‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 168 sur 179 · CHAPITRE XIIK · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIK

six pieds de haut, sec comme une trique et raide comme un cierge^ avec une bosse au dos. Dessous un petit tricorne applati sous la cocarde d'ane bourse à cJieveux^ qui retombent doucement tout au large de son dos. Son habit gris^ d'une mode déjà bien vieille et boutonné par-devant du haut en bas^ sans faire un seul pli au corps ; et^ à mesure qu'il approchait de la voiture^ j'avais déjà remarqué sa culotte noire, ses bas noirs et les grandes boucles d'étain de ses souliers. Que peut-il donc avoir dans la boite carrée qu'il porte si soigneusement sous le bras gauche^ et qui ressemble presque à la balle d'un colporteur?

LE COUSIN. — Tu vas bientôt le savoir^ fais seulement attention.

MOI. — Tl ouvre le couvercle de sa boîte ^ — le soleil donne dedans, — reflets rayonnants; — la caisse est doublée de plomb. — Il ôte son chapeau et fait à la marchande de confitures une courbette presque respectueuse. Quel est donc ce visage original ? Lèvres finement closes, — un nez de vautour, — grands yeux noirs , saillants et fortes prunelles, — un front haut, — cheveux noirs, — le toupet frisé en cœur avec de petites boucles raides sur les oreilles. — Il tend sa boîte à la marchande , qui la lui remplit de confitures et qui lui sourit amicalement; puis, après avoir refermé sa boîte, l'homme s'éloigne avec une seconde courbette : voici qu'il passe près d'une tonne de harengs ; il tire un petit tiroir de sa boîte, y fourre quelques harengs qu'il vient d'acheter et referme le tiroir. — Un troisième tiroir me paraît destiné, à ce que je vois, à loger le persil et d'autres herbes. — Maintenant, il traverse en difierents sens le marché d'un pas lent et plein de gra-

vité^ jusqu'à ce qu'il soit arrêté par la vue d'une belle volaille plumée^ étendue snr une table. Gomme partout il fait quelques profondes courbettes avant de marchander; il cause longtemps à la femme qui Tecoute avec une mine particulièrement amicale. — Il pose avec précaution sa boîte à terre et prend deux canards^ qu'il enfile très-commodément dans ses grandes poches. — Ciel î voilà qu'une oie prend également le même chemin. Quant à la dinde^ il se contente de lui faire les yeux doux^ et cependant il ne peut s'empêcher de la toucher un peu^ en la caressant de ses deux doigts. — Il reprend vite sa boite ^ s'incline devant la marchande avec beaucoup de politesse^ et s'éloigne en s'arrachant avec eiïort du séduisant objet de son envie, — et va tout droit aux étalages de viande. Seraitce un cuisinier qui a un grand festin commandé ? Il marchande une cuisse de veau qu'il fait encore glisser dans ses poches gigantesques. Maintenant voilà ses empiètes terminées. Il monte la rue Charlotte d'un air aussi étrange que s'il venait de tomber du ciel.

LE COUSIN.— Je me suis déjà plus d'une fois cassé la tête à propos de cette figure exotique. Que vas-tu penser de mon hypothèse ? Cet homme est un vieux maître de dessin, qui a passé sa vie dans de médiocres institutions scolaires et qui l'y passe peut-être encore. Il a gagné beaucoup d'argent dans toutes sortes d'entreprises industrielles. Il est avare, méfiant, célibataire cynique, ordurier. — 11 n'a qu'un dieu, — son ventre; -— tout son plaisir consiste à bien manger seul dans sa chambre. Il n'a pas de domestiques ; il fait tout lui-même, va au marché chercher ses provisions pour la moitié de la semaine, et prépare sans aide.

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