cela ne m'intéresse pas, et d'autant moins, qu'au coin de la façade du théâtre, où les marchandes de fleurs ont leur étalage, Tangélique enfant, la ravissante fille du conseiller secret, vient de reparaître.

LE COUSIN. — Je n'aime pas à regarder du côté de ces fleurs, cher cousin, et pour cause. La fleuriste qui y vend les plus beaux choix d'œillets, de roses et d'autres plantes rares, est une toute belle et toute gentille jeune fille, cherchant à cultiver son esprit ; quand son commerce ne l'occupe pas, elle lit avec attention des livres dont Ja reliure prouve qu'ils appartiennent au grand corps d'armée esthétique de Kralowski qui répand victorieusement la lumière de l'instruction jusque dans les coins les plus

* Cabinet de lecture de Berlin.

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