‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 170 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

une grande créature svelte qui n'a pas trop mauvaise apparence. — Son surtout d'épaisse soie rose foncé est tout à fait neuf. — Le chapeau et le voile brodé de riches dentelles^ sont de la dernière mode. — Des gants glacés blancs. Qu'est-ce qui oblige donc cette élégante dame, invitée à quelque déjeuner, à se hasarder au milieu de la cohue du marché ! — Ah bah ! elle aussi, c'est une acheteuse. Elle s'arrête et fait signe à une vieille femme sale et déguenillée, image vivante de la misère dans la lie du peuple, qui se traîne péniblement après elle en boitant. L'élégante dame reste au coin du théâtre pour donner une aumône à cet invalide aveugle de la landwehr, qui est appuyé contre le mur. Elle tire avec difficulté le gant de la main droite. — Ah ! Dieu ! il en sort un gros poing tout rouge et de forme passablement masculine. Cependant, sans beaucoup chercher et choisir, elle met dans la main de Taveugle une pièce d'argent, court rapidement jusqu'au milieu de la rue Charlotte, et prend là un maiestueux pas de promenade, sans se soucier davantage de la guenilleuse qui la suit; elle gagne ainsi l'allée de tilleuls au-dessus de la rue Charlotte.

LE COUSIN. — La vieille a mis pour se reposer son panier à terre, et d'un regard tu peux voir toutes les empiètes de la belle dame.

MOI. — En effet c'est assez singulier. — Une tête de chou, beaucoup de pommes de terre, un petit pain, quelques harengs enveloppés dans du papier, un fromage de brebis qui n'a pas l'air trop frais, un foie de mouton, un petit rosier, une paire de pantoufles, un tire-bottes.

LE COUSIN. Silence , silence ! Assez, assez de la femme

au surtout rose. Observe attentivement cet aveugle auquel la frivole enfant de corruption fait Taumône. Y eut-il jamais une plus émouvante image de la misère humaine non méritée^ et de la résignation la plus absolue et la plus confiante en Dieu et le destin. Le dos appuyé-contre le mur du théâtre^ ses deux mains osseuses et sèches croisées sur le bâton ^ qu'il a eu la précaution d'avancer un peu devant lui pour que la foule brutale ne lui écrase pas les pieds^ sa face livide levée en Fair^ la casquette landwehr rabattue sur ses yeux^ dès le grand matin jusqu'à la fin du marché^ il est là immobile à la même place.

MOI. — Il mendie; cependant ne prend-on pas grand soin des militaires devenus aveugles?

LE COUSIN. — ■ Tu es dans une grande erreur^ cher cousin* Ce pauvre homme sert de domestique à une femme qui vend des légumes et qui appartient à la basse classe des marchandes^ car les jardiniers plus aisés font arriver les légumes emballés dans des paniers et sur des voitures. Cet aveugle vient donc tous les matins chargé de légumes comme une bête de somme ; si bien que la charge le courbe presque jusqu'à terre et qu'il a grand'peine à arriver^ d'un pas chancelant^ en se soutenant avec son bâton. La grande et robuste femme au service de laquelle il est^» et qui ne s'en sert que pour transporter ses légumes au marché^ daigne à peine^ quand les forces de l'aveugle sont presque épuisées^ le prendre par le bras pour l'aider à arriver à l'endroit où le voilà maintenant. Là elle lui enlève de dessus son dos ses paniers , qu'elle porte elle-même de l'autre côté , et le laisse sans s'inquiéter de lui^ jusqu'à ce que le marché finisse et qu'elle lui remette ses paniers vides sur le dos.

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