‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 169 sur 179 · CHAPITRE Xïll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xïll

dans une petite cuisine ^ qui est tout à côlé de son misérable cabinet^ ses repas qu'ensuite il dévore avec un appétit féroce et même bestial. N'as-tu pas remarqué comme il a adroitement et commodément converti une vieille boîte à couleurs en panier de marché ?

MOI. — Arrière cet homme repoussant !

LE COUSIN.— Pourquoi^ repoussant? Il faut qu'il y ait aussi de ces originaux^ a dit un homme qui savait le monde; et il a raison^ car la variété ne peut jamais être assez bizarre. Cependant^ puisque cet homme te déplaît tant^ cousin^ je puis encore sur ce qu'il est^ sur ce qu'il fait^ te fournir d'autres hypothèses. Quatre Français^ et qui plus est quatre Parisiens^ un maître de langues^ un maître de danse ^ un maître d'armes et un pâtissier^ sont venus en même temps à Berlin pendant leur jeunesse; comme cela ne pouvait manquer alors^ vers la fin du siècle passée ils y gagnèrent beaucoup d'argent. Depuis le moment où ils se trouvèrent en diligence ^ ils se lièrent de la plus étroite intimité^ ils ne firent plus qu'un cœur et qu'une âme^ et^ leur travail fini^ ils passaient toutes leurs soirées ensemble^ comme de vrais Français, en soupant frugalement et en causant avec animation.

Les jambes du maître de danse se sont rouillées. Le bras du maître d'armes s'est énervé avec l'âge. Des rivaux qui se vantaient de posséder les plus nouvelles locutions parisiennes ont supplanté le maître de langues, et les inventions raffinées du pâtissier ont été surpassées par de jeunes fricoteurs, élèves des plus subtils gastronomes de Paris; mais chaque membre de ce quatuor si fidèlement uni avait fait de certaines économies. Ils s'installèrent dans un lo-

gement spacieux ^ retiré, mais agréable, abandonnèrent leurs professions et vécurent ensemble à la vieille mode française, tout joyeux et sans soucis, car ils surent échapper aux tourments et aux charges d'une malheureuse époque. Chacun a sa tâche à part, d'où la société tire joie et profit. Le maître de danse et le maître d'armes vont rendre visite à leurs anciens élèves , des officiers en retraite d'un grade élevé, des chambellans, des maréchaux, etc., etc. Ils avaient une clientèle de haut parage, et ils recueillent ainsi les nouvelles du jour pour servir d'étofl'e à leurs conversations qui ne doivent jamais chômer. Le maître de langues fouille les boutiques de bouquinistes pour y découvrir de belles œuvres classiques; le pâtissier veille à la cuisine ; il achète lui-même les vivres aussi bien qu'il les apprête^ avec l'aide d'un vieux domestique français. En outre, le service est augmenté d'un gamin joufflu, que les quatre associés ont retiré des Orphelins français, depuis la mort d'une vieille Française sans dents, qui, de gouvernante est devenue relaveuse. — Voilà im petit homme habillé de bleu, portant des pains blancs dans le panier du bras droit, et une salade dans celui du bras gauche. Ainsi, j'ai en un instant transformé le sale et cynique maître de dessin allemand en un agréable pâtissier français, et je crois que son extérieur ainsi que toute sa personne y répond parfaitement.

MOI. — Cette découverte fait honneur à ton talent d'écrivain, cher cousin. Cependant voici quelques minutes que de grandes plumes blanches flottantes, qui se dressent là-bas au plus épais de la foule, captivent mon attention. Enfin voilà l'apparition juste auprès de la pompe. — C'est

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