‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 167 sur 179 · CHAPITRE xin · texte numérisé non relu

CHAPITRE xin

même instant? Il se trouvait qae cette jeune fille n'avait jamais pensé que les livres lus par elle avaient été préalablement inventés. L'idée d'un auteur et d'un poëte lui était absolument étrangère; et^ je crois en vérité qu'en insistant un peu^ elle m'eût avoué avoir cru jusques-là que le bon Dieu faisait pousser les livres comme les champignons. Je me remis à demander tout capot combien coûtait le pot d'œillets. Cependant^ il fallait qu'il fût vaguement venu à la jeune fille une autre idée sur la composition des livres; car^ lorsque je lui comptai l'argent ^ elle me demanda naïvement si c'était moi qui avais fait tous les livres de la librairie de Kralowski. Plus rapide qu'un trait^ je m'enfuis avec mon pot d'œillets.

MOI.— -Cousin^ cousin^ j'appelle ceci vanité d'auteur punie. Pendant que tu me racontais ta tragique histoire^ je n'ai pas détourné l'œil de mon idole. Ce n'est qu'auprès des fleurs que l'orgueilleux démon de la cousine lui a laissé toute liberté. La grognarde cuisinière avait posé son lourd panier à terre^ et s'abandonnait avec trois collègues aux indicibles charmes de la conversation, en croisant ses bras replets tantôt l'un sur l'autre, tantôt en les plantant sur la hanche, selon les exigences de l'expression rhétorique mimée de ses discours, regarde dans la belle collection de fleurs que ce bel ange s'est choisie et que lui emporte ce fort gaillard qui la suit. Comment?... Ah! par exemple, voilà qui ne me plaît guères : tout en marchant, elle grignote des cerises de son petit panier... Des cerises, avec le fin mouchoir de batiste qui est certainement dans ce même panier, doivent faire un vilain ménage.

LE COUSIN.— Les jeunes appétits ne s'inquiètent pas des

taches de cerises^ qu'il est facile d'enlever avec du sel d'oseille. Et voilà précisément le vrai sans-gêne de Tenfance ; une fois sortie de la cohue de ce maudit marché^ la petite profite en plein de sa liberté retrouvée.

LE COUSIN^ continuant la conversation. — En attendant^ voilà déjà longtemps que cet homme m'a frappé^ et qu'il reste pour moi une énigme indéchiffrable; ta vois bien, cet homme que voilà là-bas près de la seconde pompe ^ vers cette voiture^ sur laquelle cette femme vend à même d'un grand tonneau de la marmelade aux pruneaux. D'abord^ les grosses ventes d'une livre^ d'une demie et d'un quarts puis viennent les lécheurs impatients, qui tendent leurs petits papiers et même leurs casquettes à poils. Elle leur jette, avec la rapidité de l'éclair, la petite quantité de confitures qu'ils demandent et qu'ils dévorent aussitôt avec bonheur, comme un bon repas du matin. Caviar du peuple*! A cette adroite distribution de confitures, au moyen de la cuiller renversée, il me souvient d'avoir entendu raconter une fois dans mon enfance que, dans une riche noce de paysans , tout avait été fait d'une manière si splendide, que le riz délicat, sur lequel s'étendait une superbe croûte de cannelle, de sucre et de girofle, avait été partagé entre les convives à coups de fléau. Tous les convives n'avaient qu'à ouvrir bravement la bouche pour recevoir leur part, de sorte qu'ils étaient là tout à fait comme dans un pays de Cocagne. Eh bien, as-tu trouvé mon homme ?

MOI.— Parbleu, oui. Quelle drôle de tournure ! Au moins

* Caviar, composition faite avec des œufs d'esturgeon. C'est un mets tellement recherché par les hautes classes, qu'Hoffmann l'a comparé aux confitures du peuple.

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