‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 166 sur 179 · CHAPITRE XIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIÏ

éloignés de la résidence. Une lectrice fleuriste est pour un romancier un spectacle irrésistible. Il advint donc qu'après avoir depuis longtemps passé devant cet étalage, — qui est du reste exposé tous les jours, — en voyant lire la fleuriste, je m'arrêtai tout surpris. Elle était assise comme sous un épais berceau de géraniums en fleurs, le livre ouvert sur ses genoux, la tête appuyée dans les mains. Il fallait que le héros du roman se trouvât alors dans un danger sérieux ou que la lectrice en fût arrivée à un des moments importants de l'action, car les joues de la jeune fille s'animaient, ses lèvres frémissaient ; elle paraissait avoir complètement oublié son entourage. Cousin, je veux f avouer d'une manière désintéressée la faiblesse étrange d'un écrivain. Tantôt j'étais pour ainsi dire cloué sur place ; tantôt je trottinais de ci et de là. Que peut donc lire cette jeune fille? Cette idée occupait toute mon âme. La vanité d'écrivain s'agitait et me chatouillait du pressentiment que c'était une de mes œuvres à moi qui emportait en ce moment cette jeune fille dans le monde fantastique des rêveries. A la fin, je pris mon cœur à deux mains, j'entrai et m'informai du prix d'un pied d'œillets qui était au rang le plus éloigné. Pendant que la jeune lille allait me le chercher, je me mis à dire : — Qa'est-ce que vous lisez donc là, ma belle enfant? en m'emparant du livre ouvert. Oh ! ciel ! c'était en eff'et un de mes livres. La jeune fille m'apportâtes fleurs en m'en disant le prix. Que m'importaient les fleurs et les pieds d'œillets ? La jeune fille était pour moi en ce moment un public bien autrement précieux que tout le monde élégant de la résidence. Ému et tout enflammé du plus doux sentiment

d'auteur^ je demandai avec une indifférence simulée comment la jeune fille trouvait ce livre. — Eh ! mon cher monsieur, c'est un tout drôle de livre; d'abord il vous trouble la tête, mais bientôt c'est absolument comme si on était assis au beau milieu de l'histoire. A ma surprise très-grande, la jeune fille s'empressa de raconter le roman si nettement et si bien, que je compris qu'elle avait dû déjà le lire plusieurs fois. — Quel livre singulier ! repritelle; parfois il m'a fait rire de tout cœur, puis, d'autre fois, j'avais envie de pleurer. Je vous conseille, si vous ne l'avez pas encore lu, d'aller le chercher après-midi chez M. Kralowski, car c'est cette après-midi que je change mes livres. Le moment devenait solennel. Les yeux baissés, d'une voix d'une douceur comparable à celle du miel de l'Hybla, le sourire béat d'un autear dans l'enchantement, je me mis à gazouiller : Mon doux ange, l'auteur de ce livre, qui vous a tant fait plaisir, est devant vous en personne... C'est moi! La jeune fille me regarda de ses grands yeux, et resta sans rien dire la bouche ouverte. Je prenais cette manifestation pour l'expression du plus grand étonnement, d'un certain effroi joyeux, de voir le sublime génie qai avait fait une pareille œuvre apparaître tout à coup près des géraniums. — Peut-être, me dis-je en voyant que la figure de la jeune fille ne changeait pas, peut-être ne peutelle croire à l'heureux hasard qui amène près d'elle le fameux auteur de Je cherchai à établir mon identité par tous les moyens possibles, mais on eût dit que la fleuriste était pétrifiée ; de ses lèvres il ne s'échappait pas autre chose que des : — Hum ! — Vraiment ! — Tiens , tiens , tiens ! Mais comment te décrire la honte qui me saisit au

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